CHAPITRE XII
Du rapprochement que nous venons de faire ne se dégage-t-il pas un enseignement précieux ? J.-J. Rousseau, quand il passe du domaine des principes dans celui de leur application, se montre volontiers plus timoré (d'aucuns diraient plus réactionnaire) que les Guizot, Jes Royer-Collard, les Le Play, les Taine et tant d'autres qui se sont évertués à le battre en brèche. Tant il est vrai que la plupart du temps les hommes discutent faute de se comprendre !
Une explosion est toujours un accident malheureux, même quand il s'agit de l'explosion de l'idée d'égalité fondée sur la justice. Mieux eût valu un acheminement progressiif vers la réalisation de cette idée. A qui incombe la responsabilité de la marche des événemeats ? Est-ce la faute à Voltaire ou à Rousseau si l'Ancien Régime a refusé de convoguer les Etats-Généraux depuis l'année 1614 ? s'il s'est transformé en une monarchie absolue, pendant que les idées de progrès et de liberté se faisaient jour de plus en plus dans les esprits ? Il eût été, par exemple, opportun d'augmenter les pouvoirs de ces Etats. Loin de là, en fait, on les avait supprimés ; aussi l'inquiétude, le malaise général allaient-ils en s'aggravant. 11 faut donc rechercher les causes principales de l'explosion en dehors et au-delà des œuvres de ces deux illustres écrivains. ;
Il est imprudent de faire des changements pour lesquels les mœurs publiques ne sont pas préparées'; cette imprudence devient de l'injustice quand les changements ont pour objet de dépouiller les peuples de l'exercice total ou partiel de leurs droits politiques. Nous croyons donc que l'ancienne monarchie était plus juste ou XIV* siècle où elle a convoqué les Etats-Généraux dix-sept fois ; au XV« siècle où elle les a convoqués six fois ; au XVI« siècle où elle les a convoqués sept fois, qu'aux XVII* et XVIir où elle ne les a plus convoqués du tout. Nous négligeons à dessein les Etats de ltil4 où
la Cour promit beaucoup de réformes sans tenir aucune de ses promesses, et ceux de 1789 qui avaient appris à ne plus s'en contenter.
Nous croyons que si la France n'avait pas subi un aussi long interrègne dans le développement régulier de ses institutions, il lui eût ensuite coûté, suivant l'expression de Burke, a moins de calamités évidentes pour acquérir des avantages certains. >
De tous les legs du passé, le plus dangereux est le souvenir des abus commis par les détenteurs du pou- ^ voir. Si, oublieux de leurs devoirs, ils n'ont exercé les droits politiques qui leur étaient confiés que dans leur intérêt personnel, leurs actes auront fait naître dans l'esprit des masses populaires la pensée que la force prime le droit. Cette pensée, qui flatte les mauvais instincts, deviendrait menaçante si le sentiment de la justice n'était pas vivifié dans les âmes par la croyance en Dieu, principe de toute justice ; elle pourrait déterminer le peuple à abuser à son tour au détriment des riches des pouvoirs politiques qui lui ont été restitués.
On discute aujourd'hui sur l'égalité des conditions avec une ardeur de mauvais aloi ; on gaspille ainsi un temps précieux qu'on pourrait consacrer utilement à des problèmes urgents et pratiques. On risque ainsi « de faire dégénérer l'esprit d'égalité, comme le redoutait Çondorcet, en une basse envie, dans les ftmes faibles ou dures et dans les tètes étroites ou vides o.
Quand Pascal affirme que « l'égalité des biens est juste n, et quand Bossuet s'écrie douloureusement : « les murmures des pauvres sont justes. Pourquoi, seigneur, cette inégalité des conditions ? », l'un et l'autre envisagent la justice absolue qui n'est pas de ce monde, et non pas la justice sociale.
Au point de vue absolu, l'égalité des conditions serait désirable, car elle guérirait la misère et mettrait un terme aux souffrances des pauvres, mais elle est incompatible avec l'inégalité des aptitudes. Pourquoi cette inégalité des aptitudes ? Telle est la question que se posent, en réalité, le penseur et le prêtre qui savent, eux du moins, s'incliner respectueusement devant les décrets mystérieux de la Providence. Ceux qui s'écrient au contraire, avec Babeuf : a l'égalité réelle ou la mort ! o, sont des impies et des révoltés. Mais leurs cris ne sauraient changer l'immuable destinée. ■
L'égalité rationnelle consiste non dans une chimère, mais dans l'application des règles de la justice, dans ce qui est compatible avec la nature humaine. En morale comme en économie politique, nous la formulons ainsi: « à égalité de travail, égalité de salaires ».
Deux artisans, deux charrons, apportent chacun une brouette au marché ; le premier qui a fabriqué la sienne en une journée veut là vetidre 10 francs, le second qui a fabriqué la sienne en deux journées veut la vendre 20 francs, bien qu'elle ne soit pas mieux faite que l'autre. Oncomprend la raison pour laquelle il fixe au double la valeur de son produit, mais on ne peut l'admettre. Tous les amateurs lui diront l'un après l'autre : il est fftcheux pour vous de n'avoir produit, durant un temps double, qu'un travail égal à celui de votre concurrent ; mais il n'est pas rationnel d'estimer votre brouette à un prix plus élevé que la sienne, puisqu'elle ne vaut pas mieux.
D'après Karl Marx, le créateur du socialisme scientifique, toutes ces estimations sont mal faites, la seconde brouette valant en réalité le double de la première :« La valeur d'une marchandise, dit-il, est à la valeur de toute autre marchandise, dans le même rapport que le temps de travail nécessaire à la production de l'une est au temps de travail nécessaire à la production de l'autre. »
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