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CHAPITRE XV

Si un charron ne pouvait acquérir plus qu'un autre charron, celui qui actuellement produit le plus diminuerait sa production habituelle, puisqu'il n'aurait plus le même intérêt à travailler avec activité ; naturellement le second charron suivrait son exemple, et tous les autres aussi. Les terrassiers manqueraient donc de brouettes, puisque les charrons ne fabriquent actuellement que ce qui est indispensable aux besoins des terrassiers ; gênés dans leurs travaux, les terrassiers construiraient moins de chaussées, de ponts, de routes et de chemins de fer, et tout le monde en souffrirait. Prenons des maçons, des charpentiers, des cordonniers, des tailleurs et, en les soumettant aux mêmes théories soi-disant égalitairés, nous aboutirons aux mêmes résultats consistant à diminuer la production particulière de chaque corps d'état et par suite la production générale. Sous prétexte de supprimer la misère de quelques-uns, nous condamnerons tout le monde à la misère. L'homme ne viole pas impunément les règles de la justice. Du moment qu'il est impossible d'obtenir l'égalité du mérite et de l'effort, il n'est pas raisonnable d'établir l'égalité de la récompense.

Croit-on que s'il était possible d'astreindre les jardiniers de Madagascar à cultiver la même quantité de terr res que ceux d'Aubervilliers, par exemple, on les rendrait égaux les uns aux autres ? L'égalité d'étendue n'est rien s'il ne s'y joint Tégalité de valeur ; l'égalité de valeur n'est rien s'il ne s'y joint l'égalité des procédés de culture; l'égalité des procédés de culture n'est rien s'il ne s'y joint l'égalité des prix de vente ; l'égalité des prix de vente n'est rien s'il ne s'y joint l'égalité de l'emploi ; régalité de l'emploi n'est rien enfin s'il ne s'y joint l'égalité de la sagesse, car il existe bien des manières de se rendre malheureux avec une grosse fortune et de se rendre heureux avec une fortune modeste. Il est aussi impossible d'égaliser, au vrai sens du mot, les terres

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des cultivateurs que celles des jardiniers, en France, à Madagascar ou dans le reste de Tunivers. L'inégalité des possessions est inhérente à l'inégalité des aptitudes, chez les peuples jeunes comme chez les peuples vieux; c'est la conséquence inévitable de la civilisation. Si elle disparaissait, il n'y aurait plus d'égalité dans la justice et les hommes ne pouvant plus travailler selon les principes de la justice retomberaient à brève échéance dans la barbarie.

En raisonnant d'après des hypothèses, nous croyons avoir démontré que l'égalisation des fortunes produirait des effets plus apparents que réels et en tous cas plus éphémères que durables ; les expériences qui ont été jadis tentées en Grèce ou en Italie nous donnent pleinement raison.

A Thèbes, Philolaûs divisa les héritages et décida que le nombre en resterait toujours immuable. (Aristote, Politique, 1-203.)

« Quelques législateurs, comme Lycurgue et Romulus, partagèrent également les terres, o (Esprit des lois, p. 39.)

Les anciens admettaient que le peuple vaincu appartînt en entier, corps et biens, au peuple vainqueur ; pour eux, il était tout naturel que Romulus, par exemple^ partageât entre ses compagnons d'armes les biens qu'ils l'avaient aidé à conquérir. Montesquieu absout cette violence, en ajoutant : a Cela ne pouvait avoir lieu que dans une république nouvelle. » Singulière raison I Le droit des gens est actuellement moins cruel. Il est vrai que les peuples civilisés en restreignent Tapplication dans des limites assez étroites. Les indigènes d'Afrique, d'Amérique et d'Océanie en savent quelque chose.

Montesquieu va plus loin, a Cela peut aussi avoir lieu lorsque la république ancienne est si corrompue et les esprits dans une telle disposition, que les pauvres se croient obligés de chercher et les riches obligés de sou{-

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