CHAPITRE XYI
Autres tempéraments conventionnels ou légaux & l'inégalité des conditions, considérés sous le môme rapport : restriction des attributs de la propriété.
Toute Société où se développent soit la famille patriarcale, soit la tribu, affaiblit par là même les avantages et les inconvénients inhérents à l'inégalité naturelle des hommes.
Nous ne reviendrons pas sur Torganisation de la famille patriarcale. Selon que le chef et les membres sont plus ou moins actifs, il y règne plus ou moins de prospérité. Entre deux familles de cette espèce, l'inégalité des richesses peut donc être aussi grande, plus grande même qu'entre deux hommes livrés à euxmêmes. Mais il y a plus d'égalité entre membres d'une même famille. D'abord, tant qu'elle a le bonheur de posséder son chef, tout est commun, travail et jouissance, entre celui qui commande et ceux qui obéissent. Le chef disparu, tous ceux qui ne dépendaient que de sa seule autorité» prennent simultanément leur essor vers la liberté, suivis désormais par leurs femmes et leurs descendants respectifs. £ntre frères ainsi libérés tardivement de la puissance paternelle, l'émulation de l'intérêt personnel commence à se faire sentir. Chacun d'eux possède un patrimoine, mais la jouissance en sera écourtée puisqu'elle aura commencé, selon toute vraisemblance, un certain temps après la majorité. Tel est le principal tempérament que le régime patriarcal
apporte à l'exercice du droit de propriété, et qui a pour résultat de restreindre l'égalité entre frères beaucoup plus qu'entre cousins et surtout beaucoup plus qu'entre arrière-cousins. En d'autres termes, l'inégalité entre descendants augmente au fur et à mesure qu'ils s'éloignent de l'auteur commun.
Dans la Cité antique, le tjevos ou gens formait un second rempart sinon contre l'inégalité, du moins contre le dénùment. « Lorsque chaque homme dépendait d'un yétos et avait son maitre, la misère était presque inconnue. L'homme était nourri par son chef; celui à qui il donnaU son obéissance, lui devait en retour de subvenir à ses besoins. Mais les révolutions, en dissolvant le yécos, changèrent aussi les conditions de la vie humaine La vie était devenue plus indépendante, mais
aussi plus laborieuse et sujette à plus d'accidents. » (Cité antique, p. 437.)
Le régime patriarcal ne porte pas atteinte aux attributs de la propriété; il restreint seulement la durée moyenne de la jouissance. Pour parer aux inconvénients de l'inégalité naturelle des hommes, on a pensé dès longtemps à restreindre ces attributs eux-mêmes.
Proudhon croit innover en rappelant a qu'il a toujours défendu la possession, et que la possession n'a rien de commun avec le vieux droit caînite, né d'un faux regard de Jéhovah ». (De la justice dans l'Eglise et la Révolution.) Sa doctrine n'est en réalité qu'un retour aux institutions du passé ou des peuples arriérés.
Chez les anciens Germains, la possession du sol labourable était annale. « Les terres qu'ils cultivaient ne leur étaient données que pour un an ; après quoi, elles redevenaient publiques. Ils n'avaient de patrimoine que la maison et un morceau de terre dans l'enceinte autour de la maison. C'est ce patrimoine particulier qui appartenait aux mâles. » (Esprit des lois, p. 241.)
Le Play rapporte que chez les nomades de l'Oural, de
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la mer Caspienne el du Don, la terre, les habitations et les troupeaux sont la propriété des communautés où les liens du sang maintiennent l'union des intérêts. (Réforme sociale, 1-233.) « Chez les Backirs, dit le même auteur, de même que chez la plupart des peuples orientaux, on ne peut établir une démarcation bien nette entre les propriétés individuelles et les subventions émanant des communes. Le caractère de la propriété individuelle n'est réellement marqué que pour les maisons et leurs dépendances immédiates. » {Ouvriers européens, p. 50.) H ajoute que les communes ont un droit de reprise sur les parcelles concédées aux familles qui n'y font aucune récolte.
Chez les paysans russes, le caractère de la propriété personnelle, d'abord limité aux vêtements, a été successivement étendu aux armes, aux meubles, aux bijoux et aux métaux précieux, à mesure que la richesse augmentait. Aux termes d'un ukase impérial du 19 février 1861, le paysan a la propriété de la maison et de son enclos. Quant aux terres, elles sont généralement distribuées^entre les familles de chaque village pour être l'objet d'une nouvelle répartition après un intervalle moyen de 13 années. Les partages périodiques s'opèrent en proportion du nombre des bras et des charrues de chaque maison. « Ces partages restituent aux familles certaines portions de terre qui, dans l'intervalle, avaient été acquises par des familles plus laborieuses... L'organisation communale a pour but de faire régner l'égalité entre toutes les familles, autant qu'on peut le faire sans décourager tout à fait celles qui sont le plus disposées au travail et à l'épargne.. » (Réf. âoc., 1-233.) Les eaux et forêts, les steppes et marais restent indivis. Voilà le beau côté de la médaille ; voici maintenant le revers : « Toutes ces organisations sociales présentent à l'observateur un vice radical. Les membres éminents supportent plus que les autres les fatigues du travail et les
privations de l'épargne ; tandis que, dans le partage- de la richesse accumulée, ils ne sont pas mieux traités que les moins sobres et les plus indolents. Les personnes les plus recommandables de ces communautés sont donc naturellement portées à se soustraire aux charges que la tradition leur impose, et à se faire concéder dans la propriété et le travail les bienfaits du régime individuel. » (Réf. soc., 1-235.) Possession d'une année ou de treize années pour les terres, propriété pleine et entière des habitations, telles sont les traditions anciennes qui se sont maintenues soit en Asie, soit dans l'Europe orientale.
Ces traditions seraient évidemment incompatibles avec les régimes sociaux de l'Occident fondés essentiellement sur l'élévation rapide des individus qui se distinguent par leurs vertus et leurs talents ; combien peu parmi nous seraient disposés à supporter Tautorité prolongée du chef de maison, du seigneur, du conseil communal, nécessaire, cependant, pour maintenir la discipline et l'harmonie dans un tel milieu !
Est-ce là l'idéal que nous proposent Proudhon et les collectivistes après lui? S'il en est ainsi, et lors même que le programme ne comporterait pas la propriété des habitations, il nous sera permis de dire que cet idéal n'a rien de commun avec le progrès. On ânira par donner raison au fabuliste :......... ^
a Le monde est vieux, dit-on : ]e le crois, cependant Il le iaut amuser encôr comme un enfant. »
Nos innovateurs croient, avoir fait une invention géniale en faisant dégénérer la propriété en possession et, sans s'en douter, ils ont commis un plagiat puisqu'ils ont reproduit les coutumes des anciens Germains et des Slaves modernes.
Voici venir ensuite le socialiste Schœffle qui revendique l'honneur d'avoir mis le droit d'héritage au point,
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