LE CARACTÈRE SOCIAL DU CHRISTIANISME
Le christianisme prête donc à Dieu le dessein de s'unir la créature raisonnable par d'antres liens que ceux appelés par les principes observables de sa nature. Il l'appelle au surnaturel, et cette notion comporte un supplément d'action divine en nous, une compénétration plus intime de notre être participé et du sien qui en est la source.
C'est ce qu'entend exprimer cette formule théologique : l'habitation de Dieu en nous. Et comme cette œuvre surnaturelle est par excellence une œuvre d'amour, c'est à l'Esprit d'amour qu'on l'attribue, et la formule théologique se transmue en celle-ci : l'habitation du Saint-Esprit en nous.
Il s'agit de savoir pourquoi, et pourquoi spécialement, cette œuvre surnaturelle prend dans l'Eglise chrétienne une forme sociale.
On pourrait supposer que cette vie supérieure se trouvant, de par sa supériorité même, transcendante à la vie courante, transcendante à une vie religieuse simplement inspirée par notre humaine condition, il n'y a pas lieu de l'engager dans un ordre de faits collectifs qui ne répondraient point à son essence.
Mais ce raisonnement est de valeur nulle. Ce qui vient en nous, quoi que ce soit, et fût-ce même Dieu, doit s'adapter à nous, épouser notre nature, se faire homme, et par là se soumettre à la visibilité, se soumettre à la vie sociale.
Car enfin, que pouvons-nous recevoir, même de Dieu, et surtout de Dieu, si ce n'est sous les espèces de l'homme? Nous ne pouvons pas recevoir Dieu en nature. Ce que nous appelons son habitation en nous, nous F avons défini : c'est une activité, c'est un exercice plus complet de son rôle de source, un supplément à notre création. Mais ce supplément est bien obligé de tenir compte, pour cadrer, de ce qu'il y avait déjà en nous par nature.
On ne peut nous diviniser qu'en humanisant Dieu. Or, Dieu humanisé, c'est Dieu vivant la vie humaine, et la vie humaine est extérieure autant qu'intérieure, sociale autant qu'individuelle.
Seule une doctrine où l'intellectualisme et l'individualisme iraient s'aggravant pourrait s'élever contre cette évidence.
L'homme n'est ni un pur esprit, ni une âme séparée; il est une âme incarnée, une chair animée, et à cause de cela, éclos de la chair, nous tenons les uns aux autres par des liens de chair que crée la communauté de la race. A cause de cela aussi, nous ne possédons point, chacun, ce qu'appelle notre nature; nous le voyons émietté et avons besoin, pour en jouir, d'entrer en collaboration.
L'École définit l'homme un animal raisonnable, et elle en conclut qu'il est, par nature, social. Or si l'homme est cela, il le sera nécessairement en toutes choses. Isoler le surnaturel de la vie animale
et delà vie sociale, ce serait l'isoler de l'homme, par suite le réduire à néant.
Concluons de là, déjà, qu'une organisation extérieure en vue de servir le surnaturel est une nécessité naturelle ; que Dieu même, étant donné notre nature, n'y pouvait échapper, et que le catholicisme, envisagé sous ce rapport, n'est même pas une institution] c'est plus, c'est mieux : c'est un organisme, et si Jésus ne l'avait pas organisé, l'Esprit divin s'étant pourtant communiqué, il se serait organisé tout seul.
C'est bien d'ailleurs ce qui a eu lieu en partie, comme nous aurons à le reconnaître.
Mais il faut serrer de plus près cette question ; car elle prête, entre les dissidents et nous, aux divergences les plus graves.
Sous prétexte de s'en tenir à Yesprit, les protestants ont refusé de reconnaître la nécessité d'une Église visible, hiérarchique, acceptant que l'esprit religieux émané du Christ fût privé de support et de moyen collectif ; méritant ainsi ce jugement d'Auguste Comte, dont la forme un peu dure les irrite, mais dont le fond est vrai : Les protestants ne savent pas ce que c'est qu'une religion.
