‹ L'Eglise (volume 2)Chapitre 14 sur 36 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

LA SAINTETÉ DE l'ÉGLISE

Nous disons en second lieu :. L'Eglise est sainte.

Qu'on ne se trompe pas sur le sens de cette affirmation. Que l'Église soit sainte, cela ne veut pas dire que nous tous, qui la composons, soyons saints ! Cela ne veut pas dire davantage que ses chefs, ceux qui président, humainement, à ses destinées, soient des saints. Ceux d'entre eux qui le seraient se trouveraient humiliés plus que tous de voir interpréter ainsi cette propriété de l'Église.

D'ailleurs, il ne faut pas que nous l'oubliions — si nous étions tentés de l'oublier, nos adversaires seraient là pour nous le redire — à certaines heures tristes, même des chefs religieux et même le chef suprême ont été loin de répondre à ce qu'eût souhaité leur rôle. Cela s'est produit jadis, cela peut se produire encore; bien que, aujourd'hui, certains abus soient devenus tout à fait impossibles. On ne se représente pas, sur le trône pontifical, un Alexandre VI.

N'importe, en ce qui concerne les personnes, on n'est jamais assez modeste. Mais il ne s'agit pas de personnes. Nous regardons notre Église en elle-

même, et puisque notre Église, grâce à l'Esprit du Christ qui la travaille, est une synthèse du divin et de l'humain dans la forme sociale, comment ce composé ne serait-il pas saint et sanctifiant, contenant Dieu en soi, disposant de ses influences sous toutes les formes exigées par cette vie à deux qu'il propose à l'humanité ?

La continuité de l'Église avec Jésus-Christ et avec Dieu: l'un très saint, l'autre la sainteté même, communique à l'Église, en dépit des misères de ses membres, un caractère sacré.

L'Église est sainteté en Dieu ; l'Église est sainte parfaitement dans le Christ; elle aspire à devenir sainte en tous ses membres.

Et ainsi nous avons, déjà, un double sens de ce mot : la Sainte Eglise : l'Église est sainte dans son essence ; elle est sainte en second lieu dans son but.

On trouve dans saint Paul cette sentence, qu'il adressait à l'église de Thessalonique : « La volonté de Dieu, c'est que vous soyez saints. »

Prenons ce terme dans un sens assez large pour qu'il s'applique à d'autres que des héros ; mais tout de même l'idéal de l'Église, en fait de sainteté, n'est pas un idéal vulgaire. Notre Esprit sanctificateur n'est pas le Dieu des bonnes gens. Il s'agit de tendre à la perfection, à celle que le jugement du Siège apostolique consacre en ceux que nous appelons, par antonomase, des saints.

Que tous n'y atteignent pas, on s'y attend; mais c'est là que tend l'effort social, comme l'idéal d'uîie armée, c'est de susciter le héros militaire; comme l'idéal de l'art, c'est de créer le chef-d'œuvre.

A l'égard de la masse, cet idéal se contentera d'une réalisation partielle. Dans l'organisme, l'âme, qui en porte l'idéal, ne pénètre pas également toutes les parties de sa matière. Dans nos cerveaux, l'activité est telle qu'on a pu prétendre, avec exagération, je suppose, que chez le penseur en acte de création intellectuelle, la substance cérébrale se renouvelle tout entière en moins d'une heure. Mais le reste du corps, le tissu musculaire par exemple, l'ossature à plus forte raison ne suivent pas ce mouvement vertigineux. Comme le fleuve court, au centre, et dort, au bord des rives, dans des anses abritées : ainsi le flot vital, ainsi le courant de sainteté dans l'Église.

Toujours est-il que l'effort de la société religieuse est là. Ceux qui lui prêtent des buts différents ou s'illusionnent, ou sont intéressés à errer, ou en tout cas ne savent pas distinguer entre le but individuel que poursuit tel ou tel, peut-être, et le but de l'institution. Celle-ci n'a d'autre objet que la sanctification des hommes, c'est-à-dire le travail dont la vie éternelle doit être l'achèvement, dont la vertu est l'ébauche.

