CHAPITRE X
volutionnaire, ou plutôt on Ta prédit maintes fois, sous la monarchie de Juillet. Cest pour cet unique motif que le gouvernement de Guizot l'a repoussé avec une énergie si hautaine ; une étude documentée, publiée en 1896 par la Revue des Deux-Mondes, ne laisse aucun doute à cet égard. Ainsi Guizot philosophe, historien, homme d'Etat éminent, affirmait sans cesse que le suffrage universel serait révolutionnaire et, depuis cinquante ans, nous l'avons vu constamment et résolument conservateur ! Thiers, de son côté, avait prédit que les chemins de fer ne réussiraient pas en France, et leur succès va croissant tous les jours! Napoléon avait prédit, lui aussi, que dès le milieu du XIX* siècle, l'Europe serait républicaine ou cosaque. Or, il n'en est pas ainsi, tant s'en faut; seulement (Napoléon ne l'avait pas prévu), les républicains donnent la main aux Cosaques. Il sied de n'accueillir que sous bénéfice d'inventaire les prédic^ tions qui émanent du génie lui-même.
Donc le suffrage universel a soutenu les gouvernements établis ; il les a soutenus, même lorsqu'il n'avait pas contribué à leur établissement, n'ayant été consulté qu'après coup. Les pauvres gens, les travailleurs n'ignorent pas que si les révolutions profitent parfois aux audacieux qui les font, souvent les autres en pâtissent ; aussi, pour faire l'économie d'une révolution nouvelle, ont-ils une tendance marquée, peut-être excessive, à ratifier le fait accompli.
Cette disposition d'esprit est particulièrement enracinée chez les paysans, a La classe la plus propre au système démocratique est celle des laboureurs, et la démocratie s'établit partout où la majorité vit de l'agriculture et de l'élève des troupeaux. Comme elle n'est pas fort riche, elle travaille et ne s'assemble que rarement. Privée souvent du nécessaire, elle s'applique aux travaux qui la nourrissent, et n'envie pas le bien de ses voisins. » (Aristote, Politique, 2-299). On dirait que
ces lignes ont été écrites iiier, tellement elles s'appliquent à la situation de la France. De tous ceux qui connaissent rhistoire de nos luttes politiques depuis cinquante années, pas un seul n'oserait nous contredire. C'est devant la fermeté et le bon sens des électeurs ruraux que les agitateurs ont échoué et qu'ils échoueront encore, à moins que le mouvement d'émigration des paysans vers les villes ne vienne à s'accentuer et à tout compromettre.
Nous avons remarqué déjà que la classe des lettrés, dont le suffrage politique est si précieux aux yeux de Taine, était turbulente par instinct, Mais il est juste de reconnaître qu'elle est moins agissante^ moins turbulente que la classe ouvrière des grandes villes et particulièrement de Paris.
C'est celle-là sans doute que Le Play avait en vue lorsqu'il écrivait : a Dans leur attitude devant l'autorité, les Français ne connaissent pour ainsi dire pas de milieu entre la soumission passive et la révolte. Us ont rejeté les anciennes habitudes de respect et d'indépendance, w . . » A vrai dire, c'est le propre du caractère français de passer rapidement d'un extrême à l'autre. Les Sarrasins, au IX* siècle, le définissaient ainsi : « Intrépide à l'attaque, lâche et timide dans la défaite, o Révolte et soumiission passive, n'est-ce pas l'alternative fâcheuse qui a précipité la noblesse française à la Cour de Versailles, au sortir des guerres de la Fronde? Sans doute, au cours de notre siècle, les tendances à la révolte se sont accentuées chez les ouvriers de la grande industrie. Le suffrage universel a-t-il quelque part de responsabilité dans ce changement ? Pour être certain du contraire, il sufiBt de se rappeler que la plus redoutable des insurrections ouvrières s'est produite à Lyon, dès 1832.
5* On reproche enfin au suffrage universel de faire naître dans l'esprit du pauvre le rêve chimérique de