Ils ne savent pas ce que c'est, puisqu'ils s'imaginent que c'est une union de Dieu à Yesprit de l'homme , alors que c'est une union de Dieu à l'homme, de l'homme à Dieu, et que l'homme n'est pas seulement esprit.
Nous avons figuré, d'après saint Augustin, l'effet en nous de l'action divine surnaturelle par une animation. La grâce, dit ce Père, est à notre âme ce
que notre âme est à notre corps, c'est-à-dire qu'elle est principe de vie, cette fois d'une vie supérieure. Et si notre âme est incarnée, ce principe de la vie supérieureen nous seraincarné, lui aussi, indirectement, c'est-à-dire qu'il aura influence sur tout notre être ^t dépendra de tout notre être, de la même manière que l'âme dépend du corps et le corps de l'âme.
Ensuite, si l'Esprit de Dieu nous est donné en commun, pour une vie commune, ce Don collectif fait aux fils de Dieu sera pour eux comme une âme commune, âme de leur âme, dirait encore saint Augustin. Et pour la même raison que tout à l'heure il faudra ajouter : L'âme humaine étant incarnée, l'âme commune des humains engage leurs corps, c'est-àdire qu'elle implique visibilité et sociabilité, qu'elle appelle une organisation et non pas seulement une idéalité commune.
Observons ce que comporte, pour l'âme humaine, le fait d'être destinée à un corps : nous verrons, si l'image de saint Augustin est juste, ce que comporte pour le surnaturel son union à l'humanité.
Une âme humaine sans corps, ce serait l'image du surnaturel sans Église. Or, une âme humaine sans corps — je dis dans nos conditions — présentes que serait-elle? Elle ne serait vraiment rien. Néant pour elle et pour autrui : telle serait sa condition. Car non seulement elle ne produirait pas son effet naturel : la vie humaine; mais elle n'en produirait aucun.
Elle pourrait exister; mais comme à l'état mort, incapable de faire savoir seulement qu'elle existe, incapable de le savoir elle-même.
On ne sait que nous existons que du fait de l'action, et nous-mêmes ne le savons que sous une
condition pareille. « Je pense, donc je suis », disait Descartes, et cela n'est pas un raisonnement : c'est une intuition de nous-mêmes dans le fait qui sort de nous. En frôlant les parois de l'âme, si Ton peut ainsi dire, l'action qui sort la fait vibrer et l'éveille à soi. Dans l'inaction, dans le sommeil, par exemple, qui n'est encore qu'une inaction relative, nous « perdons connaissance », c'est-à-dire que nous ignorons et nous et le reste, et que le reste a lieu de nous ignorer aussi, pour autant que nous sommes inertes.
Or, pour agir, il faut à l'âme un corps, et notre exemple du sommeil le prouve bien, puisque le corps lié, notre âme se trouve également enchaînée et ne se manifeste ni à autrui ni à elle-même.
À vrai dire, n'est-ce pas à cette nécessité d'une manifestation organique de notre âme que nous devons notre existence temporelle?
On a dit avec vérité que l'âme crée son corps, en ce sens que le principe de vie qui est en nous cherche à s'épanouir, et pour cela, organisant le milieu où il plonge, accaparant ses forces et les subordonnant à cette idée évolutive qui le définit en tant que principe d'action, il se donne des organes grâce auxquels il pourra révéler ses ressources, prendre conscience de soi, se répandre au dehors, devenir conquérant et devenir fécond, de manière à se prolonger encore, même après que nous avons succombé.
Or, appliquée au surnaturel, cette loi sera proportionnellement toute semblable. Si le surnaturel diffusé dans l'humanité veut se manifester selon l'homme, selon l'homme être visible, organique et social ; s'il veut agir selon cette unité collective que les protestants comme les autres lui prêtent; s'il veut
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devenir, lui aussi, conquérant, fécond, ou simplement avoir conscience de soi en tant que communiqué aux hommes à la façon d'une âme commune, il doit se donner un corps, et pour cela travailler son milieu, organiser la masse humaine, attirer à lui ce qui peut servir à ses fonctions, se créer des organes définis qui, peuàpeu différenciés, formeront un vivant comme une nation est un vivant, se munir en un mot de tous les éléments d'une action véritablement humaine, autant qu'elle est divine.
