Durckheim, Revue philosophique, avril
collectifs le résultat de leur protection ou de leur colère. Les guerres sont regardées comme des conflits entre des dieux locaux qui se jalousent. Pour les Grecs, l'histoire est comme un drame divin où les événements ne sont que le reflet ou l'écho de ce qui se passe là-haut dans l'Olympe. « Le sceptre d'Agamemnon est le sceptre même de Zeus », dira Homère.
Chez les Romains, l'instinct religieux se colore de la même façon. Ce sont les dieux de l'Empire qui veulent l'Empire. La conquête, c'est le moyen religieux du Romain tout comme celui de l'Islam.
Plus tard, sous le Christianisme, où le spirituel est distingué nettement du temporel, la puissance de socialisation du sentiment religieux n'est pas pour cela réduite, elle est au contraire augmentée, ce qui prouve à l'évidence que c'est bien la religion ellemême, et par elle-même, qui prend la forme collective.
Voyez les catacombes, et cette toute-puissante attraction qui fait que les premiers chrétiens, vibrants du même enthousiasme naissant, aiment mieux se réunir sous la terre et risquer de s'y voir ensevelir que de mener à part une vie religieuse solitaire.
Pendant la grande tourmente de Quatre-vingttreize * les mêmes scènes se reproduisent chez nous; les catacombes, ce sont des granges, des caves, des arrière-bâtiments où Ton brave l'échafaud en cachant un prêtre, sachant fort bien que la conscience n'est pas engagée par le rite en des occurrences si périlleuses.
J'indique ces faits, qui se pourraient multiplier in- ^fijiiment, simplement pour montrer que l'histoire
nous est amie et qu'à la consulter elle seule, on devrait dire déjà : Le sentiment religieux, par luimême, tend à former des groupes, à créer des autorités lien de ces groupes, bref, c'est un sentiment de forme sociale, au lieu du seul à seul que l'individualisme voudrait entretenir ou imposer.
En droit, maintenant, si nous demandons raisoR au sentiment religieux de cette tendance presque violente, nous ne serons pas embarrassés pour répondre.
Pourquoi, en général, sommes-nous des êtres sociaux? C'est, disions-nous, parce que nous ne sommes au complet que par d'autres, et que nous ne pouvons aboutir que par d'autres. La nature nous pousse à être et à faire plus que nous ne pouvons être et ne pouvons faire par nous-mêmes, et cet instinct nous met en société. Or, cette raison est la même, au fond, que celle invoquée par nous quand nous demandions pourquoi nous sommes des êtres religieux.
Tout ce que nous avons dit des sources du fait religieux peut se résumer en ceci : Nous voulons être et nous ne sommes pas, nous voulons vivre et nous ne vivons pas, nous voulons savoir et nous ne savons pas, nous voulons pouvoir et nous ne pouvons pas, nous voulons être heureux et nous ne le sommes pas en dehors d'un surcroît divin, et ce surcroît nous le cherchons par la vie religieuse.
Le raisonnement est donc le même ici et là.
Notre vie sociale nous permet d'être et d'aboutir énormément plus que nous ne le pourrions par nousmêmes ; la vie religieuse nous permet d'aboutir infi-
niment plus. C'est une question de degré, avec passage à la limite, dirait un mathématicien; mais le mouvement d'âme est le même, l'élan de nature procède du même besoin et du même désir, et c'est pour cela qu'il y a corrélation entre ces deux choses : la société, la vie religieuse. Notre nature en fait le lien, et ni nous ne pouvons vivre la vie sociale sans qu'elle s'achève en vie religieuse, — en raison de quoi la « société laïque » est une erreur anthropologique (à moins qu'on ne nie l'objet religieux) — ni davantage nous ne pouvons vivre la vie religieuse sans qu'elle devienne une vie sociale.
Le cas s'éclaire d'ailleurs, quand on distingue les deux aspects fondamentaux de la vie sociale tels que nous les rappelions tout à l'heure.
Être par autrui plus que nous ne pouvons être à nous seuls : tel est le premier. Or, si les autres hommes nous complètent aux points de vue temporels, a fortiori nous complètent-ils en tant que nous sommes en rapport avec notre source commune.
