CHAPITRE XV
tes. L'aveu mériterait cependant d'être retenu, car Tusage prolongé pendant la suite des siècles, éprouve les principes comme le creuset éprouve l'or.
Qu'importe» nous dit-on, si la propriété individuelle est contraire à la nature? « L'alliance de la démocratie socialiste.... veut que la terre, les instruments de travail, deviennent la propriété de la Société collective tout entière, ne puissent être utilisés que par les travailleurs...; Elle reconnaît que tous les Etats politiques et autoritaires, actuellement existants, devront disparaître devant l'union universelle des associations libres. » (Programme de Bakounine, à Berne, 18C9.) a La division de la Société en possédants et en non possédants, en riches et en pauvres, en dominants et en -dominés, n'est pas dans la nature. C'est un résultat social. La nature n'a pas mis les instruments de richesse entre les mains de quelques-uns et condamné les autres au rôle de machines.... » (Programme du parti socialiste hongrois.)
Il faut parler net : Société collective, associations universelles, tous ces grands mots sont un peu vagues.. . .
Ce bloc enfariné ne me dit rien qui vaille.
Si le droit de propriété est coptraire à la nature, s'il ne peut être revendiqué par l'individu, il ne peut l'être davantage par la Société collective ou par les associations universelles.
Il n'est pas licite, nous dit-on, pour un Suisse ou pour un Hongrois, d'accaparer un hectare de terre, le droit naturel prohibant les accaparements. Mais, ce qui est interdit à un individu ne peut être permis à une fraction de l'espèce humaine. Dès lors, quelques millions de Suisses ou de Hongrois ne peuvent posséder légitimement la terre de Suisse ou de Hongrie. Il faut élargir, briser les frontières de chaque Etat civilisé et de chaque tribu sauvage, faire table rase, détruire tout vestige Berthp.jlu. U
d*un paâsé odieux. Les privilèges de race ou de nationalité sont aussi injustes que ceuK des individus. La liquidation sociale ne doit pas être locale ; elle sera universelle ou elle ne sera pas. La nature n'a pas créé le sol dit suisse ou hongrois pour Tusage des Suisses ou des Hongrois, à l'exclusion des Lapons ou des Sibériens. Une possession immémoriale ne constitue pas un titre. Loin de là : si, depuis longtemps, Suisses ou Hongrois ont vécu à leur aise sur une terre féconde, tandis que Lapons et Sibériens ont souffert dans des contrées stériles, il serait équitable d'envoyer les premiers souffrir de la disette et d'appeler les seconds à jouir à leur tour de l'abondance. Craint-on de ne pouvoir tomber d'accord sur les attributions ? Qu'on réunisse tous les peuples dans une nouvelle Tour de Babel et que le hasard décide du sort de chacun d'eux ou plutôt — car il n'y aura plus ni peuple ni race — du sort de chaque individu. Il n'existe pas d'autre manière de proclamer le droit naturel et d'établir quelque mode rationnel d'occupation des terres.
Les socialistes paraissent vraiment trop pressés de faire triompher les prétentions de tel ou tel groupe, de telle ou telle collectivité ambitieuse. La science ne peut dégénérer en fantasmagorie. A quoi bon proclamer les droits du genre humain si, en dernière analyse, on doit se contenter d'une série de cotes mal taillées? Rétablissons donc le véritable sens du programme de Buda- Pesth et de Berne : la division de l'espèce humaine en peuples riches et en peuples pauvres, en peuples supérieurs et en peuples inférieurs, n'est pas dans la nature. C'est un résultat social. — Souvenons-nous^ en effet, que la lettre tue, mais que l'esprit vivifie. Plus d'appropriation personnelle ; donc plus- d'appropriation nationale. Charbonnier ne sera plus, maitre chez lui, mais aussi aucune nation ne sera maîtresse chez elle. Rien n'appartenant plus à personne, tout appartiendra à tous.
