CHAPITRE XIIK
en avait donné la solution : a Dans Thomme de talent, il y a tout à la fois un travailleur libre et un capital social accumulé: comme travailleur il est préposé à l'usage d'un instrument, à la production d'une machine qui est sa propre capacité ; comme capital, il ne s'appartient pas, il ne s'exploite pas pour lui, mais pour les autres. » (1" Mémoire sur la propriété.) Ainsi l'ingénieur n'a pas droit à son talent, ni le charpentier à sa hardiesse, ni le mécanicien à son habileté. De même que maître Jacques, au service d'Harpagon, se dédoublait en cocher et en cuisinier, de même, aux yeux de Proudhon, tout homme supérieur à la moyenne des hommes se dédouble en deux parties : en lui ce qui est ordinaire appartient à lui-même ; ce qui est au-dessus de l'ordinaire appartient à la Société. C'est là ce qu'il appelle : balancer les supériorités émergentes. L'expression est aussi ingénieuse que le procédé auquel elle s'applique; ce sont deux véritables trouvailles.
Mais descendons au fond des choses: le pilote qui conduit un navire, l'aéronaute qui dirige un ballon, le mineur qui descend dans la mine, sont plus hardis, plus courageux et plus habiles que le manœuvre qui pioche la terre. Est-il injuste qu'ils reçoivent des salaires plus élevés ? Balançons, puisque Proudhon le veut, leurs supériorités émergeâtes, c'est-à-dire la hardiesse, le courage et l'habileté. Après ce balancement, ilrestera les dangers auxquels leur courage les expose. N'en tiendrons-nous aucun compte? Dans ce cas le pilote, l'aéronaute et le mineur diront : « Puisqu'il en est ainsi, puisqu'on nous enlève les profits du courage et de l'habileté, nous demandons qu'on éloigne aussi' de nous les périls quotidiens ; nous refusons désormais de descendre dans la mine, de monter en ballon, et de'naviguer sur mer. »
Aristote avait examiné le problème de l'égalité sous cette face, et il avait prévu qu'une telle solution aggra-
verait les difficultés au lieu de les aplanir, a Les hommes supérieurs, disait-il, s'irriteront de n'avoir que la portion commune, et ce sera souvent une cause de trouble et de révolution. » (Politique, 1-105.) L'expérience des siècles lui a donné raison.
Moins violent, moins autoritaire que Karl Marx, Proudhon n'admet pas qu'on use de contrainte envers les paresseux. S'il est des ouvriers de capacité moyenne, ou inférieure ou supérieure à la moyenne, qui ne se décident pas à faire plus de la moitié de leur tàclie, « c'est qu'apparemment, dit-il, la moitié du salaire leur suffit ». Bastiat s'empare habilement de cette concession pour détruire l'échafaudage économique du célèbre pamphlétaire : « Pourquoi, lui objecte-t-il, proportionner, dans ce cas unique, la rémunération au travail ? Il y a tant de façons de ne faire que la moitié de sa tâche ! En introduisant dans ce système d'organisation sociale un principe de justice supérieur à votre chimère, vous l'avez réduite en poussière. » (Bastiat, Réponse à Proudhon.) En effet, si l'on admet l'inégalité des salaires comme pouvant être consécutive à l'inégalité des volontés, on est mal venu à critiquer l'inégalité des salaires comme consécutive à l'inégalité des forces physiques ou des capacités.
Donc, à égalité de travail, égalité de salaires. Il faut en revenir exactement à notre point de départ. Si l'on veut aller plus loin, et soutenir qu'une journée de travail vaut une autre journée de travail, qu'un homme vaut un autre homme, ou en d'autres termes a qu'une brouette en. vaut deux », on aboutit au-delà de la vérité, c'est-àdire au domaine de l'erreur.
L'homme n'a pu se tromper aussi longtemps sur la nature des météores et sur le mouvement des corps célestes, que parce qu'il s'agissait là de sciences spéculatives ; il pouvait errer dans leur étude, sans que l'erreur entraînât pour lui la moindre conséquence, ou plutôt