CHAPITRE X
vient-il qu'on les lui impose ou vaut-il mieux qu'il les choisisse lui-même? A cette question la réponse ne saurait être douteuse : il doit les choisir lui-même, d'abord parce qu'il en a le droit et ensuite parce qu'il y a intérêt.
2* Le suffrage universel, quoi qu'on dise, est moins facile à corrompre que le suffrage restreint.
Supposons — ~ pour un instant — que la vénalité se soit glissée à la fois dans l'âme du savetier du coin, du petit rentier et du duc ; il est probable qu'au jour des élections le duc exigera pour prix de son suffrage, plus d'argent que le rentier (à tout seigneur tout honneur), et le rentier plus d'argent que le savetier. Mais, s'il y a relativement peu de rentiers et encore moins de ducs, il existe par contre un nombre considérable de savetiers ou d'électeurs ejuadem/arinœj de sorte qu'en fin dé compte les appétits de œs derniers seront les plus difficiles à satisfaire. « Le repas où chacun fournit son écot est plus complet que ne le serait le repas isolé d'un des convives. C'est là ce qui rend la foule, dans la plupart ndes cas, le meilleur de tous les juges. La multitude est comme l'eau, d'autant moins corruptible qu'elle est en plus grande masse. La majorité est bien moins facile à corrompre que la minorité. » (Aristote, Politique, 1-305.)
Ajoutons que la loi électorale inflige des peines sévères aux individus qui achètent des voix « à l'aide de dons, faveurs ou promesses »; que ces sortes de trafics peuvent rester mystérieux lorsqu'ils ont lieu entre quelques rares trafiquants, mais que les candidats corrupteurs ne peuvent espérer l'impunité, lorsque les électeurs corrompus se chiffrent par milliers. En France, chaque arrondissement électoral comprend en moyenne de 20 à 25,000 électeurs. Que pourrait faire la corruption sur une masse semblable ? Exactement ce que peut une digue de sable élevée par un enfant sur le rivage pour arrêter les flots de la mer. .
3* Les écrivains et les hommes politiques qui veulent
mal de mort au suffrage universel prétendent encore que, par son fait, les situations sont en voie de nivellement et régolsme en voie de diffusion générale. La France va devenir : « un vaste hôtel garni, livré à des gérants de rencontre, condamné à des faillites périodiques, peuplé d'habitantsanonymes, indifférents les uns pour les autres, sans attache locale, sans intérêt ni affecMon de corps, simples locataires et consommateurs de passage, rangés par numéros autour d'une table d'hôte égalitaire et banale où chacun ne songe qu'à soi, se sert au plus vite, accroche et mange tant qu'il pleut, et finira par découvrir qu'en pareil endroit la meilleure condition, le parti le plus sage est de vivre célibataire, après avoir mis tout son bien en viager ». (Révolution, .3-125.)
Le tableau est fait de main de maître ; il met agréablement en relief les mœurs des habitués de tables d'hôte, gens riches^ désœuvrés et quelque peu gourmands, sa* chant fort bien mettre en pratique le Code de l'égoîsme : « Tout pour soi, rien pour les autres. » Ce tableau, tout le monde le connaît, tous ceux du moins à qui leur si* tuation de fortune permet de voyager. Mais qu'a-t-il de commun avec la situation de la France? Que nous parle-t-on d'égoîsme, alors que les œuvres de charité se sont multipliées à notre époque plus qu'à aucune autre? Que nous parle-t-on de nivellement égalitaire, alors que le libre essor des volontés et des initiatives individuelles, encouragé par le libéralisme des lois, a rendu saisissant plus que jamais le spectacle des différences d'aptitude et de l'inégalité des conditions ? Nous aurons même à nous expliquer plus tard sur les dangers inhérents, sous ce rapport, à notre régime économique et industrieL Mais dans tout cela nous ne voyons pas le nivellement et, au surplus, tout cela n'a rien de commun avec le suffrage universel.
4* On a dit aussi que le suffrage universel serait ré-