GHAPITHE XV. 183
Certains philosophes, qui se piquent de logique non moins que les adeptes du socialisme scientifique, font entendre qiie le partage des terres produit une nouvelle sorte de droit, <x c'est-à-dire le droit de propriété absolument opposé à la loi naturelle. » (Rousseau, Discours sur l'inégalité, p. 124.) « Etant donnée une race d'êtres ayant un droit égal à poursuivre le but de leurs désirs, et étant donné un monde fait pour la satisfaction de ces désirs et où ces êtres naissent dans des conditions égales, il en résulte qu'ils ont des droits égaux à jouir de ce monde. Car, si chacun est libre de faire ce qu'il veut, à condition qu'il ne porte pas atteinte à la liberté d'autrui, chacun est libre de faire usage de ces dons naturels pour la satisfaction de ses besoins, pourvu qu'il respecte le même droit chez les autres. . . Personne ne peut donc faire usage de^la terre de façon à empêcher les autres d'en faire usage également. > (Herbert Spencer, Social Statut, ch. IX.) Voilà qui est clair. Nul individu n'a de droit privatif sur le sol: nul groupement d'individus, famille, tribu ou nation, n'en peut posséder davantage. Une Société de gueux ne peut former qu'une Société gueuse. Plus de propriété individuelle, partant plus de propriété nationale. Cela est très logique mais parfaitement absurde !
£t le ralsonnemeot a banni la raison.
Laissons donc là les spéculations de Rousseau et d'Herbert Spencer. Dérobons à nos regards une perspective aussi désolante et réfugions-nous dans le domaine du bon sens.
Tout homme a droit de vivre ; pour vivre, il faut manger ; pour manger, il faut 's'approprier quelque chose, des fruits ou des légumes, c'est-à-dire des produits directs de la terre, ou la chair des animaux nourris euxmêmes avec ces produits. L'appropriation individuelle des produits de la terre est nécessaire ; elle est légitime.
Si l'homme, fécondant le sol par son travail, peut devenir propriétaire des récoltes qu'il donne, pourquoi ne deviendrait-il pas propriétaire (iu sol lui-même ? Ce résultat est dé$irable,car,dujouroùila la certitudede travailler pour lui, l'homme travaille avec plus de courage. Tout irait pour le mieux, nous l'entendons bien, si le sol n'était pas un de ces dons naturels mis à la disposition de l'homme, si l'individu pouvait empiéter sur le patrimoine de l'espèce. Là est l'objection. Mais, n'avons-nous pas, dans les données qui précèdent, un moyen d'y répondre ? Le travail de l'homme féconde la terre, il est vrai ; mais, dans la production des aliments, la terre n'en joue pas moins un rôle prépondérant ; si elle ne peut cesser d'être une chose commune comme l'air et la lumière, un don naturel enfin, comment le produit d'un don naturel, d'une chose commune, peut-il cesser d'appartenir à tous et devenir la propriété de quelqu'un ? Il en est ainsi cependant, et s'il en est ainsi pour les produits, il peut en être de même pour le sol, sol et produits ayant en réalité la même origine naturelle. Le sol n'est donc pas indivisible; il peut être morcelé en propriétés individuelles ; tout nous démontre qu'il a reçu de la nature là même affectation que les produits. Le morcellement est légitime ; il est nécessaire, l'expérience l'a prouvé. Si quelque jour il devait disparaître, du même coup, par la famine et les violences, une partie de l'espèce humaine disparaîtrait aussi de la face de la terre, et l'autre partie vivrait dans l'attente continuelle des mêmes maux. Loin de contrarie^ la nature, le morcellement du sol $'harmonise avec elle, puisqu'il facilite à . l'homme la satisfaction de ses besoins essentiels. Proudhon le voyait clairement; mais, comme il aurait voulu refaire le monde à sa manière, sa pensée ayant toutes les audaces, il s'écriait un jour, dans un accès de rage : <c Si Dieu n'existait pas, il n'y aurait pas de propriétaires ; la propriété est le crime de l'Etre su-