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CHAPITRE PREMIER

L'essence d'un être est toujours la source de tous ses caractères, statiques ou évolutifs. La forme du chêne, la consistance du chêne, la durée et les diverses fonctions de la vie du chêne ne sont que la révélation du germe caché dans le gland mystérieux que la terre couvre.

Ainsi, l'essence divine et humaine de l'Église ; son caractère de Christ socialisé, de Dieu donné à l'homme par l'Esprit-Saint en la forme de l'homme, qui est sociale, et d'homme uni à Dieu par le même Esprit en la même forme et en vue des mêmes destinées : cette essence de l'Église nous expliquera tout.

Elle nous explique d'abord son unité.

On appelle ainsi la propriété de l'Église en vertu de laquelle elle demeure indivise dogmatiquement, hiérarchiquement, rituellement, à l'égard de tout l'essentiel de ce qu'elle porte. Une seule croyance, un seul gouvernement, un seul culte ; cela pour tous les temps et pour tous les pays comme en chaque temps

et en chaque pays : c'est la première nécessité de ce grand corps.

On conviendra, en se ressouvenant, que cette nécessité éclate.

Si l'Eglise n'est autre chose que l'union de Dieu à l'homme et l'union de l'homme à Dieu sous la forme sociale, comment y aurait-il plusieurs Églises, ou comment y aurait-il division dans son sein, à l'égard de ce qui, précisément, nous assemble ?

Plusieurs Eglises, dans cette supposition, cela signifierait ou pluralité de Dieu, ou pluralité de l'homme en tant qu'il a rapport à Dieu. Si Dieu est un, et si l'homme aussi est un, dans le Christ, pour s'unir à Dieu, il ne peut y avoir qu'une Église. De Dieu et de l'homme, en elle, une unité nouvelle surgit : celle de l'organisme humano-divin dont le Saint-Esprit est l'âme et dont tous les humains qui y consentent forment le corps.

Quand Jésus-Christ quitta ce monde, de même qu'il adressa aux siens comme testament une exhortation à l'amour, c'est-à-dire à l'unité pleine : ainsi adressa-t-il comme dernière prière à son Père ce cri qu'a relaté saint Jean : « Père, qu'ils soient un! Comme toi tu es en moi; comme moi Je suis en toi : ainsi, qu'eux-mêmes soient un en nous. »

Toute la religion est dans ces mots. Et l'union dont ils parlent est évidemment une union morale ; mais le moral se continue naturellement dans le social. Cette conséquence, cet épanouissement naturel, nous en avons dit assez la nécessité, et le Sauveur y a pourvu, lui qui a organisé ce qu'il appelait d'un terme admirable le Royaume des cieux sur terre, c'est-à-dire l'Église, et qui lui a donné un chef.

Or, sa prière exprime à fond le motif de cette unité religieuse. Être un ensemble, afin d'être un avec le Christ, en Dieu, c'est la religion rattachée à l'incarnation ; c'est l'unité religieuse rattachée à l'unité de notre lien : le Christ, et par là à l'unité de notre objet : Dieu.

C'est à la lettre, qu'il faut prendre ces choses. De même que l'unité du Christ et de Dieu n'est pas uniquement unité morale : pas davantage l'unité des chrétiens ne doit consister en des sentiments qui ne trouveraient pas d'expression extérieure.

L'union du Christ à Dieu est personnelle, par l'incarnation ; notre union entre nous et avec le Christ doit être sociale, en tant qu'incarnation continuée.

Aussi, ce sens de l'unité est-il aigu dès les premiers instants de la vie chrétienne.

« Partout où l'on est trois, là il y a une église », disait Tertullien : Ubi très, ïbi ecclesia.

Ces groupes restreints, locaux, isolés relativement par les difficultés de communication, essayaient de se donner, chacun, une image de la grande unité en se serrant autour de l'évêque.

L'unité d'évêque et la communion avec l'évêque, dans chaque église, est en effet la forme la plus visible et la plus immédiate d'unité religieuse. Aussi les premiers siècles y ont-ils insisté vivement. « Là où est le pasteur, dit Ignace d'Antioche, suivez-le comme des brebis » (Ad Phiiad,, ii, 1). « Là où paraît l'évêque, là doit être la communauté, comme là où est Jésus-Christ, là est l'Église catholique » (Ad Smyrn., vin, 2).

