CHAPITRE XV
préme. » (Contradictions économiques.) Puis le lendemain, dans un moment d'accalmie, il disait naturellement : « La. propriété a sa racine dans la nature de l'homme et dans la nécessité des choses ; je le sais aussi bien que personne. » (Lettre à Michelet, 11 avril 1851.) Dans son Discours sur l'inégalité, p. 137, J.-J. Rousseau prétend que la propriété assujettit le genre humain au travail, à la servitude et à la misère. Vraiment il se complaît trop à dénaturer la réalité des faits. L'homme — qui ne le sait ? — est condamné au travail par sa propre nature et, loin de le plonger dans la misère, la propriété l'aide à en sortir. Rousseau s'imagine-t-il qu'il suffise de conduire la charrue dans Jes champs incultes, pour les mettre en état de produire du blé? Mais ne faut-il pas d'abord niveler les terrains, dessécher les marais, défricher les ajoncs, bruyères, landes, broussailles et bois? De telles opérations sont fort longues ; il s'en faut de beaucoup qu'elles soient actuellement terminées; l'homme ne peut s'y livrer qu'en changeant son existence nomade contre des habitudes sédentaires ; or, prendre des habitudes sédentaires, c'est se fixer sur le champ que l'on cultive et vivre dans l'espoir de récolter après avoir semé. Le frelon pillard rôde sans cesse autour de la ruche de l'abeille laborieuse; des précautions sont nécessaires pour assurer au laboureur la paisible jouissance des (^uits de son travail. La loi doit lui garantir la longue possession du sol qu'il occupe ; c'est là précisément ce qui constitue la propriété. La propriété, c'est le stimulant du travail, c'est l'aiguillon de l'homme, a Comme l'amour qu'on peut définir une émission de l'âme, qui s'accroît par la possession et qui, plus il s'épand, plus il abonde ; ainsi la propriété ajoute à l'être humain; l'élève en force et en dignité Par elle l'homme
sent tout ce qu'il est et ce qu'il vaut et jouit de la plénitude de l'existence. » (Proudhon, Contradictions économiques.)
Le socialisme scientifique peut donner le change aux esprits aigris par la souffrance et leur persuader que la propriété dérive d'une fausse conception des droits de l'homme sur la terre ; mais les gens du peuple, dont le travail est fructueux, haussent les épaules lorsqu'on leur dénie le droit d'acquérir un coin de terre ou de jardin avec leurs économies. On a beau les circonvenir de mille manières : en faisant violence aux convictions, on n'obtient rien sur les consciences. La notion du droit de propriété, loin de s'afïaiblir, pénètre chaque jour plus profondément dans les esprits ; dans le domaine industriel, commercial et littéraire même, la loi protège le droit réel. £t cependant l'homme ne fait pas ses idées ; il ne peut pas plus s'attribuer la révélation du juste et du beau que la création de la matière: ou du sol. Des formules, des lignes, des mouvements, voilà tout ce qu'il peut revendiquer ; mais ces formules donnent la vie extérieure à la pensée ; ces lignes animent le marbre; ces mouvements utilisent la matière, comme la culture met le sol en valeur, et tout cela fonde le droit de propriété.
Un utopiste, comme Thomas More, peut affirmer que, « pour répartir les choses avec justice et ne pas troubler la félicité des hommes, il faut, au préalable, abolir la propriété »; un saint Ambroise, un saint Clément, dansjeur exaltation mystique, peuvent s'imaginer «que la nature a établi la communauté : l'usurpation, la pro* priété privée ; qu'en bonne justice tout devrait appartenir à tous et que c'est l'iniquité qui a fait la propriété ». Un révolté peut s'écrier enfin : « la propriété, c'est le vol. » Mais, supposons que deux colons d'inégal mérite s'expatrient demain, aillent planter leurs tentes dans une petite vallée inculte de Madagascar. Le premier, actif, laborieux, défriche, cultive, plante, arrose ; par son labeur assidu, il crée un jardin fertile dont il tire profit en vendant fruits et légumes au marché le plus
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