CHAPITRE X
Dieu. Au lieu d'exciter le duc à dépouiller le savetier de son bulletin de vote, que n'arez-yous, ô Taine, fait usage de l'autorité que vous donnait votre talent, pour lui enseigner les moyens d'être utile à lui-même et aux autres? Que ne lui avez-vous dit : a II est indigne, de vous et de votre nom, de borner votre ambition à être un homme de sport, de club ou de salon. Cessez d'afficher pour le savetier du coin un mépris injuste. Mesurez l'étendue des devoirs que vous impose vis-àvis de lui la supériorité de votre fortune et de votre éducation ; manifestez la ferme intention de les remplir, et le savetier finira par vous comprendre et par vous donner sa confiance. Le changement sera plus rapide que vous ne le croyez. »
Taine se rassure toutefois en pensant que le bulletin de vote, imprudemment remis entre les mains du savetier du coin, n'est qu'un jouet d'enfant et que l'élection n'est qu'une comédie. Benjamin Constant fait la même remarque en termes plus mesurés: a Chez les modernes, l'individu — indépendant dans sa vie privée — n'est, même dans les Etats les plus libres, souverain qu'en apparence. » Proudhon s'indigne d'un tel résultat : d Du moment que les conditions constitutives du pouvoir, c'est-à-dire l'autorité, la propriété, sont maintenues, le suffrage du peuple n'est plus que le consentement du peuple à son oppression, ce qui est du plus niais charlatanisme, o (Petit catéchisme.)
Il est à peine besoin de remarquer que l'apôtre de l'égalité des conditions confond ici le droit et le fait, la théorie et la pratique. Que lui importe, en effet, que le suffrage universel ait la faculté de bouleverser les lois sur la propriété, sur l'autorité, etc.. ? Dès lors qu'il n'en use pas, c'est comme s'il ne l'avait pas!
Proudhon rêve de l'égalité dans l'anarchie, tandis que les esprits droits demandent Tordre dans l'égalité, a Autant que le ciel est éloigné de la terre, autant le vérita-
ble esprit d'égalité Test-il de l'esprit d'égalité extrême. Le premier ne consiste point à faire en sorte que tout le monde commande ou que personne ne soit commandé, mais à obéir et à commander à ses égaux. Il ne cherche pomt à n'avoir point de maître, mais à n'avoir que ses égaux pour maîtres. » (Montesquieu, Esprit des lois, p. 96.) Les mandants qui délèguent leurs pouvoirs à des mandataires, obéissent à leurs égaux pendant toute la durée du mandat ; voilà justement ce que Proudhon ne veut point admettre.
Le suffrage universel a des adversaires plus redoutables dans ceux qui lui reprochent d'ôtre aveugle, cor-^ ruptible, niveleur et révolutiqnnaire. Voyons ce qu'il y a de fondé dans tous ces reproches.
1* Dans les premiers siècles de sa fondation, l'Eglise recrutait ses ministres à l'aide du suffrage de tous lés fidèles ; c'est à ce mode d'élection qu'elle est redevable du choix de ses pères les plus illustres.
Quand les progrès de la civilisation firent tomber en désuétude, chez nos ancêtres, le jugement des procès criminels par la lutte en champ clos, ils y substituèrent le jugement par o l'enquête du pals », nous dirions aujourd'hui le jugement par jurés. Election par le peuple, jugement par le peuple, trouvaient leur justification dans cet aphorisme : a Vox populi, vox Dei. o II est permis de croire que les considérations qui, par la suite des temps, ont fait cesser l'intervention directe du peuple dans ses propres affaires, n'étaient pas toutes dictées par son propre intérêt. L'intérêt, voilé en effet ce qui engendre la clairvoyance, a II n'est pour voir que l'œil du maître. » Cette raison n'a rien perdu de sa valeur à notre époque où l'instruction se répand dans tous les rangs de la Société. Puisque le peuple, dans son ensemble, ne peut participer directement à l'administration de la chose publique, c'est-à-dire de sa chose, il lui faut des représentants. Ces représentants, con-
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