CHAPITRE XIII
sans que l'expérience journalière lui révélât cette erreur ; il n'a pu se méprmdre aussi grossièrement sur les conditions normales du travail auquel il se livrait, ot qui faisait l'objet de ses constantes préoccupations. D'ailleurs la notion du juste existait en lui avant qu'il eût appris à travailler ; son âme en a été pénétrée dès l'instant même où la lumière du jour a frappé ses yeux. Gain n'ignorait pas qu'en donnant la mort à Abel il commettait une action injuste.
Sans doute des philosophes et des législateurs illustres ont pu se méprendre soit en présentant l'esclavage comme une institution légitime, soit en considérant les détenteurs du pouvoir comme investis de droits personnels plutôt que de droits sociaux. Mais on ne peut, en saine logique, conclure d'une erreur à une autre et soutenir que par cela môme qu'on s*est trompé sur ces deux points, on se trompe aussi en considérant Tégalité des conditions comme une chimère. Les intérêts, les passions et les préjugés peuvent aveugler des hommes d'Etat, voire même des hommes de génie. Tout le monde n'a pas le loisir d'examiner les lois et d'étudier les sciences politiques. De la domination prolongée du maître sur l'esclave et du despote sur ses sujets^ on ne saurait induire que toutindividuabandonnéèses inspirations naturelles eût manifesté du penchant pour ces institutions. Le silence du peuple en face des abus ne témoigne pas de son approbation, mais bien plutôt de sa prudence. Autre chose est le consentement universel, le suffrage librement exprimé par tous les hommes depuis la création ; un tel suffrage ne saurait' sanctionner l'erreur : vox populi vox Dei. Or d'une manière générale, à peu d'exceptions près, depuis le commencement du monde, tous les travailleurs libres vendent les produits de leur travail, sous quelque forme d'ailleurs qu'ils se présentent ; ils admettent que, toutes choses égales d'ailleurs, le prix d'une brouette vaut celui d'une autre brouette ;
166 L'ÉGAUTÉ.
personne n'admet qu'une brouette en vaille deux. Tout le monde estime qu'il est juste d'attribuer des salaires égaux aux deux ouvriers qui ont fabriqué chacun une brouette ; chacun, par sa manière d'agir, proteste contre le système économique qui attribuerait un salaire double à l'un des deux charrons, sous prétexte qu'il aurait employé un temps double à la fabrication. Ce qui est juste pour les charrons l'est encore pour les cordonniers, les architectes, les chirurgiens, etc., en un mot pour tous les métiers et pour toutes les professions. Un sentiment que tout travailleur a manifesté chaque jour, même plusieurs fois par jour, durant son existence en* tière, peut être considéré comme conforme à la véritable notion du droit et du juste. N'allons donc pas, sous des prétextes fallacieux, substituer une égalité absurde à r^falité rationnelle.
Entre les deux charrons d'inégale habileté, la différence de situation s'accentue de jour en Jour ; celui qui fabrique le plus de brouettes réalise les plus importants bénéfices. Avec ses économies, il achète un bois où il trouvera les matières premières de son industrie, et une maison qu'il habitera avec sa famille. Bois et maison représentent le bénéfice de la veille, comme le prix d'une brouette représente le bénéfice du lendemain ; entre ces deux bénéfices nous ne trouvons pas d'autre différence. Cette assimilation va-t^Ue trouver grÀce devant Karl Marx ? On pourrait l'espérer en lisant le passage suivant : a Si toute valeur vient uniquement du travail, la richesse produite doit appartenir entièrement^ aux travailleurs, et si le travail est la seule source légitime de la propriété, les ouvriers doivent être seuls propriétaires. » (Cité par de Laveleye. Socialisme contemporain, p. 27.)
Les travailleurs ne sauraient se plaindre de leur lot, puisque le socialisme scientifique leur attribue le monopole de la propriété. Propriété et capital, c'est tout
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