Mais ces communautés éparses se sentaient unies

à fond. Elles étaient le « corps du Christ » selon l'énergique expression de saint Paul ; elles ne formaient qu'un cœur et qu'une âme.

Au début, c'est l'église de Jérusalem, premier foyer de la foi, qui est le lien des chrétiens : ainsi la mère, pendant les mois de gestation, garde 1 unité vitale de son fruit. Après la venue à Rome de saint Pierre, c'est Rome qui deviendra la mère des églises.

Les voyages des apôtres, leurs rapports entre eux, leurs lettres ne contribuent pas peu à entretenir le sentiment de l'unité. Quelques-unes des épîtres sont de véritables circulaires, des encycliques. Leur contenu, plus encore que leur forme, indique la capitale importance de l'union» « Le corps du Christ est-il divisé ? » dit saint Paul. « Il n'y a qu'un Seigneur, une foi, un baptême, un Dieu père de tous, qui [agit) par tous? qui [est) en tous. »

Remarque-t-on les admirables précisions de cette formule ? Un seul Seigneur, c'est-à-dire un seul Christ, unissant en soi par solidarité spirituelle tous ceux qui se rangent sous sa conduite ; une seule foi qui établit cette solidarité; un baptême, qui en est le signe; un Dieu, qui reçoit du Christ, en qui il habite, toute sa famille d'élus, et qui, ainsi établi en unité de vie avec elle, agit par tous pour faire son œuvre, agit en tous pour les sauver : c'est toute la conception chrétienne.

Si une telle unité était rompue, vraiment « le Christ serait divisé », puisque de lui et de sa famille d'êtres il se fait un seul corps en Dieu.

Aussi l'hérésie, le schisme, la première séparant selon la doctrine, le second selon le gouvernement,

chacun des deux étant d'ailleurs une semence de l'autre, sont-ils considérés dès le début comme de grands malheurs, et, de la part de ceux qui les provoquent, comme de grands crimes.

Au cours des temps, l'unité catholique ne fera que se concentrer davantage. Un organisme — et nous venons de voir que notre Église en est un — s'unifie d'autant plus que la différenciation s'en accroît et que les fonctions s'en multiplient, pourvu que cette différenciation procède non du dehors, mais du principe interne qui cherche à se révéler d'une façon plus riche.

L'homme est plus un que l'huître ou le protozoaire. La preuve en est que le protozoaire sectionné demeure vivant : qu'on essaie de scier un homme! Ainsi l'Église d'aujourd'hui, beaucoup plus compliquée, est cependant plus une que celle des premiers âges, parce que sa complication est le résultat d'une poussée interne, celle du principe divin qui veut se manifester toujours plus ; qui pour cela se crée des organes, mais sans cesser de les dominer, de les orienter vers ses propres fins, d'autant plus que leur nombre est plus grand et plus grandes leurs ressources.

Quand on parcourt du regard l'ensemble de l'histoire chrétienne, on se rend compte que les crises schismatiques y perdent chaque jour en importance. Rappelons-nous le mot épouvanté de saint Jérôme décrivant l'arianisme : « Le monde, un jour, se réveilla arien. » Rappelons-nous le grand schisme d'Occident, qui dura trente-neuf ans, et durant lequel trois papes, trois représentants prétendus de l'unité, se partagèrent l'adhésion des meilleures âmes.

Il ne s'agissait là, il est vrai, que d'une question de personnes, non de principe. Nul ne voulait faire une Église à part; mais chaque groupe eût été disposé à dire, à l'instar de Louis XIV : L'Église, c'est moi. Cette épreuve fut vaincue. Mais aujourd'hui, on n'en voit même plus la possibilité.

La Réforme, aujourd'hui, avec le caractère schismatique qu'elle montra, ne serait plus possible. Le schisme grec encore bien moins. Nous constatons le progrès de l'unité catholique chaque fois que, du dedans ou du dehors, une cause de division religieuse intervient. La réaction unitaire se fait voir chez nous de plus en plus puissante, en dépit des divergences individuelles inévitables, et d'ailleurs utiles

L'épreuve de la Séparation, en France, en a été un grand exemple. Quelques-uns escomptaient un' schisme. On a pu voir que le temps des schismes est passé. Les quelques plumitifs et les deux ou trois farceurs qui se mirent en avant pour former des « cultuelles » schismatiques, qui songe à eux maintenant? L'Église possède son unité; elle la défend, et elle supporterait pour la défendre de bien autres épreuves.

