CHAPITRE XIII
durée de la journée de travail diminuera pour les fonctions (difficiles) qui attireraient un nombre insuffisant de travailleurs. L'heure de travail coûtera plus ou moins cher à la Société, mais la part touchée par chacun dans la richesse sociale sera la même, quelle que soit d'ailleurs la valeur de ses produits ou de ses services, » (Revue socialiste, 1894.)
L'heure de travail sera donc tarifée équitablement. A ce compte, si l'heure du manœuvre est tarifée 10, celle du directeur d'usine ou de manufacture devra être tarifée 1(X)^ toutes proportions gardées, la tâche de l'un étant au moins dix fois plus difficile que celle de l'autre. Si le manœuvre travaille 10 heures par jour, le directeur ne pourra travailler plus d'une heure. Mais, s'il ne travaille qu'une heure, que sera la surveillance de sa part ? Pour surveiller les manœuvres, il faudra, dans ce cas, une dizaine de directeurs par jour. Mais si les manœuvres obéissent à dix personnes différentes, où sera l'unité de direction ? Chacun commandera et chacun obéira à sa façon, c'est-à-dire que personne ne voudra ni ne saura commander ou obéir.
Il paraît qu'en 1793, 8.000 ouvriers terrassiers qui étaient employés aux fortifications de Paris, à la journée, réclamèrent au nom de l'égalité lorsqu'on voulut leur imposer le travail à la tâche. Le directeur des travaux n'osa passer outre. Si les manœuvres de l'usine sociale, imitant cet exemple, refusent de travailler plus longtemps que les mécaniciens ou que les directeurs eux-mêmes, il ne sera pas non plus aisé de les mettre à la raison. Par mesure de prudence, il sera bon de placer autant de gendarmes à la porte de chaque usine que de manœuvres à l'intérieur.
Dans cette doctrine du socialisme français, il n'y a qu'une apparence d'équité. En tout cas, il n'y a plus rien de scientifique ; c'est évidemment là ce qui désespérerait Karl Marx s'il était témoin des aberrations que ses
^^mrt'^r^tm
iôO L'ÉGALITÉ.
disciples entendent substituer au mystère actuel d'iniquité capitaliste. Dans toute école religieuse, philosophique ou politique, les disciples ont tendance à exagérer la doctrine du maître ; celle du maître allemand a eu le singulier privilège d'être restreinte, rétrécie, disons le mot, défigurée dès les premiers jours.
La doctrine de Benoit Malon est à celle du chef d'école ce que l'empirisme est à la science. Et quel merveilleux autel Karl Marx avait dressé à la science sociale ! Quelle conception grandiose ! Quelle beauté dans les lignes ! Quelle netteté dans l'exécution ! D'après lui, la science sociale n'a qu'un but, celui de tarifer la journée de travail de manière à assurer à l'ouvrier le produit intégral de son labeur. Une loi déterminant la journée de travail normale, voilà quelle sera la véritable grande Charte de l'avenir, le dernier mot du progrès, et cette charte remplacera utilement le pompeux et vain catalogue des droits de l'homme. L'arme employée sera la force.
Eclairés par l'expérience (et la France n'a que trop ressemblé depuis un siècle à un champ d'expériences politiques), les hommes sensés reconnaissent aujourd'hui que la politique est une science complexe. Dans une Constitution à mécanisme trop simple, les mouvements seraient brusques et désordonnés. Benoit Malon lui-même veut bien reconnaître que les facteurs de l'évolution des Sociétés sont à la fois économiques, religieux, philosophiques, politiques, sentimentaux et esthétiques ; « que toutes ces forces propulsives agissent les unes sur les autres, se heurtent ou se combinent, se croisent ou se parallélisent, pour déterminer la nature et le mouvement des civilisations. » (Précis du socialisme, p. 139.) Karl Marx voit les choses d'une autre manière ; ses procédés scientifiques sont très compliqués, mais sa conclusion est très simple. Le genre humain a perdu ses titres ; la loi a qui déterminera la journée de travail »