La vie humaine est essentiellement action, action visible et communicative. Physiquement, la croissance et la fécondité ; intellectuellement, l'initiation et renseignement; moralement, le progrès personnel et l'apostolat : tels sont ses rôles.
Toute vie collective, même surnaturelle, si elle veut être humaine, sera donc croissance d'un groupe et fécondité de ce groupe par la génération ou quasigénération de nouveaux membres; initiation commune par une autorité surnaturelle, puis enseignement à l'usage des nouveaux adhérents ; progrès surnaturel du même groupe, dans la mesure où le progrès demeure possible, etapostolat procédant de son unité.
Il n'y a pas deux lois de la vie. Si Dieu se fait homme en s'exprimant en nous collectivement , comme il s'est fait homme individuellement dans le Christ, il faut bien qu'il en passe, ici et là, par ce qu'il a lui-même établi, ne faisant ainsi que s'obéira lui-même. Sans cela, lui aussi sera privé de ses effets humano-divins ; lui aussi, comme tout à l'heure l'âme sans corps, sera condamné à s'ignorer luimême en tant que donné à l'humanité, en l'unité d'une vie collective.
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Le divin qui nous est ainsi donné ne prend conscience de soi que dans la mesure où il s'organise et fonctionne selon cette unité qu'on lui prête : donc selon un ordre visible, où une hiérarchie, un échelonnement de fonctions est une nécessité primordiale.
Hors de là, et si l'Esprit de Dieu répandu n'existait que dans des individus sans lien, il cesserait de percevoir humainement son autonomie, a fortiori de pouvoir l'utiliser, après l'avoir fait reconnaître.
En ce sens, il est très vrai de dire que l'Eglise, donnant un corps à Dieu en tant qu'il vit dans le monde par son Esprit, en est le soutien, comme le corps organisé est le soutien de l'âme.
Saint Cyprien appelait précisément l'unité des fidèles le « corps de Dieu ». Il y a réciprocité et solidarité de vie entre ces deux principes, qui se pénètrent et s'associent pour renouveler la face de la terre.
Et puis enfin, cette supposition que le surnaturel viendrait en nous, serait en nous sans être d'abord en société, n'est pas plus recevable, ainsi qu'on a pu s'en apercevoir déjà, que ses conséquences ultérieures ne nous sont admissibles.
Nous avons dit, à propos de la société en général, que l'homme non seulement est créé pour la société, mais encore, et très véritablement, qu'il est créé par elle.
Nous émergeons de notre milieu, dont toutes les influences nous conditionnent. Ce milieu nous est antérieur, bien loin que ce soit nous, librement, qui le formions. Nos libertés y ont affaire; mais elles y
viennent trop tard pour le constituer, et trop en second pour en juger les conditions fondamentales, qui au contraire nous jugent.
Nous avons dit cela contre Jean- Jacques. Nous l'avons dit au nom de l'anthropologie la plus certaine. Or, on vient de faire voir que l'anthropologie vaut au surnaturel autant qu'au naturel, pour cette raison que la grâce ne détruit pas la nature, mais la perfectionne, et par conséquent la suppose; que Dieu, venant en l'homme, subit les conditions de l'homme.
Si donc il est vrai que le divin, en nous, se reconnaît, se manifeste et devient fécond sous une forme sociale, parce que telle est la loi de l'homme : il sera vrai aussi que le divin doit naître en nous par une action sociale.
L'inspiration purement intérieure des protestants est une anomalie qui n'a pu se faire jour que par réaction contre une autorité devenue odieuse. La haine de la police crée ainsi des théories d'anarchie Mais au point de vue doctrine, cela ne se soutient pas. L'initiation religieuse, fût-elle surnaturelle, doit nous venir, comme toute initiation, par les voies du dehors : par l'enseignement, l'influence, quitte pour la liberté à réagir et à sanctionner en son temps ce qu'elle aura reçu.
« L'homme est un être enseigné », a écrit Lacordaire; en généralisant, nous dirions : C'est un être initié, et toute initiation, pour lui, procède normalement de son milieu social.
