‹ L'Eglise (volume 2)Chapitre 12 sur 36 · Prologue sur le IIP livre des Sentences · texte numérisé non relu

Prologue sur le IIP livre des Sentences

réponse substantielle à cette immense aspiration.

L'humanité cherchait son Dieu partout : elle Ta trouvé un jour en soi. Ce Dieu, qui l'enveloppait depuis toujours d'une influence active, mais trop partielle encore et jamais reconnue, avait percé sur un point la cloison ; il avait fait irruption dans la masse humaine, et, par la déification personnelle de l'un de nous, se préparait à opérer la divinisation collective.

« Dieu s'est fait homme afin que l'homme fût fait Dieu », a écrit un Père de l'Eglise. Notre élévation au surnaturel découle de l'œuvre surnaturelle par excellence appelée grâce d'union.

Si FEsprit de Dieu, répandu en chacun de nous parla grâce, est comme l'âme de notre âme, le même Esprit répandu dans l'humanité y jouant le rôle comme d'une âme collective, il convenait que cette âme se manifestât d'abord, en sa plénitude, dans la tête du grand corps, qui est le Sauveur. « Le Christ est la tête de l'Eglise et le Saint-Esprit en est l'âme », a écrit, après saint Augustin, Léon XIII.

Sous ces images, la pensée se retrouve bien nette* La tête est la partie du corps où le principe de vie qui est en nous se révèle de la façon la plus immédiate et la plus puissante; Faction vitale semble partir de là. Ainsi la vie spirituelle qui a pour principe l'Esprit divin se révèle en sa plénitude dans le Sauveur, et de là, par dérivation, dans le groupe organisé de ses « membres ».

C'est au baptême du Christ, que la tradition chrétienne place le point de départ extérieur de cette investiture. Dans la colombe symbolique, figure de

Si L'ÉGLISE.

l'Esprit; dans l'ouverture des cieux et la voix qu on entend, proclamant les divines complaisances, les apôtres ont vu comme l'appareil d'un sacre. « 11 a été sacré, dit saint Pierre, par le Saint-Esprit et la vertu de Dieu. » C'est le début officiel du ministère évangélique et le berceau de l'Église.

Après cela, Jésus prêche la doctrine ; il constitue un embryon de hiérarchie en choisissant les Douze et en plaçant à leur tête Simon Pierre; il décrète les pouvoirs sociaux par des déclarations solennelles : « Qui vous écoute, m'écoute ; qui vous méprise, me méprise » ; « ce que vous lierez sur la terre sera lié dans le ciel; ce que vous délierez sur la terre sera délié dans le ciel, » Il donne au chef que d'avance il a appelé Rocher [Kêphâ), comparant ainsi son œuvre à un édifice, les clefs de cette citadelle imprenable : « Tu es Pierre (littéralement Rocher) et sur cette pierre j'établirai mon Eglise, et les portes de l'enfer (c'est-à-dire de la mort et du mal) ne prévaudront point contre elle » (Matthieu, xvi, 13).

Il meurt ; il se révèle de nouveau vivant et réitère l'expression de ses vouloirs (Matthieu, xxviii, 19-20; Marc, xvi, 15-18; Jean, xx, 19-23). Il « monte au ciel», c'est-à-dire qu'il obtient sa gloire personnelle, prémices de la nôtre, et il « s'assoit à la droite de Dieu », participante sa puissance mondiale, tandis que les Douze, envoyés pour « enseigner et baptiser » toutes les nations, reçoivent à cet effet une effusion nouvelle de l'Esprit dont les formes. symboliques soulignent une fois de plus le caractère social de son œuvre.

L'humble groupe primitif au travail, de suite on

voit, sous la poussée des circonstances et par l'action germinatrice de l'esprit, l'embryon se développer, les linéaments de la hiérarchie se différencier, l'autorité définir peu à peu ses attributions, les rites se préciser et s'organiser conformément aux besoins de la vie nouvelle.

Et que cela se soit fait en partie tout seul, ainsi que déjà nous le notions, il en est qui essaient d'en faire une objection, comme si l'Eglise était une œuvre de hasard. Mais cela prouve, au contraire, que c'est une œuvre de vie.

Le vivant, lui aussi, pousse tout seul. Quelqu'un va-t-il, au sein de la mère, en disposer les membres? Il y a là un principe de vie qui veut se manifester, et qui ne peut le faire que dans et par un organisme ayant tels caractères.

