‹ L'égalitéChapitre 65 sur 133 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

A Syracuse, le peuple fut à peine délivré du tyran Denis que, dès la première Assemblée, il décréta le partage des terres.

A Messène, dès que le parti populaire prit le dessus, il exila les riches et partagea leurs terres.

Dans toute guerre civile, dit Polybe, il s'agit de déplacer les fortunes.

Cela dura depuis la guerre du Péloponèse jusqu'à la conquête de la Grèce par les Romains. Le principe de la démocratie était corrompu ; l'esprit d'égalité extrême avait tout envahi. Personne ne savait plus ni obéir ni commander.

Fustel de Coulanges s'est mépris sur les causes qui épargnèrent à Rome les excès démagogiques après que la dégradation morale y eut détruit l'esprit républicain ; il en attribue tout le mérite à la générosité des riches et à la modération des pauvres ; il est possible que son opinion renferme quelques parcelles de vérité, mais il oublie qu'à la différence des villes grecques, Rome avait fait d'immenses conquêtes et qu'elle avait formé dans les pays conquis, en Italie et ailleurs, de nouvelles légions, des armées prétoriennes qui, après l'anéantissement de la force morale^ maintinrent l'ordre par la force matérielle et s'attribuèrent même, à la longue, le droit de disposer du pouvoir suprême.

Le système fédératif et communal pratiqué en Grèce facilitait les troubles politiques et sociaux qui ne cessaient d'affaiblir ce glorieux et infortuné pays. Pour changer subitement la face des choses, il suffisait d'une assemblée convoquée sur la place publique ; à Sparte, l'assemblée délibérait régulièrement dès qu'elle comprenait 1,000 citoyens.

Dans l'impossibilité matérielle, absolue, d'organiser le gouvernement direct du peuple, la Constitution de 1793 avait donné à ses mandataires, députés ou fonctionnaires, des pouvoirs de courte durée, autorisé une surveillance

BCRTHEAU. 9

incessante, etc. . . Toutes ces précautions n'avaient pour résultat que de surmener rélecteur et de décourager l'élu. Le mieux est souvent l'ennemi du bien. Condorcet vantait l'esprit dont cette Constitution était animée, en disant : « celle d'Angleterre est faite pour les riches, celle d'Amérique pour les citoyens aisés ; celle de France pour tous les hommes; » admettons avec lui qu'elle of* frait de grands avantages ; en revanche, on reconnaîtra avec nous qu'elle avait un grave défaut, celui d'être impraticable.

En Suisse, on consulte le peuple directement par voie de rç/érendum. Nous ne savons s'il y trouve profit. Il est plus difficile au premier venu de trancher une question abstraite que de désigner un mandataire pour la trancher. D'ailleurs la Constitution politique de la Suisse a bien des analogies avec celle de l'ancienne Grèce; plus facilement qu'aucune autre, elle se prête à des innovations hardies.

On connaît les résultats qu'a donnés» dans l'antiquité, le gouvernement direct du peuple : ce furent le triomphe de la démagogie et l'organisation du désordre. Ceux qui veulent l'ordre dans l'égalité préféreront le gouvernement démocratique dans lequel le pouvoir est exercé par les mandataires du peuple. Un corps politique élu par le suffrage au deuxième degré est plus modéré que celui qui a été élu au premier degré ; ce dernier corps est lui-môme plus conservateur qu'une assemblée réunie au hasard dans un club ou sur une place publique. Les assemblées populaires ont la mobilité et parfois la fureur des flots de la mer : tels étaient les clubs parisiens après 1789 et 1848 ; tels devaient être, dans les circonstances critiques, l'Agora d'Athènes et le Fdrum romain. Pour contenir et diriger une assemblée élue, même quand elle ne constitue pas une assemblée d'élite, il suffit d'un orateur habile ; pour dominer les passions de la foule amassée sur la

Page 1