‹ L'égalitéChapitre 86 sur 133 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

teurs dans une situation précaire, pour coloniser la grande lie de Madagascar. Admettons, si l'on veut, qu'au bout de quelques mois, des colons se présentent en assez grand nombre pour participer à la distribution de toutes les terres arables de la colonie. On fait alors des lots égaux et on les répartit entre eux tous par la voie du sort. Admettons encore que l'État puisse remettre à chacun d'eux même quantité de bestiaux, de semences et d'instruments aratoires. Us se mettent à l'œuvre ; l'égalité règne ; les mânes d'Helvétius et de Proudhon sont satisfaits. Laissons s'écouler un intervalle de dix ans et voyons ce qu'il en sera advenu.

Les moins persévérants, découragés après quelques efforts, ont abandonné leurs concessions à leurs voisins et sont allés végéter à Tananarive ou dans les autres villes de l'île, ou bien encore sont retournés en France. De là, première cause d'inégalité : les uns n'ont plus rien ; d'autres n'ont que ce qu'ils avaient ; d'autres enfin ont plus qu'ils n'avaient. Un peu plus tard, les moins robustes ont été emportés par la maladie, et leurs veuves, hors d'état de conserver les exploitations agricoles, ont mieux aimé les vendre à bas prix, à des colons dé* sireux de s'agrandir, que de les laisser dépérir dans des mains débiles. Deuxième cause d'inégalité : le désordre que redoutait Proudhon va toujours grandissant. Mais il y a pis encore. Entre les concessions pourvues do concessionnaires, il existe désormais d'autres différences que l'inégalité d'étendue ; il y a surtout l'inégalité de valeur. Les plus intelligents, lés plus capables, ont obtenu des produits abondants, de bonne qualité et les ont vendus à des prix élevés ; ils se sont enrichis en améliorant leur sol. D'autres ont moins prospéré. Les moins capables n'ont fait que joindre les deux bouts. Entre colons d'égale capacité, les hasards heureux ou malheureux ont établi d'irrémédiables inégalités : ici quelques pécules ont été réduits par la mortalité des

bestiaux, la gelée ou la grêle; là, des saisons favorables ont amené, la prospérité. Autre mal : on s'est aperçu après coup que les terres des vallées valaient le double des terres des collines, et ceiles-ci, le double des terres des plateaux, ou inversement. Mais le mal est fait et on l'aggraverait en voulant procéder à une nouvelle répartition.

Tel est le résultat d'une expérience de dix années. Le fléau de l'inégalité sévit désormais à Madagascar comme partout ailleurs, dans l'Ancien et le Nouveau Monde ; sans doute il y sévit avec une intensité moindre, mais dans un demi-siècle, dans un siècle, que ne verra*t-on pas ? Faut-il dire avec Proudhon que, « l'égalité ayant disparu, le pacte social est rompu à Madagascar et que là, comme ailleurs, toute propriété est devenue usurpation » ? Faut-il dire avec M. Renouvier « que le but proposé à l'établissement théorique de la propriété est complètement manqué, dès lors qu'un grand nombre de concessionnaires ont perdu leurs concessions »? De telles paroles sont graves, puisqu'elles sont de nature à jeter un certain désarroi parmi les possédants et à faire naître un sentiment d'envie chez tous les autres. Nous les répéterions cependant à notre tour^ si elles étaient fon* dées, car un honnête homme doit avoir en toute circonstance le courage de son opinion ; mais, loin de là, elles dénotent chez leurs auteurs un sentiment faux de i'ég^alité. •

Qu'est-ce donc que l'établissement théorique de l'ég^alité par la propriété ? Qu'est-ce autre chose qn'imepure chimère f A Madagascar, les terres n'ayant pas de valeur vénale, l'égalité entre concessionnaires a pu exister en apparence, le jour où les concessions ont été faites. Mais ce n'était qu'un mirage. A défaut de valeur vénale, les terres ont une valeur intrinsèque deux, quatre, dix fois plus grande pour les unes que pour les autres. Mais qui donc saura apprécier cette %'aleur avant la mise en cul-

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