Au dedans, cette fois, la crise du modernisme a été plus probante encore. Elle provenait d'une certaine dispersion des esprits dans des directions qui avaient pu paraître légitimes; dont quelques-unes l'étaient, mais où le discernement était délicat, la prudence nécessaire. La prudence fît défaut, peutêtre d'autres choses encore. Chez quelques-uns, l'hérésie s'ensuivit; chez d'autres, les théories aventureuses, l'oubli des contacts nécessaires entre les hommes d'avant-garde et le gros de l'armée en mar-

che ; de la continuité nécessaire entre l'avenir et le passé. Qu'en est-il résulté ? Une crise de reconcentration unitaire que certains trouvent excessive ; qui en tout cas démontre la volonté de vie en un dont nous notons le progrès dans l'Eglise.

Notre unité est donc intacte. Sauf quelques sacrifices douloureux, demeurés individuels, notre Église n'a subi nulle défaite. « Je n'ai perdu aucun de ceux que vous m'avez confiés, excepté le fils de perdition », avait dit le Sauveur.

Ainsi en sera-t-il de plus en plus. La crise présente n'est pas nouvelle. Elle a commencé au concile de Trente : les protestants le savent bien. Le concile du Vatican et le Syllabus en ont marqué la seconde étape. L'affaire du modernisme est la troisième. Nous ne verrons pas la quatrième. Mais nous savons que l'Église s'y retrouvera elle-même avec une expérience de plus, avec des garanties d'unité plus solides.

L'humanité va en échelons. La vie sociale, religieuse ou civile, aussi bien que la vie individuelle, est une suite de crises qui se dénouent. L'être bien constitué, a fortiori l'être divinement constitué tire de là son progrès et fait son œuvre.

D'ailleurs, cette unité de l'Église, qui s'affirme dès le début et va croissant, est compatible avec une variété très riche, relativement à ce qui n'est pas l'essentiel de la vie commune.

Comme la plante, qui utilise diversement les divers milieux et s'y révèle diverse, tout en gardant l'unité foncière et les caractères généraux qui l'expriment : ainsi l'Église d'Orient ou d'Occident, l'É-

glise d'hier ou d'aujourd'hui prouve une richesse d'adaptation qui a toujours fait l'admiration de l'historien et de l'observateur sagace.

En 1874, Disraeli disait au parlement anglais : « Je ne puis me le dissimuler, la religion catholique est un organisme puissant, et s'il m'est permis de le dire, le plus puissant qui existe aujourd'hui. » Celui qui parlait ainsi représentait un grand empire ; il était protestant ; peut-être avait-il quelque mérite à placer au-dessus de son groupe religieux, au-dessus de l'empire anglais, le plus grand empire des âmes.

Or, au dedans de cette grandiose unité, nulle vie particulière n'est gênée, nulle autonomie provinciale ou nationale dédaignée, nulle liberté théologique niée, nulle particularité rituelle mal jugée, à condition de garder ses bornes.

On est bien plus facile sur le détail, quand on est sûr de garder l'ensemble. Si Léon XIII a pu délier les rites orientaux, c'est parce que le concile du Vatican assurait l'unité quand même, et si demain quelque génie envoyé de Dieu incorpore à la théologie chrétienne, comme saint Thomas le fit de son temps, toutes les études contemporaines, ce sera parce que d'abord on aura bien marqué les frontières entre ce qui est acquis et irréformable d'une part; de l'autre, ce qui demeure souple et qui est matière d'avenir.

Je n'ai pas à insister sur ceci que notre unité religieuse, fondée en Jésus-Christ, a pour moyen visible, lui parti, ou pour mieux dire, lui présent, mais d'une présence mystérieuse, celui en qui Jésus se fait voir agissant par délégation : le Pape. Succès-

seur légitime de Pierre, en qui le Christ voulut que s'exprimât après lui l'unité dont il est le lien, le Pape exprime cette unité pour nous; il la maintient en rassemblant dans ses mains toutes les rênes, afin que le char sacré ne dévie point dans des chemins où il trouverait sa perte.

