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CHAPITRE XV

ture ? Et après la mise en culture, qui donc pourra rectifier les erreurs et rétablir l'égalité en dépossédant Paul au profit de Pierre ? Si la théorie de Tégalité des terres est chimérique dans un pays neuf, elle l'est encore davantage dans un pays cultivé et peuplé de longue date. En France, il existe des terrains valant 2.000 francs le mètre, soit deux millions de francs à l'hectare ; il s*en trouve aussi qui valent moins de 20 francs k l'hectare, dans les landes, les plateaux granitiques ou sur les montagnes. De deux millions à vingt francs, on peut parcourir toute la gamme descendante des inégalités, en passant par les villes grandes ou petites, les abords des villes, les jardins maraîchers, les vignes, les prés, les

terres labourables, les pacages, les bois, etc Si donc

Fégalité théorique que l'esprit peut concevoir est une égalité d'étendue, ce n'est pas autre chose que l'égalité entre la fortune et la misère, c'est-à-dire une monstruosité. Si c'est l'égalité de^joaleur, à quel résultat aboutirons-nous ?

Il existe en France environ 55 millions d'hectares pour 40 millions d'habitants. Admettons que l'égalité de valeur donne 3.000 francs de terrain à chacun d'eux : tel habitant alloti sur l'avenue de l'Opéra, à Paris, recevra deux mètres à peine de superficie, et tel autre, sur une montagne rocheuse, en recevra près de deux cents hectares : l'égalité deviendra alors une absurdité ! Les égaux se trouveront fort empêchés de tirer parti de leur égalité. Du reste, rien n'est plus variable que la valeur des terrains, et l'égalité véritable durerait ce que durent les roses, l'espace d'un matin. Un exemple entre mille: que demain, pour soustraire le Gouvernement et le Parlement aux dangers des invasions ou des révolutions et à d'autres dangers plus redoutables encore, on fasse de Bourges notre capitale politique, Paris restant pour la France ce qu'est New- York pour l'Amérique, la capitale des arts et de l'industrie, et.devenant même port de mer ;

lî^2 l'égalité.

on verra alors, dans notre nouvelle Washington et aux environs, la valeur des terrains augmenter dans des proportions considérables ; Tégalité théorique sera bouleversée ; elle le sera plus sûrement encore par les variations incessantes de la population, par les différences d'aptitudes entre les occupants, etc. . . etc. . . Mais l'égalité théorique ne connaît pas de frontières ; Tesprit ne peut la concevoir qu'en embrassant le monde entier. Or l'univers comprend 136 millions de kilomètres carrés et 1.500 millions d'habitants environ. M. Renouvier s'estil jamais demandé quelle sorte d'égalité l'on pourrait établir entre eux par la distribution des terres ? Seraitce l'égalité de superficie, ou l'égalité de valeur ? Quel Archimède aurait le génie de concevoir et d'exécuter unesemblable opération ? Pour trouver un tel géomètre,, il faudrait sans doute remonter jusqu'à Dieu lui-même, en admettant que Dieu pût jamais prêter la main à une œuvre aussi dénuée de sens.

Arriérer donc les illusions et les chimères ! Le but proposé à rétablissement théorique de la propriété n'a pu être l'égalité dans le partage des terres, mais l'égalité dans la justice. Or l'égalité dans la justice veut que le charron qui fabrique deux brouettes par jour réalise — toutes choses égales d'ailleurs — deux fois plus d'économies que son voisin qui n'en fabrique qu'une seule ; elle veut que si, à la fin de l'année, le second peut acheter un hectare de terre avec le produit de ses économies, le premier puisse en acheter deux ; elle ne veut pas que, sous un prétexte absurde, il soit défendu à celui-ci d'en acheter ou de s'en procurer davantage que celui-là ne pourrait en payer ; en d'autres termes, elle veut qu'à mérite égal les deux charrons obtiennent des propriétés égales ; qu'à mérite inégal, ils obtiennent des propriétés inégales ; elle veut que la récompense soit toujours basée sur l'effort accompli ; elle ne peut pas vouloir autre chose, sous' peine de devenir l'égalité dans l'injustice.

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