CHAPITRE XV
Quoi qu'il en soit, à Rome, ville de fondation récente, les propriétaires dépossédés par Romulus n'élevèrent aucune protestation contre leur dépossession : la mort ou l'esclavage les avait réduits au silence. £n Grèce, il n'en fut pas de même ; en dépouillant les propriétaires de leurs, biens, on commit dans la plupart des villes l'imprudence, de leur laisser la vie et la liberté ; ils n'eurent rien de plus pressé que de former un nouveau parti, celui des mécontents, qui provoqua un nouveau partage dès qu'il composa la majorité. Ces luttes incessantes épuisèrent la Grèce et en firent une proie facile pour l'avidité des Romains. Dès que la loi autorise les attentats contre la Justice, l'Etat est perdu ; rien ne saurait arrêter les mauvaises passions, puisqu'elles trouvent un encouragement là où elles devraient rencontrer un frein énergique : « Les hommes, dit Aristote, sont poussés au crime non seulement par le besoin que Phaléas de Ghalcédoine (premier apôtre de l'égalité en Grèce), compte apaiser avec l'égalité des biens, excellent moyen selon lui, d'empêcher qu'un homme n'en détrousse un autre pour ne pas mourir de faim ou de froid; ils y sont poussés encore par l'envie d'éteindre leurs désirs dans la jouissance... C'est le superfluet non le besoin qui fait commettre les grands crimes. » (Politique, 1- 137.) Aristote a raison. C'est généralement dans les maisons de débauche que la police découvre la j>iste des criminels. De même, ceux qui prêtent une oreille complaisante aux conseils dangereux du socialisme moderne sont plutôt des viveurs que des affamés. Alliés aujourd'hui avec les non-possédants, demain avec les dépossédés, les débauchés sont toujours prêts à pêcher en eau trouble. Dès que la loi se plie ô leurs caprices, ils ne reculent devant aucun moyen pour atteindre leur but.
A première vue, il parait moins déraisonnable de limiter que d'égaliser les propriétés. Quel doit être le
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maximum ? Socrate l'indique : « La propriété, dit-il, doit aller jusqu'à satisfaire les besoins d'une vie sobre. » (Politique, 1-121.) Solon, dans ses lois, avait interdit l'acquisition illimitée des terres.
« Presque tous les anciens gouvernements avaient des lois excellentes pour former le peuple à l'agriculture. Elles limitaient la possession individuelle des terres à une certaine mesure qu'on ne pouvait dépasser ; elles fixaient l'emplacement des propriétés tant autour de la ville que dans les parties les plus éloignées du territoire : parfois même, à ces premières précautions, elles ajoutaient la défense de ne jamais vendre les lots primitifs. »> (Politique. 2-305.) Doutant de la possibilité d'égaliser les biens, Montesquieu accepterait volontiers ce .moyen terme. « Quoique dans la démocratie, dit-il, l'égalité réelle soit l'àme de l'Etat, cependant elle est si difficile à établir qu'une exactitude extrême à cet égard ne conviendrait pas toujours. Il sufïtt que l'on établisse un cens qui réduise ou fixe les différences à un certain point; après quoi, c'est à des lois particulières à égaliser pour ainsi dire les inégalités, par les charges qu'elles imposent aux riches et le soulagement qu'elles accordent aux pauvres. (Esprit des lois, p. 41.)
Dans la pensée évidente de ranger les petits propriétaires sous leur drapeau, les socialistes français paraissent disposés à excepter les petites propriétés de la socialisation, a II faut vouloir déclarer que chaque propriété personnelle, seulement jusqu'à 20,000 francs, est considérée comme légale, et que toute propriété dépassant ce chiffre sera confisquée au profit du Trésor public, deviendra sociale : le voulez-vous ? » (M. Brissac, Revue socialiste, février 1894.) Au mois de novembre 1897, M. Gabriel Deville, développant la doctrine socialiste à la Chambre des députés, déclarait que tout propriétaire de biens ruraux serait, au jour de la liquidation générale, autorisé à en conserver ce qu'il pourrait
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