Mais nous aurons à revenir sur ce rôle.

Je rappelle seulement que notre unité, visible en ce monde, s'élargit jusqu'à envelopper l'autre, comprenant en soi ce que nous appelons de ces beaux mots : Y Eglise militante, Y Eglise souffrante, Y Eglise triomphante, parce que. évidemment, il y a continuité entre les groupes divers d'une armée, d'une nation conquérante, soit que les uns aient abouti déjà là où l'on va; soit que d'autres gisent, blessés, dans les fossés d'où l'on se relève ; soit que d'autres combattent loin des remparts.

Cette unité à travers les mondes est une des belles pensées chrétiennes. Le nom qu'elle porte : la communion des saints, est une locution sublime.

Il y faut ajouter l'unité à travers l'histoire. Car, d'abord, si nos disparus demeurent un avec nous tels qu'ils sont maintenant, nous ne mettons pas en oubli ce qu'ils furent jadis; nous en vivons par des commémorations qui ressuscitent le passé ; nous repassons en esprit dans les cheminsd'autrefois, comme nous suivons par nos prophéties les sentiers de l'avenir.

« L'humanité se compose de morts autant et plus que de vivants » : ce mot positiviste est chrétien aussi, avec cette correction que les morts, pour nous, sont autre chose que des ombres mentales. L'existence « subjective » que leur prêtait Auguste Comte a pour

appui solide une existence extra terrestre plus objective cent fois que la nôtre, dégagée de la matière •absorbante et limitatrice.

Mais cette existence en nous est pourtant une réalité. Par nous, l'histoire est; ce qui fut est gardé aux trésors de Têtre; lévanoui se régénère et refleurit, nos hommages et nos imitations vertueuses le rendent, de génération en génération, perpétuellement agissant et perpétuellement jeune. Defunctus <idhuc loquitur peut se traduire, en généralisant : Ce qui est mort, vit. Et l'unité de l'Eglise l'enveloppe.

Quiconque lirait, sans rien savoir, le Canon de la messe, croirait volontiers que Pierre et Paul, Jacques et Jean, Barthélémy et Matthieu, Lin et Clément. Corneille et Cyprien, Cosme et Damien, Félicité et Perpétue, Agathe et Lucie, Agnès et Cécile, tous, apôtres, martyrs, vierges ou confesseurs sontvivants. En effet, ils sontvivants, même d'une vie temporelle, comme la jeunesse du monde est vivante dans la nature actuelle ; comme les héros éponymes sont vivants tant que vit la société qu'ils ont amorcée.

Ensuite, l'unité chrétienne du passé ne s'arrête pas à ceux qui vécurent proprement notre vie religieuse : elle enveloppe les préparations delà foi, ses dépendances, ses moyens et même ses obstacles, pour autant que les utilise Celui qui a fait dire à son apôtre : « Tout est pour les élus » ; « Toutes choses vous appartiennent » ; « Personne ne peut rien contre la vérité, tout le monde travaille pour elle. » Or, cela, c'est toute l'histoire, depuis les débuts de l'histoire.

S'il a élé décidé de toute éternité que l'humanité touche à Dieu en un point, c'est dès l'éternité que ce point central doit tout voir s'orienter vers lui,

les siècles aussi bien que les races. Il en est comme si dans « l'océan des âges » un immense rocher fût tombé. L'ondulation se poursuit dans tous les sens; toute la mer vibre, sous la lumière du ciel répercutée par les milliers de miroirs vivants que sont les consciences des hommes.

Celui qui doit venir; Celui qui vient; Celui qui est venu : ce sont les trois noms du Christ par rapport au temps, comme le Fils de V homme est son nom par rapport aux races. Et cela se rejoint; car ses noms temporels lui reviennent du fait même qu'il est Fils de l'homme, l'homme étant une durée aussi bien qu'une multiplicité permanente.

Enfin l'unité chrétienne inclut aussi l'avenir. Car dans la pensée créatrice, qui est hors du temps, et dans la pensée rédemptrice qui s'y adapte, l'humanité perd en quelque sorte son caractère successif; elle est tout entière présente ; les trésors de l'avenir se joignent à ceux du passé pour composer la richesse du Sauveur.

