CHAPITRE XVI
en le faisant porter exclusivement sur les choses mobilières : « Le besoin satisfait, t'épargne est permise — épargne- des moyens de jouissance, et non des sources de revenu. Les moyens de jouissance se transmettent par héritage, l'héritage ayant perdu ses principaux inconvénients, du moment qu'il ne s'applique qu'à des
choses mobilières » (Cité dans l'Idée de l'Etat, p. 500.)
Eh bien ! ne vous en déplaise, M. Schœffle, vous vous êtes également paré des plumes du paon, et de quelles plumes ! Avant vous, les nomades de l'Oural se sont faits socialistes comme vous, de la même manière.
Entrons maintenant, cher lecteur, dans le temple majestueux élevé par Saint-Simon en l'honneur de la nouvelle religion qu'il a créée de toutes pièces, la religion de l'humanité. Sur l'autel nous voyons resplendir, au milieu d'une auréole, l'image de la fraternité, de l'amour. Au-dessus de l'auteJ, sont gravées sur le marbre ces mémorables paroles : « Aimez- vous et secourez-vous les uns les autres ; à chacun selon sa capacité ; à chaque capacité selon ses œuvres. » Vous êtes émerveillé ; vous le serez davantage encore lorsque vous saurez que cette religion sublime a pour premier ministre : l'Etat. Oyez maintenant le résumé de la doctrine : A tous, l'Etat donnera une instruction spéciale, une instruction morale. L'homme ainsi éduqué juchera au poste qu'on lui assignera par voie d'élection selon ses aptitudes et sa vocation bien connues de tons les électeurs. Tous les hommes seront égaux, bien que postés à des hauteurs différentes ; ie travail deviendra le seul titre de propriété. Le droit d'aînesse sera remplacé par le droit de mérite. L'Etat, père de tous, maître de tout, disposera de tout entre tous ses enfants à sa guise, et l'Etat — m caudà venenum — deviendra maître de tout en se faisant l'héritier de tout le monde.
Du coup nous reculons bien au-delà de l'Oural, chez les Natchès de la Louisiane où : « d'après les relations,
le ch^ dispose des biens de tous ses sujets, et les fait travailler S sa fantaisie ; ils ne peuvent lui refuser leur tête : il est comme le grand seigneur ; lorsque l'héritier présomptif vient à naître, on lui donne tous les enfants à la mamelle pour le servir pendant sa vie. » (Esprit des lois, p. 289.) Chez les Natchès, c'est l'efïet des préjugés : ils croient que leur chef est le frère du soleil qu'ils adorent. Chez Saint-Simon, les préjugés se taisent, mais c'est le génie qui parle et élève l'Etat à la même hauteur que le dieu des Natchès. Les bons esprits peuvent suivre des chemins différents, mais, comme ils convergent vers la vérité, ils finissent toujours par se rencontrer. Montesquieu ne s'est-il pas avisé cependant de critiquer la religion des Natchès et par voie de conséquence, car c'est tout un, celle de l'Humanité ? a De tous les gouvernements despotiques, dit-il, il n'y 6n a point qui s'accable plus lui-môme que celui où le prince se déclare propriétaire de tous les fonds de terre, et l'héritier de tous ses sujets ; il en résulte toujours l'abandon de la culture des terres; et si d'ailleurs le prince . est marchand, toute espèce d'industrie est ruinée. » (Esprit des lois, p. 53.)
— M. de Montesquieu (car c'est à vous que je m'a-* dresse), cette critique est impie ; vous n'êtes qu'un vil blasphémateur. Vos écrits sentent le fagot. Si vous eussiez osé les publier dans le temple des Natchès ou de l'Humanité, on vous l'eût bien fait voir. Voltaire, cet autre impie, s'était avisé de dire que le genre humain avait perdu ses titres et que, par l'Esprit des lois, vous les lui aviez restitués ? Eh bien I Voltaire eût mérité, le même sort que vous. Vos impiétés communes n'ont d'autre excuse que votre amour de la justice, et encore ne vaut-elle pas grand chose. Vous vous êtes imaginé l'un et l'autre « qu'une convention sociale aussi spontanée, aussi universelle que l'hérédité, est un fait naturel ; vous avez cru que ce qui sort de la conscience humaine