Dans l'édifice moral qu'est notre Église, toutes les pierres, toute la matière vivante qui y concourent doivent s'élever à l'idée de plan. Dans ce vivant, chaque organe doit se laisser pénétrer par ridée directrice. Dans l'œuvre d'art qu'est le christianisme, tous les éléments, que nous sommes, doivent se subordonner à l'idéal. Et cet idéal, ce plan, cette idée directrice, c'est que nous soyons, comme dit saint Paul du Christ lui-même, « dans la forme de Dieu ».

« Soyez parfaits comme votre Père céleste eso parfait » : c'est l'idéal évangélique. Non qu'il s'a-

gisse d'échapper à notre nature pour en assumer une autre ; mais il faut faire notre métier d'hommes comme Dieu fait son métier de Dieu, et puisque nous communiquons, par la grâce, à quelque chose de sa vie, il faut nous conduire, nous aussi, en créatures divines, épousant les points de vue de Dieu, les intentions de Dieu, afin de faire, à notre plan et selon notre mesure, les œuvres de Dieu.

L'Église est donc sainte dans son but, en même temps que dans son être. Elle est sainte aussi dans ses moyens, ce qui nous permet de l'appeler sanctifiante. Contenant l'Esprit en elle, le distribuant par l'enseignement, par le culte, par le gouvernement» par les conseils, il lui suffit de vivre pour pousser ses adeptes dans des voies spirituelles où ils trouveront de l'aide, en vue de la réalisation de leur fin.

On dit de l'aide : on ne dit pas des résultats certains, ni nécessaires. Car cette action de l'Eglise s'adresse à une matière qui aie pouvoir de se refuser. Il ne dépend donc pas de la sainteté essentielle de l'Église, ni davantage de sa sainteté active de se communiquer à tous ses membres.

Que cela soit, c'est ce qui dépend de chacun de nous. Chacun de nous peut tenir en échec, pour sa part, la sainteté de l'Église en tant qu'elle consiste en une extension de sa valeur. Elle n'en sera pas moins, dans son fond, et sainte et sanctifiante, puisque son Dieu ne la délaisse pas; puisque son Christ est toujours vivant et uni à elle : « Voici que je suis avec vous, a-t-il dit, jusqu'à la consommation des siècles. »

Disons pourtant que l'humanité étant ce qu'elle

est, composée de méchants et de négligents pour une part, mais aussi de grandes âmes et d'âmes de bonne volonté: s'il n'y avait pas, dans l'Église du Sauveur, des fruits visibles de sa sainteté interne et de son action sanctifiante, une situation si anormale nous ferait à bon droit douter d'elle. On reconnaît V arbre àses fruits, dit notre Évangile.

Mais ne craignons pas que cette maxime se retourne contre celle qui la porte. Tout éloignée qu'elle soit de se satisfaire dans ses succès relatifs, ambitieuse d'absolu, elle peut montrer, à qui lui demande des saints, toute une glorieuse phalange. Sesapôtres, ses martyrs, ses vierges, ses hardis confesseurs de la foi, ses missionnaires héroïques, ses fidèles parmi les fidèles forment une couronne que tout autre groupe religieux doit ambitionner, dont aucun n'a l'équivalent même lointain.

Trouvez l'équivalent d'un saint Bernard, d'un saint Thomas d'Aquin, d'un saint Vincent de Paul, d'une sainte Thérèse ou d'une sainte Catherine de Sienne! Comparez le ministre protestant, que je respecte, et qui n'est pas sans communiquer avec l'Église par ce qu'il garde en commun avec elle, comparez-le, quand il s'en va avec sa femme et ses enfants, sincèrement désireux de prêcher le Christ, mais aussi, légitimement sans doute, de ménager sa personne, son établissement, son avenir : comparez-le à ces missionnaires dont l'enthousiasme a quelque chose de surhumain; dont les récits ont séduit tant d'âmes; comparez-le à ce bon Père, pareil à la plupart des autres, qui écrivait tranquillement à un confrère : J'ai cherché la meilleure façon de développer ma mission et de faire mon œuvre; je l'église. — t. i. 7

n'en ai pas trouvé de meilleure que ma mort.