« L'humanité est comme un hamme unique qui subsiste toujours », a écrit Pascal. L'humanité unie au Christ est donc cet homme unique dont la vie est seulement commencée, et qui attend l'âge mûr et la vieillesse, après la jeunesse du monde. Ses états non encore réalisés ne sont pas moins ses états; ses membres à venir sont ses membres. Vous êtes déjà en Dieu, unis au Christ avec moi et avec ceux qui nous précédèrent, ô mes frères de l'avenir!

Par là se trouveront exclues certaines suppositions qui se croientprogressistes, qui sont simplement négatrices des bienfaits divins, négatrices du Don qui nous a été fait par l'incarnation.

Étant donné l'incarnation, il serait fou de supposer un point de départ nouveau de vie religieuse. Quel prophète y présiderait? Parlant en son propre nom. tout annonciateur nouveau ne serait qu'un antéchrist; parlant au nom du Christ, il ne ferait qu'expliquer, développer, et à cela suffit l'Eglise. L'Esprit divin en mission permanente au milieu de nous n'a pas d'autre travail.

Ceux qui rêvent de révélations successives et qui attendent pour plus tard de nouveaux Messies, ceuxlà, d'abord, retardent; car pour autant qu'on puisse le prévoir, le conflit de l'avenir, comme celui du présent, sera celui-ci : le christianisme, ou rien. Mais en tout cas, ils font de Jésus autre chose que ce qu'il est; ils y voient le rabbi galiléen de Renan; ils n'y voient pas le Fils de l'homme.

Bien mieux, dans l'unité de l'Église doit être inclus d'une certaine façon ce monde matériel, que l'humanité n'a pas seulement pour théâtre de ses destinées, qu'elle a pour associé et pour conjoint.

Ce n'est pas une illusion, comme le prétendent certains, de nous distinguer du monde; mais c'en serait une de nous voir en discontinuité complète avec lui. Notre âme est incarnée, disions-nous : or la chair, qu'est-ce donc, si ce n'est un fragment d'univers amené, par assimilation, en l'unité substantielle de notre être ; mais sans cesser de faire partie, fonctionnellement, du grand ensemble auquel n®us l'empruntons sans l'en détacher.

La nature vit en nous comme nous vivons en elle. Ce que nous n'assimilons pas, nous essayons de le régir, en jetant de toutes parts autour de nous — tel

le rétiaire antique — le filet de la pensée où se prendront plus ou moins les réalités à vaincre.

Par le travail intelligent, nous nous incorporons le monde — je dis celui qui est avec nous en synthèse vitale. Et ce que notre puissance à nous n'atteint pas, la puissance de Dieu l'atteint et nous le subordonne. « Tu as tout prosterné sous ses pieds », dit le Psaume parlant à Jéhovah de sa créature raisonnable. Tout est pour les élus, faut-il dire ici encore.

Aussi les évolutions de la terre font-elles partie de l'histoire humaine, soit qu'on suppose la vie élaborée peu à peu et surélevée invisiblement jusqu'à l'homme, soit qu'on se représente ce dernier surgissant âme et corps des mains créatrices, mais après une longue élaboration du milieu naturel qui est pour lui un habitacle, un nourricier, un collaborateur.

Formant donc entre nous une unité par l'Église, nous introduisons dans cette unité ce qui fait corps avec nous et obéit aux mêmes fins. La matière devient Royaume de Dieu au sens chrétien, comme elle est Royaume de Dieu au sens spiritualiste. Et de même que nous avons dit : l'Église une, c'est l'humanité religieuse dans la mesure où elle adhère à Dieu par le Christ, nous devons dire aussi : l'Église une, c'est le monde, dans la mesure où il sert les desseins d'amour que Dieu a conçus, dont le Christ est l'universel moyen.

Rejoignant, pour finir, ces deux points de vue : l'unité de l'histoire et l'unité du monde dans leur rapport avec la vie sanctifiée, nous arrivons à comprendre que notre unité a pour cas limite, dans l'es-

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pace et le temps, la réalisation du rêve de Paul : Tout soumis aux élus, et les élus au Christ, et le Christ à Dieu. Unité sublime, qui assure, au profit des fils de Dieu dispersés dans le monde et dans l'histoire, tout ce dont l'effort universel est la recherche, ce que le philosophe Kant appelle d'un mot abstrait, mais typique, le règne des fins.

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