De même, l'Esprit divin apporté au monde par Jésus ne peut se manifester que dans et par l'Eglise, et il le prouve en se la donnant lui-même, en fabriquant pièce à pièce, d'un mouvement continu, sans nul plan arrêté d'avance chez aucun des humains qui y participent, et de telle façon pourtant qu'à la fin, aux yeux de tous, amis ou adversaires, l'organisation qu'elle fait voir se trouve être la plus puissante, la plus souple, la plus riche en ressources, la plus précise en ses fonctions, la plus adaptable à toutes les situations particulières, la plus capable à la fois de conquête et de gouvernement, la plus semblable à ce filet aux mailles serrées et infrangibles auquel Jésus avait voulu la comparer quand il avait dit à Pierre sur le lac : « Je ferai de toi un pêcheur d'hommes. »

De cette façon, le principe divin introduit dans le

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monde étant devenu social, parce que l'homme est social, il pourra essayer de sanctifier les hommes tels qu'ils sont, de même que le Sauveur sera continué dans le monde tel qu'il est : Dieu et homme.

En tant que l'Eglise sera visible, et composée d'hommes, et fonctionnant selon un mode humain, l'Eglise sera humaine ; en tant qu'elle sera animée de l'Esprit de son Christ diffusé en elle, l'Église sera divine.

En Jésus-Christ, Dieu s'est fait homme et un homme est Dieu : dans l'Église, sous une forme participée et cette fois collective, Dieu sera humanité et l'humanité Dieu. « Comme mon Père m'a envoyé, ainsi je vous envoie» : cette formule de mission indique le lien serré qui unit ces deux termes : un homme divinisé dans le Christ ; notre humanité divinisée dans l'Eglise.

Comme Jésus individu représente le divin et le fait agir dans la forme d'une vie individuelle : ainsi l'humanité religieuse, qui porte aussi par lui et par son Esprit Dieu en soi, le fait agir dans la forme d'une vie collective.

Par là se retrouveront condamnées les conceptions individualistes, même sous la forme atténuée qu'elles voudraient prendre pour avoir le droit de s'appeler encore chrétiennes.

Je fais allusion au système protestant d'après lequel il y aurait lieu, en effet, d'accepter te Christ comme chef de race au surnaturel ; mais en se rattachant à lui chacun à chacun, par l'Évangile et par l'inspiration intérieure.

Après cela seulement, reconnaissant qu'on a de

lui une même pensée impliquant adhésion active , on formerait une Église*

L'Église serait ainsi la collection de ceux qui ont adhéré d'abord, à titre individuel, aux enseignements et à l'influence du Christ. Comme si je disais : Pour être Français, il faut d'abord croire à Clovis, adhérer aux traditions qui le relient à nous, surtout aux plus lointaines, et par là devenir Français. Ou encore : Pour faire partie de l'humanité, il faut d'abord croire en Adam, accepter les traditions communes de la race, et par là s'incorporer à l'humanité.

« Le catholicisme, a écrit Schleiermacher, fait dépendre le rapport de l'individu avec le Christ de son rapport avec l'Église. Le protestantisme fait dépendre le rapport de l'individu avec l'Église de son rapport avec le Christ. » C'est bien cela en effet, et Ton a le droit de se demander lequel des deux systèmes est connaturel à l'homme, et si le connaturel est la règle même du surnaturel, ainsi que nous en sommes convenus, lequel des deux est le

vrai.

Un homme s'éveille dans son milieu. Il prend conscience de soi et de sa qualité d'homme, comment? En remontant aux ancêtres lointains, pères de la race, avec lesquels il se mettrait en rapport par Tétude? Non; par une initiation dont le milieu immédiat, le milieu contemporain est la source. Avec les hommes d'autrefois, nous ne sommes en rapport que par ceux qui les ont continués et qui les représentent pour nous, à savoir les humains d'aujourd'hui.

Prenons le fait patriotique au lieu du fait humain en général, il en sera de même.

Un homme s'éveille dans une patrie. Il lui appartient avant de la choisir. Devenu homme, il s'y donne librement ou s'y refuse, acceptant ou rejetant les conséquences de oe don. A partir de ce moment, il est un citoyen, ou le contraire ; mais cet acte de liberté est relatif à sa patrie telle qu'elle vit autour de lui, en lui, et seulement après, par cet intermédiaire, aux fondateurs de cette patrie, dont l'œuvre poursuivie à travers le temps vient d'aboutir, entre autres faits contemporains, à sa propre naissance.