Plus un rapport est fondamental, moins il a chance de nous diviser, plus il doit nous unir. Deux députés du même parti se disputent sur une question de règlement; mais ils s'unissent en politique. Deux politiques se disputent au sujet de l'orientation à donner au pays; mais ils s'unissent quand il s'agit de sauver le pays. Un Allemand et un Français qui batailleront si fort pour l'hégémonie ou la liberté, se retrouveront camarades dans une tribu sauvage, où ils sont l'un et l'autre non plus le Français et l'Allemand adversaires, mais le civilisé, un, en face de ce qui l'étonné ou l'offense.
Le sauvage à son tour ne s'unirait-il pas à l'Européen en face d'une bête féroce ? La bête féroce ellemême, dit-on, se sent voisine de nous en face des grands éclats de la nature, parce que là, ce n'est plus l'homme ou la brute qui se trouvent menacés : c'est le vivant, qui résiste à la violence morte.
Plus nous allons ainsi au fond de nous-mêmes, plus nous sentons de fraternité avec tout, et n'est-ce pas un de nos poètes philosophes qui a dit, pour exprimer cette unité que nous sentons envelopper à certains moments et notre âme en son fond et la nature inanimée elle-même :
Un trait d'or lumineux joint mon cœur au soleil Et de longs fils soyeux l'unissent aux étoiles.
C'est pour cela que tous les hommes religieux ont requis plus ou moins, pour s'élever à Dieu, la collaboration de la nature.
C'est pour cela que les prophètes, en leurs élans intérieurs, invitent toute créature à se joindre à eux, à composer par leur bruissement confus et solennel comme la basse orchestrale de leurs hymnes.
Saint François demandait aux oiseaux, aux poissons, à « son frère le soleil » et à « sa sœur la lune » , aux cascades des forêts et aux brises gémissantes de pleurer avec lui la Passion du Christ, ou de prier et de louer avec lui l'Eternel.
On comprend d'autant mieux que lui et tous les saints, tous les hommes religieux dans la mesure où ils sont religieux aient été des apôtres. Des apôtres, c'est-à-dire quelque chose comme des conquérants spirituels, des hommes qui ne peuvent tenir en place tant qu'ils n'ont pas convaincu et vaincu leurs sem-
blables, avec la complicité de ce qu'a y a en ces derniers de meilleur et de dormant.
Analysez leurs sentiments, vous verrez que c'est bien l'instinct social qui les pousse. Ils sont religieux, et tant que leurs frères ne le sont pas, ne le sont pas avec eux, ils sont inquiets ; il leur manque la religion des autres.
Seuls avec Dieu, ils ne sont pas eux-mêmes au complet; ils se sentent divisés, privés de leurs attaches naturelles. Et à vrai dire n'est-ce pas ainsi, puisque sous les différences individuelles et accidentelles qui nous séparent, dans le fond de nature qui touche à Dieu, on doit retrouver, sous peine de n'être plus vraiment homme, l'unité fraternelle qu'exprime ce mot : l'humanité?
« Je suis homme, et rien d'humain ne me paraît étranger » : cette sentence du poète latin trouve sa plus haute valeur au niveau de la vie religieuse, parce que c'est là, près de la source commune, qu'on est le plus exclusivement homme, débarrassé de tous les égoïsmes et des compétitions dissolvantes.
Quand on se réfugie, pour vivre religieusement, dans les ultimes profondeurs de son âme, bien loin de la concurrence vitale et de toutes nos banales distinctions, on ne peut y rester seul. Il est possible qu'on s'y absorbe un instant ; mais dès que, ouvrant les yeux, on aperçoit l'un de ses semblables, on se reconnaît en lui, on y reconnaît son Dieu, et l'on veut vivre avec lui la vie divine.
« L'homme est un loup pour l'homme », a-t-on dit- Ce n'est jamais vrai tout à fait, puisque nous venons de voir l'égoïsme séparatiste ou barbare tempéré par l'instinct social; mais un loup pour l'homme,
l'homme religieux ne peut plus l'être du tout, même par la solitude intérieure. En face de Dieu, ce n'est plus un compétiteur ou un isolé : c'est un frère qui a besoin de son frère, et qui en a besoin triplement : besoin pour soi, par sympathie, par unité complémentaire; besoin pour lui, par amitié de nature; besoin pour Dieu, de par un dévouement supérieur. Il veut être tout soi, par son frère. Il veut que son frère aussi devienne tout soi, de par lui, et il veut que Dieu soit tout en tous, rien ne demeurant soustrait à Celui qui a tout droit, ayant tout l'être.
