CHAPITRE XIV
A mérite égal, situation égale. (Titres et décorations ; danger du luxe ; habillement, repas communs, logement.)
a A mérite égal, situation égale » ; telle est la règle de l'équité. Lorsqu'elle est violée au sein d'une nation, l'orgueil chez les riches et l'envie chez les pauvres se développent parallèlement. Sous ce rapport, les institutions de l'Ancien Régime avaient perverti les mœurs. Le roi anoblissait à son gré les hommes compris dans son entourage et dont les services, appréciables pour lui sans doute, n'étaient pas toujours honorables. On cherchait ainsi à attirer la considération publique môme sur des gens qui ne la méritaient pas.
Le propre de la noblesse, selon la juste remarque de M. Georges Picot, est d'être enviée et partant d'ôtre imitée. Du haut en bas de l'échelle sociale, chacun cherchait à s'élever au-dessus de ceux qui l'environnaient, moins par le mérite que par l'éclat de la situation. Le peuple, qui était écrasé par le faste et par l'orgueil, protestait secrètement, mais les spectacles qu'il avait cons^ tamment sous les yeux étaient de nature à oblitérer son bon sens.
A Paris, vers la fin de 1792, d'après Rétif de la Bretonne, il ne restait de « patriotes » que les dernières de la dernière classe, les mégères qui pillaient les boutiques autant par envie que par besoin. « Les femmes de
bateau, aigries par la faim étaient jalouses de l'épi-
cière mieux habillée, comme celle-ci l'était de Tavocale et de la conseillère, comme celles-ci l'étaient de la financière et de la noble. La femme du peuple ne croit pas pouvoir trop faire pour ravaler répicièreàsonniveau.»«Le bourgeois, le marchand, écrit à la même époque la Société populaire de .Clavisson, ont toute la prétention des ci-devant. Aussi... elle désirerait qu'on attribuât au tribunal révolutionnaire le droit de condamner à une détention momentanée cette classe d'individus orgueilleux ; le peuple verrait alors qu'ils ont commis un délit et reviendrait de l'espèce de respect qu'il a pour eux. » a A mes principes, disait aussi Dumoulin, s'est joint le plaisir de me mettre à ma place, de montrer ma force à ceux qui m'avaient méprisé^ de rabaisser à mon niveau ceux que la fortune avait placés au-dessus de moi. Ma devise est celle des honnêtes gens: point de supérieur. » Les classes élevées avaient abusé de leur crédit pour s'attribuer des supériorités non justifiées ; il était dans la logique des choses que le peuplé, en un jour de révolution, abusât dé son pouvoir pour détruire toute supé- Horité légitime. Mais, qu'on ne s'y méprenne pas, cet état d'esprit n'était pas né en un jour; après avoir couvé longtemps, il avait fait explosion au moment favorable. Actuellement, la noblesse a perdu tous ses privilèges légaux, mais les mœurs lui maintiennent une sorte de prestige, bien qu'elle s'évertue à montrer ses vices non moins qu'à dissimuler ses vertus. Combien de riches roturières sont flattées d'accorder leur main et leur dot à des nobles désireux avant tout de redorer leur blason I Si la noblesse avait perdu tout prestige, il n'y aurait pas parmi les roturiers tant d'usurpateurs de titres. Il est même pénible d'avoir à constater que l'afifermissement du régime démocratique n'a pas ralenti les progrès de cette sotte manie qui entretient au sein de notre race de puérils instincts d'inégalité. Au surplus,