Si vous regardez collectivement la société qu'a formée l'Église — et ici je ne distingue plus entre les diverses confessions chrétiennes, parce qu'elles procèdent, socialement, de traditions identiques — vous constaterez que cette société, dans son ensemble, est autrement vertueuse que la société à laquelle elle a succédé, que celle qui subsiste autour d'elle.

Si, comparés à l'idéal et à ceux qui en vivent : les saints, rousne sommes que des païens, comparés aux païens, ou aux groupes, quels qu'ils soient, de religion non chrétienne, nous sommes des saints. L'Évangile nous a pétris ; même nous livrant au mal, nous gardons au dedans de nous ce succédané inférieur du bien qui s'appelle le remords. Nos patries, nos familles, nos sociétés d'amis sont établies — sauf nombreuses exceptions, j'en conviens — sur des principes qui portent la marque de l'Esprit habitant dans FÉglise.

Il ne faut pas exagérer nos maux. Ils sont immenses; mais ils laissent pourtant loin la description que saint Paul nous a laissée, dans sa lettre aux Romains, du monde au milieu duquel il vivait.

Or, ne croyons pas qu'il y en ait d'autre cause que le ferment évangélique, c'est-à-dire cette sainteté immanente qui nous travaille; qui, en dépit de nos résistances, pousse le monde dans ses chemins, extrait de notre malice un peu de bonté quand même, de notre misère un peu d'idéal.

Ce qu'on appelle progrès, c'est cela; c'est l'Évangile vivant; c'est le Christ agissant, même chez ceux qui le combattent; c'est l'Esprit s'efforçant, fût-ce en

utilisant l'obstacle, de renouveler — combien péniblement! — la face de la terre.

Moralement, notre Christ aura toujours le droit de dire, et son Église avec lui, ce qu'il disait audacieusement aux siens : « Sans moi, vous ne pouvez rien faire. » Quand on cherche à laïciser ceci ou cela, parmi les choses morales : ou l'on tue, ou l'on emprunte, pour vivre, cela même qu'on renie, à savoir des traditions demeurées tutélaires, des plis de l'âme que l'Église a marqués, des influences de milieu tout imprégnées encore de ce que Renan appelait d'un mot célèbre « le parfum du vase brisé ». Brisé !... il parlait pour lui et pour son groupe !

« Nous vivons de l'ombre d'une ombre, ajoutait-il; après nous, de quoi vivra-t-on? » A cette question découragée du sceptique, osons répondre : On vivra toujours du Christ; on vivra de son Église mieux connue, mieux adaptée aux nouvelles tâches, mieux pénétrée de l'Esprit divin qui lentement, persévéramment, perce le mur de nos inconsciences et, toujours présent, ne peut pourtant se manifester que de jour en jour y de clarté en clarté, dit l'Apôtre.

La vérité, c'est que l'Église, la sainte Église, que nous voyons surtout dans le passé, qui nous paraît souffrir dans le présent, et que, à cause de cela, nous croyons peu assurée de son avenir, commence à peine son œuvre. A peine a-t-elle débrouillé sa matière, déployé ses moyens d'action. Vingt siècles de travail, pour fonder une civilisation avec des éléments pourris d'un côté, barbares de l'autre, qu'estce que cela! Nous ne sommes pas à la fin du monde. Pour l'Église comme pour Dieu, mille ans sont comme un jour et un four comme mille ans, L'Es-

prit de Dieu incarné et socialisé dans l'Eglise a devant lui toute la vie de la planète ; il saura y faire son œuvre, et bien que nous ayons dit : Il dépend de l'homme, en qui l'Esprit travaille, que l'œuvre de l'Esprit soit, ne craignons pas un échec qui supposerait ou une malice surnaturelle de la part des hommes ou un refus de miséricorde de la part de Celui qui a dit : « Ma miséricorde est plus grande que ton péché, ô Israël. »

