‹ L'égalitéChapitre 85 sur 133 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

proche. Son voisin, moins courageux, moins persévérant, rebuté par les premières difficultés, jette le manche après la bêche ; il se nourrit, comme il peut, des produits de la chasse et de la pèche, même de fruits naturels. Mais, tout cela ne suffisant pas à satisfaire ses besoins, il en arrive bientôt à marauder dans le jardin où se trouve en abondance ce qui lui fait défaut. Pour protéger les produits de son travail, le maître du jardin creuse des fossés, plante des pieux, établit des clôtures. Le maraudeur les détruit et pénètre de vive force dans l'enclos. Poussé à bout, l'homme laborieux, paisible, repousse le paresseux, l'agresseur, à l'aide de la violence. La guerre est allumée, et il est à craindre que le meurtre ne sucxîède bientôt au pillage. La force publique intervient et conduit les deux adversaires devant le tribunal. Là le pillard s'écrie : « Gardez-vous d'écouter cet imposteur qui a creusé des fossés et planté des pieux pour enclore ce qui ne lui appartient pas. J'invoque l'autorité de Thomas More, de saint Ambroise et de saint Clément. Nous sommes perdus si vous oubliez que les fruits sont à tous et que la terre n'est à personne ; si vous protégez l'accapareur contre le dépossédé, Taffameur contre l'affamé. » A ces divagations, l'honnête homme répond : « L'abeille ne distille pas le miel pour nourrir le frelon ; le travailleur ne sème pas des légumes pour nourrir le désœuvré. Est-il juste que mon voisin qui se repose pendant que je me fatigue, vienne ensuite me ravir les produits de mon travail? A chacun le sien. Si la loi ne ni'assure pas la disposition pleine et entière de ce qui me revient, je renoncerai, moi aussi, à tout labeur. Le poisson, le gibier et les fruits sauvages de la vallée, qui ne suffisent pas pour nourrir un homme toute l'année, suffiront moins encore pour en nourrir un second. Au lieu d'un affamé, vous en aurez deux. Les privations, les souffrances, puis la mort, voilà ce qui nous attendra l'un et Tau-

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ire. » Un tel langage aura plus d'autorité que l'opinion de Thomas More et de tous les utopistes ; les juges y verront l'expression même de la vérité et rendront au nouveau propriétaire la paisible jouissance de son jardin.

Si la propriété individuelle triomphe au nom de la justice, objecte-t-on ensuite, elle n'en viole pas moins le principe d'égalité. « La propriété individuelle est la meilleure garantie de la liberté et constitue une méthode historique de progrès social dont l'efficacité est prouvée par l'expérience Mais l'appropriation individuelle a pour conséquence d'exclure de toute propriété un nombre immense d'individus, si bien que le but proposé à l'établissement théorique de la propriété est complètement manqué. » (M. Renouvier cité par M. Michel, Idée- de l'État, p. 610.) Et encore : « Chaque citoyen possède-t-il quelque bien dans un État, le désir de la conservation est, sans contredit, le vœu général de la nation. Le grand nombre, au contraire, y vit-il sans propriété, le vol devient le vœu général de cette même nation. » (Helvétius, De l'homme, 1. 6, c. 7.) Puis enfin : « L'égalité du partage fut la condition sine quâ non de toute appropriation. Or, si aux termes du pacte social. Ta propriété a pour condition l'égalité, du moment où cette égalité n'existe plus, le pacte est rompu et toute propriété devient une usurpation. » (Proudhon, l" Mémoire sur la propriété.)

Toutes ces critiques se résument en un mot : « en elle-même, la préhension est légitime ; mais en fait, la quotité de la préhension est blâmable, illégitime, exorbitante »; et la réflexion nous montre leur inanité^ car elles ne sont pas autre chose que de vraies protestations contre les conséquences inéluctables de l'inégalité naturelle qui existe entre les hommes. Supposons que, demain, le Gouvernement français fasse appel à l'énergie et au courage d'ouvriers agricoles, de petits cultiva-

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