‹ L'égalitéChapitre 57 sur 133 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

régalité forcée des conditions. Par la vertu du suffrage universel, dit-on, le droit et la force appartienneot au nombre, c'est-à-dire au peuple. « Dès que le peuple est roi, il prétend agir en roi ; il rejette le joug de la loi, se fait despote et accueille bientôt les flatteurs ; cette démocratie est dans son genre ce que la tyrannie est à la royauté. De part et d'autre, mômes vices, môme oppression des bons citoyens : ici des décrets, là les ordres arbitraires. » (Politique, 2-205.)

Ce passage d'Aristote, qu'on a invoqué en faveur de la thèse que nous combattons, ne peut la fortifier; comme on dit au palais, il ne s'applique pas à notre espèce. Le philosiophe grec avait en vue la tyrannie que pouvait engendrer dans sa patrie le gouvernement direct du peuple, tandis que, dans les démocraties modernes^ le pouvoir ne peut être confié qu'à ses représentants, ce qui est bien différent. Nous aurons à insister sur cette différence.

Proudhon, qui aime à se contredire et à fournir des armes à ses adversaires, admet quelque part que, a dans un pays de propriété individuelle, l'égalité des droits électoraux est une violation de la propriété. » (Cité par M. Michel, Fdée de l'État^ p. 400.) Il proclame ainsi lu légitimité de l'aristocratie de fortune, la plus égoïste de toutes. Singulière opinion sous la plume de l'apôtre de l'égalité! Pour lui, la propriété c'est le vol, et c'est aussi la source légitime de tous les privilèges. Heureusement nous ne sommes pas tenu de compter ses contradictions.

Ce jour-là, il s'est trouvé d'accord avec Le Play selon lequell : « les notabilités politiques qui prêchent en France la démocratie, admettent presque toutes implicitement que cette forme (sic) de gouvernement repose sur l'égalité forcée des conditions, c'est-à-dire sur la domination des classes inférieures, avec exclusion de celles qui se distinguent par la richesse, le talent et la

vertu. Or l'histoire du passé et l'observation du présent enseignent qu'un tel régime n'a pu nulle part constituer un gouvernement régulier. » (Réforme sociale, 3-307.) Qui veut trop prouver ne prouve rien. L'auteur de La liberté politique, Jules Simon, qui considéra toujours cette liberté comme inséparable du suffrage universel, frémissait à la lecture des lignes qui précèdent. Combien d'autres partageraient son indignation! Soutenir le principe du suffrage universel, c'est vouloir pour la liberté les garanties nécessaires; par conséquent ce n'est pas poursuivre l'égalisation des conditions qui serait manifestement la ruine de la liberté.

De Laveleye reproche aux partisans du suffrage universel de tomber dans des inconséquences redoutables-: a Vous donnez, leur dit-il, le pouvoir de choisir les législateurs et ainsi de faire la loi à celui qui n'a pas la propriété, et dont le salaire est fatalement réduit au strict nécessaire. Vous proclamez i'égalité de droit, et l'inégalité de fait, qui continue à subsister, cause plus de souffrances et devient plus irritante. » (Socialisme contemporain, XXXIV.)

Le principe est-il juste en lui-même ? Voilà ce qu'il faut d'abord rechercher. Or, qu'il soit juste, nous en sommes convaincu, et de Laveleye ne le nie pas. S'il est juste, il est utile ; il n'y a que les choses injustes qui puissent être nuisibles. S'il est utile, il ne peut entraîner les conséquences fâcheuses qu'on nous signale, a rendre l'inégalité de fait plus irritante et augmenter les souffrances qu'elle cause. » Loin d'aggraver l'inégalité de fait, l'égalité de droit l'adoucit, puisqu'au nombre des garanties que cette égalité assure au peuple, il faut compter l'égalité des charges fiscales et militaires ; le peuple ne peut donc plus en être accablé au profit des riches. La guerre, ce jeu de princes, cette ultima ratio regum, qui peut appauvrir si rapidement un pays en hommes et en argent, la guerre — disons-nous — est

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aussi moins à redouter sous un gouvernement démocratique. Les intérêts de tous ne peuvent plus être sacrifiés À l'intérêt et à l'ambition de quelques-uns ou même d'un seul.

