CHAPITRE XVII
séparée avec les deux chefs adjoints appelés à les remplacer. Chaque ménage habitait une cellule particulière, garnie de meubles appartenant à la communauté. Vers 1830, Tesprit d'insubordination commença à se glisser dans la communauté des Jault ; a les jeunes gens, disait un vieillard, deviennent fiers, et n'écoutent plus les anciens qu'ils veulent mener. » De 1830 à 1840, les choses allèrent de mal en pis ; les jeunes gens ne voulurent plus travailler qu'à leur fantaisie pour la communauté, détournant parfois une partie de leur travail personnel ou même quelques objets mobiliers, au profit d'exploitations agricoles individuelles qu'ils dirigeaient en violation des règlements. Il y a quelque cinquante années, la Cour d'appel de Bourges a été appelée à liquider l'association.
Tout le monde, à la ville, avait perdu le souvenir de ces faits lorsqu'en 1895, les magistrats furent appelés à connaître d'une rixe grave survenue entre jeunes gens, à quelques lieues de Saint-Benîn-des-Bois. La rixe avait été motivée par de soi-disant injures, les uns ayant traité les autres de a Jault », a espèce de Jault », et voilà tout. Les injuriés s'étaient faits agresseurs à leur tour. — Pourquoi avez-vous porté des coups aussi violents ? leur demandait le président de la Cour. — Parce que nous ne voulons pas, répondirent-ils, être traités de a Jault ». ^ Mal renseignés par leurs clients, les avocats eux-mêmes ne surent pas expliquer la signification particulière de l'injure. Les journaux locaux ont tous raconté les particularités de cette affaire. Ce n'est qu'en étudiant le» Ouvriers européens de Le Play, que nous avons trouvé récemment le mot de l'énigme. (Voir p. 246 et suivants.) Depuis, nous avons appris que, longtemps avant sa disparition, la communauté des Jault était devenue l'objet de la risée publique et que, dans tout le Morvan et môme dans le Berry, traiter quelqu'un de Jault^ c'était le traiter d'homme arriéré et stupide. Bertheac. 13
Le Play raconte que, dans cette partie de la France, il existait d'autres communautés dissoutes longtemps avant celle des Jault. « Ces communautés, dit-iU avaient été, pour la plupart, provoquées et maintenues par les seigneurs qui, voulant assurer aux paysans les avantages de ce régime, concédaient à perpétuité des terres à certaines familles, à charge de retour au domaine seigneurial dans le cas où les paysans renonceraient à la communauté. » (Loco citaio.) Ces faits significatifs prouvent bien que les paysans français ont le communisme en horreur, a A travail égal, salaire égal », voilà l'égalité telle qu'ils la comprennent. C'est pourquoi les jeunes gens de la communauté des Jault, plus robustes, plus forts que les vieillards, voulaient percevoir un salaire plus élevé que le leur, et, le cas échéant, tous leurs congénères agiraient de môme façon. .
Communautés des premiers chrétiens, des familles patriarcales, de paysans russes, espagnols ou nivernais ; communautés des anabaptistes ou des missions du Paraguay; associations intégrales de Fourrier, colonies icariennes de Cabet, communautés d'Owen, toutes ont sombré ou sont en voie de décadence. Le communisme ne peut prospérer longtemps^ même quand il est restreint aux membres d'une môme famille, d'une seule commune, ou à quelques adeptes d'une doctrine sociale ; il doit succomber dans la pratique parce qu'il n'existe qu'à l'état de protestation contre l'inégalité des conditions, sans pouvoir prendre racine dans la nation humaine. Les seules communautés totales ou partielles de biens qui aient eu une existence durable, ce sont les communautés religieuses proprement dites, comprenant chacune quelques dizaines ou quelques centaines d'individus, et elles ont prospéré parce qu'elles sont fondées sur le détachement des biens terrestres, parce qu'elles placent leur idéal dans les jouissances de la vie future. Encore la plupart d'entre elles ne peuvent-elles vivre