« Je crois, écrivait Ozanam, au progrès des temps chrétiens; je ne m'effraie pas des chutes et des écarts qui l'interrompent. Les froides nuits qui remplacent la chaleur des jours n'empêchent pas l'été de suivre son cours et de mûrir ses fruits * . »

t. La Civilisation chrétienne au Ve siècle, t. 1, lre leçon.

CfUPITRE III

Ajoutons à notre Église un nouveau fleuron. Une, sainte, elle est aussi, disons-nous, catholique, c'està-dire universelle, c'est-à-dire adaptée à l'ensemble des humains, et, pour cela, dégagée de ce qui limite dans un domaine quelconque, de ce qui restreint l'action, de ce qui implique particularisme.

La racine de ce mot : catholique est l'adverbe grec xotôoXou, qui signifie : en général, de façon à réserver tous les cas hors celui qu'on envisage, abstraction faite de toute particularité limitative.

Or, en ce sens-là, catholique, nous devons comprendre de plus en plus que notre Église l'est, et doit l'être.

Appelée à vivre de Dieu et des influences de Dieu; unie au Christ, l'homme universel; occupée à pousser notre vie vers son ultime fin, qui nous est à tous commune; employant des moyens qui, négligeant ce par quoi nous nous distinguons, vont droit à ce qui est le fond commun pour lui faire suivre une règle commune : on ne voit pas comment l'Église, si elle vit selon sa loi, pourrait verser au particularisme.

Elle est universelle de droit. Ses cadres sont tout prêts pour recevoir l'humanité entière, pour envelopper les manifestations totales de sa vie. La vocation universelle des humains est d'y entrer, de telle sorte que s'ils n'y entrent point, et que ce soit par leur faute, ils sont coupables à son égard et en font donc partie d'une certaine façon, comme rebelles. Les déserteurs aussi font partie de l'armée. Et si ce n'est point par leur faute, mais en raison de circonstances extérieures ou intérieures qui n'excluent point le bon vouloir : ils en sont, leur cœur en est, eussentils aux lèvres des négations, eussent-ils dans la bouche des blasphèmes.

L'humanité organisée en Dieu par le Christ — et c'est ainsi que nous comprenons notre Eglise — se trouve donc catholique par définition : catholique en étendue, toutes les races en faisant partie à titre d'adhérentes ou de candidates ; catholique en durée, les temps n'ayant d'autre mission, à nos yeux humains et pour nous, que de permettre à notre humanité de se réaliser tout entière ; catholique en profondeur, en ce que les éléments humains qui suscitent parmi nous les particularismes, particularismes nationaux, ethniques, sexuels, intellectuels, politiques, économiques, mondains, sans oublier le particularisme du moi source de l'individualisme : ces éléments, dis-je, se trouveront écartés, pour que la religion s'inquiète exclusivement de son objet, qui est de relier à Dieu, père de tous, et au Christ, Fils de l'homme, l'humanité et ses membres envisagés en leur unité, c'est-à-dire en leur fond, là où ne s'explique ni ne se justifie plus aucune tendance particulariste.

Insistons quelque peu sur cette notion de la catholicité, parce qu'elle donne lieu à de multiples équivoques, et que, mal comprise, elle pourrait provoquer le plus dangereux scandale intellectuel.

Quand on jette un coup d'œil sur la carte du monde, la prétention de notre Église à l'universalité paraît singulièrement démentie par les faits. Deux cent soixante millions de catholiques — chiffre respectable — s'y trouvent noyés pourtant, un contre huit, dans cette marée humaine qui roule sur la surface du globe, de l'Orient à l'Occident, un milliard six cents millions d'âmes.