En second lieu, aboutir étant le vœu déclaré de toute vie, la vie religieuse va se sentir engagée, si elle veut réaliser ce qu'elle recherche, à s'armer de tout ce qui peut favoriser son travail, à rassembler toutes ses ressources. Or, si nous avons dit qu'il y a en nous, individus, une faiblesse, une inconsistance psychologique qui requiert la société en vue de tout: que sera-ce en face de l'entreprise transcendante, de l'aventure sublime que tente la religion !
Il s'agit là de rattacher sa pensée à l'inconnaissable, et d'atteindre l'inaccessible, et de jouir de l'ineffable. A coup sûr, nous ne le pouvons sans que l'ineffable s'incline, que l'inaccessible se livre et que Vinconnaissable se révèle ; mais l'inviter à cette condescendance, ne le ferons-nous pas avec d'autant plus de puissance que nos désirs seront en faisceau? et sa réponse à lui, Père commun, pourrait-elle être, au lieu d'une expansion universelle, un aparté, invitation céleste à Fégoïsme ?
L'acte de Dieu, dans la religion, doit être collectif, autant et plus qu'individuel ; mais collectif, l'acte de
Fliomme ne le sera jamais assez, puisque jamais non plus il ne sera assez riche, assez fondé sur sa nature pour en utiliser toutes les forces.
Qu'on songe à ce qu'il nous faudra vaincre, pour être à la hauteur d'un tel objet !
Il faudra venir à bout de la fascination du sensible, qui tend toujours à nous éloigner de ce véritable fond où nous disons que la vie religieuse réside. Il faudra refréner la passion, qui nous tire comme par les pieds, ainsi que ce voluptueux du Campo Santo de Pise qu'un diable tire en bas alors qu'un ange s'efforce de le ramener vers les régions hautes. Il faudra se prémunir contre les faiblesses de l'esprit qui éparpille la vérité, la laisse choir ou la jette aux disputes. Il faudra stimuler l'inertie en face de Tinvisible et la dispersion des vouloirs en face d'une tâche qui demande un effort continu.
On pourrait allonger encore et indéfiniment cette liste; on pourrait développer à loisir les conséquences de ces multiples impedimenta, et l'on verrait combien il est nécessaire, ici plus que nulle part, de faire appel, en plus des ressources individuelles, aux ressources incomparablement supérieures de la vie sociale.
Si l'on tend de plus en plus, aujourd'hui, à socialiser la vie scientifique, la vie littéraire, la vie artistique, la vie industrielle, économique, politique : de plus en plus dis-je à mesure que toutes ces choses progressent ; si des églises, au sens étymologique du mot, se constituent partout et pour tout, parce qu'on se rend compte que le développement est à ce prix, que l'isolement et l'esprit particulariste sont la ruine de l'effort, la stagnation obligée, la misère : à bien
plus forte raison le mouvement religieux, le progrès religieux, l'aboutissement religieux, qui comportent les difficultés les plus graves, en même temps que les plus hautes prétentions, doivent-il faire cas de cette ressource. La négliger, ce serait refuser d'être le flot qui résiste à la terre et à l'air par sa masse ; ce serait réduire la vie religieuse à n'être plus que la goutte qui est bue ou qui s'évapore.
L'homme est un être social. Dans tous ses chemins, il doit marcher en groupes; mais sur celui de l'éternel et du transcendant, où la religion l'engage, il doit faire plus que de marcher en groupes au pluriel ; il doit former une unité serrée, indissoluble. La catholicité : voilà le but.
Je ne fais pour l'instant que prononcer ce grand mot. Nous en verrons le contenu s'éclairer et s'imposer, quand nous aurons montré que de la religion en général au surnaturel accepté dans le christianisme, les requêtes du sentiment social vont croissant et doivent trouver leur maximum.