Il faudra donc qu'il existe un milieu humanodivin; une organisation de la grâce capable d'infuser la grâce par une sorte de génération spirituelle, sous toutes les formes qu'elle doit revêtir en nous.
On ne peut le répéter trop : même le surnaturel, dans son fonctionnement, doit être naturel ; disons connaturel, c'est-à-dire adapté, c'est-à-dire ordonné, digne de Celui qui fait tout avec nombre, poids et mesure; qui dispose tout avec ordre et suavité.
D'ailleurs, ceux mêmes qui répugnent à ce principe sont obligés d'y revenir plus ou moins en fait, la nature ne souffrant pas de violences définitives. Seulement, comme ils le font à regret, ils le font à moitié, ce qui est la pire façon de faire les choses.
Les protestants ont refusé l'Église, je dis l'Eglise visible et hiérarchique. Or ils font des églises. Et c'est un contresens, puisque la société religieuse doit être une, ainsi qu'il faudra bien le reconnaître* Et c'est aussi une déviation, en ce que le spirituel, privé de son organe propre, se donne en fait des organes plus ou moins dépendants de la politique, des intérêts de races, des nationalités, qui n'y ont point affaire.
Mais ils font des églises pourtant, parce que, n'en faisant pas, ils ne pourraient rien faire ; parce que la vie religieuse telle qu'il leur plaît de la concevoir, et de quelque façon qu'ils la conçoivent, ne pourrait se manifester, se communiquer ou même se reconnaître autrement que dans un groupe.
Lorsque Luther eut bien prouvé qu'il n'est pas besoin d'une hiérarchie religieuse ; que l'Esprit- Saint se communique à chacun, par là à tous; qu'un foyer d'expansion, un sein spirituel, comme disait saint Thomas d'Aquin [spiritualis utérus) pour la naissance des âmes, n'est pas requis; qu'on n'a pas besoin de cet intermédiaire; que chacun est
prêtre, son propre prêtre — Luther, pressé par les réalités, en vient à déclarer que cependant, « pour le bon ordre », il convient de conférer à quelquesuns les droits de tous, et que ce seront les élus du peuple qui exerceront le ministère!
Comme si le bon ordre, pris à ce niveau, était autre chose que la nécessité, autre chose que la condition imposée à toute œuvre par la constitution primordiale de l'humanité !
11 fallait donc y venir dabord, ou pour mieux dire n'en pas sortir. L'ordre divin ne devrait-il se constituer que par raccroc? et aux yeux du Dieu de Luther, l'ordre humain ainsi nécessaire, le bon ordre ne ferait-il plus partie du droit?
On voit l'incohérence dune telle attitude.
Les protestants ne voulaient pas d'églises ; mais la nature des choses leur en a imposé. Seulement, n'en voulant pas, ils en ont fait qui n'en sont pas. On sait ce qu'elles valent, pour garder la doctrine et maintenir l'unité des âmes.
L'histoire des variations n'est pas finie ; mais la courbe qu'elle prend indique assez qu'il faudra un jour, sous peine de ruine complète, réparer ses débuts par une reconnaissance loyale. Le néant religieux, où s'achemine à grand train le protestantisme libéral, ou alors l'unité, par absorption dans l'authentique Eglise du Christ ; telle est l'option proposée au protestantisme.
En attendant, ses sectes étant des demi-églises, et devant souffrir par là, ainsi que toute demimesure, du double inconvénient d'être et de n'être point, elles fournissent à nos conclusions une confirmation éclatante. Elles subissent la sanction de leur
refus; elles posent l'affirmation partielle des faits, et c'est une double contre-épreuve. Songeant à elles aussi bien que raisonnant à part nous, il faut dire : Même le spirituel doit se donner un corps ; même le surnaturel doit revêtir la forme sociale.
Voyons maintenant comment l'Église catholique ^st née de cette nécessité.
En comparant le fait au droit, peut-être auronsnous du droit même une connaissance meilleure, en même temps que le fait, sanctionné, se présentera désormais à nous avec une autorité supérieure, dégagé des obscurités que les dissidents de tout ordre aimeraient à entretenir.