Qu'on ne se hâte pas trop d'en triompher chez nos adversaires, ni de s'en attrister parmi nous. Le monde n'est pas fini, disions-nous; il commence, et d'ailleurs, ce qui importe, dans une masse destinée à la fermentation vitale, ce n'est pas le nombre des éléments en apparence étrangers : c'est le germe.

Un germe, ce n'est rien parla quantité; en qualité, c'est tout; c'est un pouvoir universel par rapport à la matière qui lui est soumise. Il peut manquer son résultat; un accident peut se produire; la matière peut résister anormalement : ce n'en est pas moins, quand on le juge en lui-même et à l'égard d'une matière bien disposée, un pouvoir absolu. Un spermatozoïde organise l'animal entier. Un bourgeon de levure suffit à une cuvée quelconque. Avec un grain de blé, on peut, avec le temps, ensemencer le monde. Ainsi, le Christ d'abord, le petit groupe apostolique

ensuite, l'Église enfin ont de quoi conquérir le monde moral, l'organiser religieusement et le conduire à ses destinées surhumaines.

Par ces comparaisons, nous ne faisons qu'évoquer les belles comparaisons évangéliques : Le royaume des deux sur terre est semblable au levain qu'une femme prend et qu'elle mêle à trois mesures de farine, jusqu'à ce que soit levée toute la pâte. Le royaume est semblable au grain de sénevé, la plus petite des semences, qui devient un arbre universel.

Le germe déposé dans le monde parle Christ n'est pas un de ces ferments qui se contentent d'une matière réduite, n'ayant pour rôle que de provoquer une éclosion partielle, strictement définie ; il s'adresse à la masse humaine, prétendant la faire lever toute. A condition pourtant qu'elle le veuille, car sa matière à lui est une matière douée de liberté ; à condition aussi de ménager les étapes, de se soumettre aux conditions infiniment multiples que tout travail universel doit subir.

D'où il est clair que le caractère d'universalité attribué à l'Église ne pourra jamais se juger complètement par l'extension de fait qu'elle aura réussi à conquérir. Si on la prend au début, son extension est nulle; le germe est seul, au milieu de sa matière non entamée. En a-t-il moins de pouvoir? Est-ce une raison pour lui refuser, si sa qualité interne le comporte, une valeur d'universalité qui sera chez lui une propriété, non un fait ?

Si l'on se reporte, par anticipation, au dernier état de la religion dans le monde, même alors, ce n'est pas le fait uniquement qui la jugera, puisque l'insuffisance qu'on lui attribuerait au nom de tels échecs

constatés, pourrait n'être que l'insuffisance des individus ou des groupes qui devaient se prêter librement à son action. « Quand le Fils de l'homme reviendra y croyez-vous qu'il trouve encore de la charité sur la terre ? » disait le Sauveur.

Entre ces deux extrêmes, si la religion est envisagée à Tune de ses époques historiques, aujourd'hui par exemple, on sera en droit de lui demander une extension proportionnelle au pouvoir qu'elle s'attribue, à sa valeur pour satisfaire les aspirations religieuses des hommes; mais aussi, proportionnelle au temps qu'elle a vécu, aux circonstances historiques qu'elle a traversées, au bon vouloir de ceux qui devaient collaborer à son action, en un mot à tout ce qui conditionne humainementle germe divin que nous disons être doué, de soi, d'une ampleur universelle.

A aucune époque, l'universalité catholique ne consiste donc dans le nombre des adhérents, hommes ou peuples. Le nombre, disaient les anciens philosophes, se tient du côté de la matière ; il ne dit rien, ne prouve rien. Le moindre moucheron vaut mieux qu'une montagne de sable. Ce qui importe, c'est l'organisation; c'est Vidée. Disons, ici, que ce qui importe, c'est l'idée active jetée dans le monde par l'Évangile, incarnée dans le Christ, ferment vivant de la masse humaine, incarnée, après le Christ, dans ce qui le représente, le prolonge, le fait agir, à savoir l'organisation catholique.