Le chemin est le même par lequel les ancêtres lointains ont poussé jusqu'à moi leur action, et par lequel je puis faire remonter jusqu'à eux la conscience que j'en ai et ma reconnaissance.

Le premier homme ne m'a pas engendré sans intermédiaire : ainsi je ne suis point rattaché à lui sans intermédiaire. La chaîne des traditions nous rejoint : tradition dévie en venant à moi, tradition du souvenir en remontant. Mais la première réalité pour moi, ce n'est pas Adam: c'est mon milieu immédiat; c'est le nid où je me suis éveillé, oiseau fragile et quémandeur, sur le duvet des tendresses familiales, dans la croisée des branches d'une lignée double, au milieu du feuillage chantant de traditions maternelles et initiatrices, sur la vieille souche française.

Transportez cela dans l'ordre religieux, vous direz : Le chrétien s'éveille au sein d'un groupe religieux qui est l'Église. Il en vit tout d'abord, avant de la juger et d'en rechercher les sources. Elle le crée spirituellement, par le baptême et par l'initiation, comme la famille le crée, comme la patrie le crée, avant qu'il les reconnaisse. Elle lui communique la vie qui est en elle, vie sur laquelle

il réagit, car nous ne sommes point passifs; mais dont la source est là, dans le milieu vital séculairement émané de Jésus-Christ.

Un jour, devenu capable d'agir et de penser par lui-même, il est mis en demeure par la vie de sanctionner ce qu'il a reçu ou de le rejeter. S'il le rejette, l'Église n'existera plus pour lui; tout au moins il le croit. S'il sanctionne, il gardera ses liens avec l'Église et par là, mais par là seulement, il se sentira en rapport avec ce que l'Église représente, qu'elle continue à travers le temps, et dont elle verse l'influence toujours jeune : le Sauveur et le trésor divin qui est en lui pour nous tous.

Mais imagine-t-on que le chrétien né aujourd'hui saute par-dessus son milieu pour aller, au moyen de l'histoire, trouver le Christ, les Apôtres immédiats du Christ, les docteurs de l'Église primitive, et ainsi, d'âge en âge et d'anneau en anneau , revenir à son milieu pour lejuger en fonction des antécédents historiques?

Voilà de l'individualisme extranaturel et artificiel s'il en fut ! Les protestants, non plus que les autres, ne s'y tiennent pas en fait, parce que ce n'est pas possible. Ils font comme nous, initiant leurs fidèles et les invitant à reconnaître en eux les continuateurs du Christ.

C'est bien ainsi que l'entend toute recrue.

Or, comme cela est faux en doctrine protestante, on •se trouve en pleine incohérence, laissant aller la vie d'un côté, maintenant la doctrine de l'autre. Le tout parce que, au départ, voulant se séparer, avec Luther, du centre catholique, il fallait bien forger une thèse séparatiste ; thèse qui, logiquement, inviterait ensuite les autres à se séparer de vous.

Le principe d'émiettement du protestantisme est

là tout entier. Nul n'y peut échapper. On s'y essaie ; on se cramponne ; mais on a beau se cramponner, on glisse, et c'est la revanche des conditions de la vie contre ceux qui les repoussent en les subissant.

Le catholicisme est autrement logique et pratique en ses affirmations. Voulant nous relier au Christ pour que le Christ nous relie à Dieu, il considère que si le Christ nous relie à Dieu par le moyen d'une humanité visible, et en société, parce que nous sommes des êtres sensibles et sociaux, nous devons être reliés à lui, Christ, désormais invisible et lointain, dans des conditions toutes semblables et pour les mêmes motifs.

Ayant admis le principe, il en faut observer toutes les conséquences.

Nos docteurs catholiques l'ont bien vu, et c'est pourquoi plusieurs d'entre eux appellent l'Eglise une incarnation permanente du Fils de Dieu, pour dire qu'elle prolonge le Sauveur sous forme sensible et qu'elle l'épanouit dans le social, afin que par le sensible et le social, qui répondent à notre nature, nous puissions participer à la sienne.

« Dieu s'est fait homme afin que l'homme fût fait Dieu. » Mais Dieu ne se ferait pas vraiment homme, s'il ne se faisait société, et l'homme ne serait pas fait Dieu, si ce n'était avec ses attaches et par leur moyen, par conséquent sous forme sociale. Tout se tient, ici, et l'on ne peut ôter une pierre sans tout jeter à la ruine.

Il sera bon, voulant tout garder, d'éprouver à quel point tout repose sur cette première présupposition : d'abord les caractères de l'Eglise, ensuite ses prétentions et sa vie.

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