CHAPITRE XiV
riches, a Tant d'hommes, peut-on leur dire avec Montesquieu, étant occupés à faire des habits pour un seul, le moyen qu'il n'y ait bien des gens qui manquent d'habits ? » Ils comprendront alors qu'il est inhumain de leur part de rechercher le superflu, si cette recherche doit avoir pour conséquence de priver d'autres hommes du nécessaire. Comme les pauvres réclamaient devant Saturne contre l'inégalité des fortunes, le dieu leur répondit : « Il est trop difficile de rectifier les destins filés par Clotho et les autres Parques. Résignez- vous ; je dirai aux riches de ne pas abuser. » (Epitres Saturnales de Lucien.) La réponse était digne de la sagesse d'un dieu. Il serait désirable que nul citoyen ne fût assez opulent pour pouvoir en acheter un autre, et nul assez pauvre pour être contraint de se vendre; mais" ce n'est là qu'un vœu platonique. On ne peut raisonnablement demander aux riches de diminuer leur fortune, mais on peut leur conseiller d'en faire meilleur usage. La modération chez les riches peut seule amener la résignation chez les pauvres.
Dès qu'on aura proscrit ou tout au moins restreint le luxe, dans l'habillement comme dans le reste, les bonnes mœurs aideront à combler le fossé qui sépare les diverses classes de la Société ; avec elles, tout viendra par surcroît ; sans elles, aucune mesure n'aura d'efficacité. Tâchons d'élever nos enfants dans ce sentiment, aân qu'ils vaillent mieux que nous. Proudhon nous en donne le conseil en excellents termes : « Pourquoi faire toujours des projets ambitieux pour des enfants qu'il devrait suffire d'élever dans la pratique du travail et des bonnes mœurs ? Qu'est-ce donc que tout le reste auprès de ces vrais biens qu'il ne tient qu'à nous de laisser à nos enfants ? (3 octobre 1854 ; Lettre à Suchet.)
Les Cités antiques suivaient un usage qui contribuait à entretenir l'esprit d'égalité en rapprochant à de fré-
quenls intervalles le riche du pauvre: c'était l'usage des repas publics. Aristote regarde comme parfaitement applicable à tout Etat bien constitué, l'établissement de repas communs où chacun trouve place en apportant la part fixée par la loi. Il demande cependant des banquets séparés pour les pontifes et les magistrats, a II est convenable, dit-il, que les repas des premiers aient lieu dans le voisinage des édifices consacrés, et ceux des seconds, près de la place publique et d'un quartier fréquenté. » (Politique, 2-57 et 75.)
En Grèce, les repas publics avaient même un caractère religieux, a La principale cérémonie du culte de la Cité était un repas public ; il devait être accompli par tous les citoyens en l'honneur des divinités protectrices.. L'usage de ces repas publics était universel; on croyait que le salut de la Cité dépendait de leur accomplissement. » (Cité antique, p. 19i.} A Sparte, les repas publics avaient lieu deux fois par semaine, sans compter les jours de fête; chacun devait fournir la quotepart exigée par la loi. A Athènes, le sort désignait ceux qui devaient manger en commun et la loi punissait sévèrement ceux qui refusaient de s'acquitter de ce devoir. Aristote rapporte qu'en Crète l'institution était plus populaire : « Sur les troupeaux qu'on élève et sur les fruits qu'on récolte. . . on fait deux parts, l'une pour le culte des dieux et pour les fonctionnaires publics, l'autre pour les repas communs où sont ainsi nourris, aux frais de l'Etat, hommes, femmes et enfants.» (Politique, 1-181). A Carthage, les Sociétés politiques avaient aussi des repas communs. Les empereurs romains élevèrent successivement à sept jours la durée des Saturnales qui, sous la République, ne dépassait pas un jour. Pendant ce temps, les esclaves vivaient avec leurs maîtres sur le pied de l'égalité; quelquefois môme, un maître et ses amis se faisaient dans un festin les serviteurs des esclaves. Les Saturnales avaient succédé aux repas religieux de la Curie que Cicéron mentionne et qu'Ovide décrit.