Dès lors, l'inégalité de fait ne peut paraître plus irritante qu'autrefois, puisqu'on réalité elle se trouve diminuée. Cependant, il faut en convenir, sur certains points, les plaintes de la classe ouvrière ont redoublé. Il y a là un état d'esprit particulier à notre temps, mais qui s'étend bien au-delà des pays régis par le suffrage universel. Le socialisme, qui donne corps à toutes cesrécriminations, est fort répandu en Angleterre au sein de puissantes associations, même en Russie oix il s'est manifesté récemment sous la forme la plus violente. C'est aux efforts d'un prince russe que le Socialisme doit en partie l'extension qu'il a prise depuis quelque vingt années dans le centre et l'ouest de l'Europe. En ' France, l'application du suffrage restreint n'avait pas empêché les aspirations socialistes de se manifester, sous diverses formes, durant la monarchie de Juillet. Quant aux gouvernements qui se sont succédé depuis cinquante ans, ils ont puisé dans le suffrage universel la force nécessaire pour combattre une plaie qui envahit les. centres manufacturiers.

On peut, si bon semble, le réglementer, exiger des conditions de domicile plus rigoureuses, élever l'êge de la capacité électorale. Au-dessous de vingt-cinq ans, il n'y a que les jeunes gens dispensés du service militaire, qui, n'étant pas casernes, puissent exercer leur droit de vote, et la dispense d'un devoir ne saurait être la source d'un droit. Mais tout gouvernement qui voudrait renouveler l'expérience tentée par la loi du 31 mai 1850 serait emporté par une nouvelle révolution.

Sous plus d'un rapport, la suppression de l'esclavage et du servage présente du danger; elle a notamment engendré le fléau du vagabondage qui désole les fau-

bourgâ des grandes villes et surtout les campagnes. Aucune institution humaine ne peut atteindre la perfection. Il n'en est pas moins certain que l'égalité civile a été pour l'humanité la source de grands bienfaits. En dépit de ses inconvénients réels, elle est utile parce qu'elle est juste.

L'égalité politique peut faire germer des idées chimériques dans les cerveaux mal équilibrés, et ces idées ne manquent pas de trouver de l'écho dans le cœur des êtres qui souffrent. Il appartient aux âmes droites de dessiller leurs yeux et d'adoucir en même temps leurs souffrances ; mais en. combattant l'erreur, iV^faut se garder d'étouffer la vérité.

Après que le Christ eut fait retentir dans le monde ses paroles immortelles de paix et d'amour, quelquesuns de ses premiers disciples, dépassant sa pensée, voulurent étendre la fraternité jusqu'à la communauté des biens. Les paroles du maître ont été fécondes parce qu'elles étaient saines et justes ; l'effort tenté par les disciples a été stérile parce qu'il était en opposition avec le principe de la liberté humaine. De même, l'égalité politique conquerra le monde parce qu'elle repose sur la conception immuable de la justice; tous les systèmes qui préconisent l'égalité de fait disparaîtront tôt ou tard parce qu'ils se fondent sur une utopie. Il n'y a rien de commun entre la justice et l'utopie ; la première ne peut pas être un acheminement vers la seconde.

Dans un gouvernement démocratique, les fonctions publiques sont accessibles à tous : voilà un principe qui rencontrait jadis une hostilité invincible, chez les nobles et jusque dans le cœur généreux de Louis XVI; de cette hostilité le temps et le progrès des idées ont fini par avoir raison. Lorsqu'on descend aux détails d'application, c'est autre chose ; les divergences apparaissent.

Une première opinion soutient que le peuple, qui élit

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