CHAPITRE XII
avec raison, est ce qu'il y a de plus précieux dans l'ordre social et politique.
MM. Royer-Collard et Guizot ont sagement vanté le respect pour ce que le temps a fait et consacré. Il est bon de ménager au passé une large part dans le présent.
Si le présent résulte du passé et prépare l'avenir, c'est une erreur de croire qu'une législation inspirée puisse, à l'aide de quelques formules, changer la face de la terre. Auguste Comte a donc justement enseigné la solidarité des générations.
Avec Le Play, nous considérons comme dangereux les novateurs qui, attribuant aux modernes une supériorité absolue sur les anciens, prétendent tout bouleverser sans avoir aucun égard à ce qui a été fait avant eux.
a Un arbre d'une espèce unique dont le tronc est épaissi par Tàge, garde dans ses couches superposées, dans ses nœuds, dans ses courbures, dans son bran-» chage, tous les dépôts de sa sève et l'empreinte des
innombrables saisons qu'il a traversées Tels les
Français de 1789 ont leur histoire, leur tempérament..... Un système nouveau d'institutions ne fonctionne que par un système nouveau d'habitudes, et décréter un système nouveau d'habitudes, c'est vouloir bâtir une vieille maison. » (Taine, Révolution, p. 183 et 185.)
Nul n'a mieux dit si ce n'est Aristote dont Taine s'est visiblement inspiré : a L'expérience, la raison nous disent que les lois écrites ne doivent pas être immuablement conservées. Mais on ne saurait exiger ici trop de
circonspection L'innovation est tout autre chose
dans les lois que dans les arts : la loi, pour se faire obéir, n'a d'autre puissance que celle de l'habitude, et l'habitude' ne se forme qu'aved le temps et les années ; de telle sorte que changer légèrement les lois existantes pour de nouvelles, c'est affaiblir d'autant la force même de la loi. » (Politique, 1-155.)
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Bouleverser en quelques jours une entreprise quelconque ou les habitudes anciennes d'une famille est dangereux, transformer en quelques années les institutions séculaires d'une nation est plus dangereux encore. Mais toutes ces critiques ne prouvent pas que l'Assemblée constituante après J.-J. Rousseau, et J.-J. Rousseau après Aristote, aient eu tort de dire que « l'Etat est une association d'êtres libres et égaux ». La vérité et la justice sont éternelles comme Dieu lui-même ; les traditions et les coutumes ne sauraient prévaloir contre elles. Les traditions et les coutumes sont très respectables, la vérité et la justice le sont davantage encore. La science de la politique consiste précisément à ménager les traditions tout en recherchant le triomphe a de l'égalité fondée sur la justice », suivant la belle expression de M. Desjardins ; voilÀ pourquoi c'est à la fois la plus belle et la plus difficile de toutes les sciences.
Tout enclin qu'il fût au paradoxe, J.-J. Rousseau n'était cependant pas dépourvu de bon sens ; il avait le sentiment profond des difficultés que nous signalons. Ecoutons-le : a La plupart des peuples, ainsi que les hommes, ne sont dociles que dans leur jeunesse ; ils deviennent incorrigibles en vieillissant. Quand une fois les coutumes sont établies et les préjugés enracinés, c'est une entreprise dangereuse et vaine de vouloir les réformer. » (Contrat social, p. 78.)
Pauvre Jean-Jacques! De quels crimes n'a-t-on pas chargé sa mémoire pour avoir été l'un des précurseurs de la Révolution ! Cependant il ne la conseillait pas ; à peine avait-il foi dans l'efficacité des réformes lentes et successives ; en quoi il avait tort.
« Le temps qui change tout change aussi nos humeurs. »
Coutumes et préjugés, tout cède à l'action du temps et des justes lois.