CHAPITRE XIV
morgue, c'est-à-dire ce qui rend l'autorité insupportable, et vous aurez alors un aperçu des égards dont les membres de la Cité du soleil pourront être l'objet de la part de leurs chefs. Que deviendrait alors l'égalité ? Dans une démocratie, « il faut peu ou point de luxe, car ou le luxe est l'effet des richesses ou il les rend nécessaires ; il corrompt à la fois le riche et le pauvre ; il vend la patrie à la mollesse, à la vanité ; il ôte à l'État tous ces citoyens pour les assouvir les uns aux autres et tous à l'opinion. » (Contrat social, p. 114.) Disons plus : le luxe est l'ennemi de l'harmonie sociale, quelle que soit d'ailleurs la forme du gouvernement. Une certaine égalité dans les rangs est aussi nécessaire à l'ordre général qu'au bonheur des familles; en troublant toutes les relations, le progrès du luxe provoque celui de l'inégalité. Le luxe en haut fait naître la misère en bas. a S'il n'y avait pas de luxe, dit Rousseau, il n'y aurait pas de pauvres. »
Selon Le Play, « le luxe qui désoie aujourd'hui notre société semble être, pour beaucoup de familles, une protestation inspirée par l'inégalité naturelle des conditions. Froissés par les institutions qui tendent au nivellement social, les riches veulent, à force d'extravagance, faire voir aux pauvres la distance qui sépare les classes extrêmes de la société. » Mettons-nous d'accord avec lui sur l'étendue du mal, et nous rechercherons ensuite ses origines. Il faut faire d'abord une exception en faveur des campagnes où, grâce à la simplicité des mœurs, règne, même de nos jours, une égalité relative. Dans les villes, c'est autre chose ; là, beaucoup de riches, avec une émulation ridicule, se livrent à des dépenses désordonnées. Mais le mal ne date pas d'hier, il remonte fort loin. Ecoutons l'avis de Montaigne. « La façon de quoi nos lois essayent de régler les folles et vaines despenses de. tables et vêtements, semble être contraire à sa Qn que les roys commencent à quit-
ter ces despenses ; ce sera fait en un mois sans édict et sans ordonnance ». (L. I,ch. 18.) En bon français, il déplorait les désordres affreux que les Médicis avaient introduits à la Cour des Valois. Les moralistes, les prédicateurs, les fabulistes même, dans les siècles suivants, ne cessent de gémir sur Textension du fléau. De tels exemples portent leurs fruits. Les agents du duc d'Orléans qui formèrent, lors de la Révolution, le noyau des bandes de pillards et d'égorgeurs, avaient été recrutés à Paris ; les scélérats qui vinrent bientôt leur prêter main forte étaient sortis de Marseille, de la côte de Gènes, de Liège et des villes du Brabant ; c'é* tait l'écume des grandes villes, tous gens corrompus par leur luxe personnel ou remplis de convoitises et de haine par le spectacle du luxe des autres. Beaucoup d'hommes sensés des XVII* et XVIII* siècles blâmaient toute» les folies qui se faisaient autour d'eux. Mais, parmi leurs descendants enrichis, beaucoup ne sont pas plus sages de nos jours qu'on ne l'était alors. Nous n'avons guère tenu compte des dures leçons que le mal* heur nous a infligées depuis un siècle.
d Dans la Constitution lacédémonienne, on découvre des éléments démocratiques. par exemple l'identité de vêtements qui laisse le riche absolument vêtu comme un pauvre pourrait l'être » (Aristote, Politique, 2-22S^.) Les Jacobins auraient voulu nous imposer des coutumes semblables. « Tous les enfants, lisonsnous dans une proposition de Saint-Just, conserveront le même costume jusqu'à 16 ans ; de 16 ans jusqu'à 21 ans, ils auront le costume d'ouvrier ; de 21 ans à 26 ans, celui de soldat, s'ils ne sont pas magistrats. » Demander une transformation des mœurs aussi radicale, c'était vouloir l'impossible. La France était trop vieille ; le souvenir de Sparte était trop loin.
En pareille matière d'ailleurs, on ne doit pas faire appel à l'autorité de la loi, mais à la modération des