CHAPITRE X
Prenons deux frères âgés de 12 à 13 ans, issus d'une famille de modestes cultivateurs. A cet &ge, au sortir de Técole primaire, il est bien difBcile — vu leur communauté d'origine et d'éducation — de préjuger l'aptitude de l'un et l'inaptitude de l'autre à exercer ses droits politiques. Le premier rentre à la ferme ; le second fait des études secondaires et devient professeur dans quelque collège. Dès lors, tout est bouleversé ; aux yeux de 'laine, un abîme se creuse entre les deux frères ; l'un possédera le réseau des conceptions supérieures, tandis que l'autre en sera privé ; à celui-ci il déniera l'exercice des droits électoraux, tandis qu'il l'accordera à celui-là.
Pour nous, écartant la phraséologie de Taine, nous dirons plus simplement que les deux frères, cultivateur et professeur, possèdent également le sentiment du devoir, la conscience du bien et du mal, l'amour de la patrie et du travail; par conséquent nous ne saurions considérer l'un comme devant rester indifférent aux questions qui intéressent l'autre.
Dans le suffrage universel, Taine persiste à voir une concession faite au mauvais esprit égalitaire et à l'envie, a Sans doute, dit-il, les plébiscites et l'élection des députés au Corps législatif ne sont que des comédies; mais,dans cette comédie, tous les rôles se valent, et le duc d'ancienne ou nouvelle fabrique, simple figurant parmi des milliers et des milliers d'autres électeurs, ne donne qu'un suffrage comme le savetier du coin ; le commis, l'ouvrier, le journalier, le manœuvre, mécontent d'être à terre, s-'y trouve moins mal depuis que ses maîtres ou patrons, tombés de plus haut, y sont aussi et qu'il les coudoie. » (Régime moderne, 1, 305.)
Taine fait ainsi au savetier du coin ou à l'ouvrier l'honneur d'une double comparaison et avec son patron et avec le grand seigneur.
Arrêtons-nous d'abord à la première. Est-il vrai que la loi ait édicté contre le maître une déchéance en per-
mettant à son ouvrier de se rendre aux urnes électorales, à ses côtés? Autrefois, maître et compagnon faiiiaient partie du tiers-état, c'est-à-dire qu'ils subissaient la loi d'en haut, celle du a bon plaisir » ; ils ne comptaient donc pour rien ; actuellement, ils comptent pour quelque chose dans l'Etat qu'ils soutiennent l'un et l'autre par leur labeur assidu, et c'est de toute justice ; aucun d'eux n'a été abaissé ; tous deux ont été élevés en même temps. D'ailleurs l'ouvrier d'aujourd'hui peut être demain patron à son tour ; dès aujourd'hui il a ses droits et ses intérêts à défendre : tel est l'objet légitime de son vote.
Le rapprochement du duc et du savetier du coin est plus difficile à faire, nous en convenons. Il y a si peu de points de contact entre eux ! Cependant le bon La Fontaine, dans une fable immortelle, a osé comparer le savetier du coin avec le financier d'en face, tout cousu d'or ; il a même montré le premier plus exempt de soucis, plus heureux que le second, et il se trouve encore à notre époque des gens assez simples pour penser comme le bon La Fontaine! Avec un grain de philosophie, le savetier, dans son échope, peut exciter l'envie du duc 'd'ancienne ou de nouvelle noblesse, non moins que celle du financier.
Admettons donc que duc et savetier ont reçu du ciel des droits égaux au bonheur dans la Société politique où ils ne peuvent se coudoyer sans scandaliser Taine. Puisque, par la volonté de Dieu, leurs droits sont semblables, ne serait-il pas injuste, de la part du législateur, de réduire l'un à la merci de l'autre ? Le duc, si l'on veut, est plus intelligent, il est surtout mieux élevé que le savetier ; mais celui-ci n'en a pas moins raison de redouter que celui-là ne mette son intérêt personnel en première ligne, s'il est appelé au gouvernement de la Cité par droit de naissance et sans aucun contrôle de la part des nombreux savetiers qu'elle contient. Par cette voie, les décrets des hommes iraient à rencontre de ceux de