CHAPITRE XIV
les usurpateurs ont beau jeu puisque l'article 258 du Code pénal qui permettrait de les atteindre, reste lettre morte depuis de longues années. Il y a là un dangereux souvenir de l'Ancien Régime qui a pénétré jusque dans la moelle de nos os. Combien il est vrai que le présent est issu du passé et prépare l'avenir ! On voit par là quelle est l'aberration de ceux qui s'imaginent pouvoir régénérer le peuple par la seule magie de la science.
Pour usurper un titre ou la particule nobiliaire, il faut s'être pourvu d'-une terre et avoir mis son amourproprç au-dessus des épigrammes ; c'est donc un genre de distinction qui n'est pas à la portée de tout le monde. L'obtention d'une décoration n'est pas hérissée des mômes difficultés. Mais l'àpreté des convoitises qui visent « la Légion d'honneur » prouve bien qu'on est au moins aussi attentif à afficher le signe extérieur du talent et de la vertu qu'à les posséder réellement. Tous ceux qui ont occupé un poste élevé dans la hiérarchie du pouvoir savent à quoi s'en tenir à ce sujet, a En France, d'après Le Play, il serait plus facile d'attaquer le droit de propriété que le privilège de I9 Légion d'honneur, n (Réf. soc, 2-489.) Cette thèse est évidemment paradoxale; elle n'en renferme pas mloins quelques grains de vérité, a J'ai vécu, ajoute-t-il, dans l'intimité d'une multitude d'Anglais qui, ayant conquis par le travail la richesse et l'influence, auraient cru s'abaisser en sollicitant des rubans ou des titres ; je ne sais si je poursais citer trois Français animés du même sentiment. » (Ibidem, 3-315.) A proprement parler, l'orgueil est le' mal français par excellence ; chacun se veut mal de mort de ne pas être et surtout de ne pas paraître plus que les autres. L'égalité est à la surface, dans les lois et sur les monuments publics ; l'esprit d'inégalité est au fond. Un siècle de démocratie n'a pu faire disparaitre notre sotte prédilection pour les titres et les décorations.
Mieux inspirés, les anciens voulaient que la récompense du mérite consistât uniquement dans Testime publique. Pour atteindre ce but, une simple couronne de chêne ou de laurier était plus efficace qu'une profusion de médailles et de parchemins.
Il est vrai que l'amour de l'égalité faisait parfois tomber les anciens dans l'injustice. Aristote estime « que les principes de l'ostracisme appliqués aux supériorités bien reconnues ne sont pas dénués de toute équité politique ». C'est avec de tels principes qu'on arrive à bannir Aristide.
L'organisation de la démocratie opposait alors une digue puissante aux envahissements de l'orgueil : dans la constitution républicaine, on passait par une alternative d'obéissance et d'autorité; durant leur court passage au pouvoir, les citoyens n'avaient pas les moyens d'usurper les colifichets de la vanité. La permanence des fonctions publiques crée chez nous une sorte de prééminence en faveur de ceux qui en sont revêtus. Sur un billet de mariage ou de décès, un percepteur rural étale sa qualité, tandis qu'un manufacturier dissimule la sienne. C'est encore une absurde tradition du passé. Vis-è-vis de ses chefs et des personnages politiques, le fonctionnaire manque d'indépendance ; visè-vis du public, il se dédommage en affectant une morgue hautaine. Tout salarié de TEtat est porté à se croire supérieur aux contribuables qui le nourrissent avec les produits de leur travail. Dans <x la Cité du soleil » du moine calabrais, Campanella, les magistrats ont un pouvoir absolu : pour la paix et la guerre; pour la direction des arts, de l'instruction et des sciences ; pour le règlement des unions sexuelles, de manière^à produire la plus belle race possible ; pour la répartition des biens avec égalité et les repas en commun. Benoit Malon (loco citaiOj p. 2i) craint que cette organisation ne confère trop d'autorité aux magistrats. Joignez-y la