La catholicité est proprement, à son départ, une question d'organisation, en prenant ce mot dans son sens scientifique. Notre organisme religieux a de quoi satisfaire les besoins religieux de tous les peuples, de toutes les races, de tous les degrés de

civilisation ; il peut répondre à tous les états de vie, à toutes les dispositions légitimes des esprits, des cœurs, des individus, des groupes. Non pas que chacun de ses états à lui se trouve tout adapté à chacune de ces choses; mais il est adaptable, toujours, sans cesser d'être lui-même, sans nul concessionnisme, ce qui suffit à dire qu'il est une clef universelle des âmes, un moyen universel des peuples, en vue de l'exploitation du sentiment religieux authentique et de l'acquisition de ses fins.

Tout cela ne se voit point sur la carte !

Pourtant, la carte y joue un rôle. Car si elle n'était là pour souligner la valeur d'adaptation universelle de l'Église, nous en serions réduits, pour en juger, à l'analyse du germe que le Sauveur lui-même nous disait être enveloppé de mystère. « Le royaume de Dieu est dans le secret », disait-il.

Si quelqu'un voulait se rendre compte, en analysant un grain, de la qualité de la plante qui en peut sortir, à quoi aboutirait-il? A des aberrations. De même, celui qui eût voulu préjuger, au Cénacle, de ce que les Douze accompliraient dans le monde, s'y fût trompé certainement. 11 nous faut l'expérience, pour juger, au moral ou au physique, de la valeur d'un germe. Quand on ne reconnaît pas une graine, que fait-on? On la sème :1a plante qui pousse en sera le témoignage. Il ne sera pas d'ailleurs nécessaire d'attendre un développement complet : celui-ci peut être empêché par des circonstances accidentelles; mais le fait seul que la graine a germé, qu'elle a germé ici ou là, qu'elle a pris tel aspect, s'est adaptée à telles circonstances, ce fait suffit à prouver sa valeur.

SES CARACTERES GÉNÉRAUX. ti9

Or, munis de cette nonne, regardons notre Eglise catholique.

Nous l'avons dite universelle en ce sens qu'elle exclut tout d'abord le particularisme des races, des peuples. Qu'elle l'ait prouvé, c'est ce que personne n'est en droit de contester. Son début, qui paraissait entaché de judaïsme, puisqu'elle naissait de la Synagogue comme l'arbre qui s'élève dans le ciel en continuité avec le rocher, son début marque aussitôt la direction élargie qu'elle prendra. Sous l'impulsion énergique de Paul ; avec l'aveu et sous la direction un peu timide de Pierre, elle pousse des branches dans tous les sensuelle ne distingue ni Grec ni Juif, ni circoncis ni incirconcis, ni Barbare ni Scythe y déclarant que le Christ est tout en tous (Col., m, 9).

C'était là une révolution de portée incalculable, dans un monde religieux qui avait envisagé jusquelà le temporel et le spirituel, la religion et la nation comme liés d'un lien indissoluble.

C'est à la réunion de Jérusalem, le premier des conciles, que se décide sur ce point l'avenir. Parce qu' « il a semblé bon au Saint-Esprit et à nous », ainsi que disent audacieusement nos apôtres, voici que le char de l'Église s'ébranle, et, quittant le sentier juif, qui ne conduit qu'à la citadelle nationale appelée Temple, il prend la route du genre humain, destiné à camper sous le ciel partout où il y aura des âmes à relier au Christ, des groupes à faire entrer dans le cadre indéfiniment élargi d'une famille d'immortels.

Depuis, notre Église n'a-t-elle pas réalisé cette

mission d'évangéliser le monde sans troubler ses relations temporelles et en respectant les cadres nationaux qu'il se donne?

Nos missionnaires regrettent parfois qu'on les regarde, là-bas ou ici, comme de simples émissaires nationaux, enveloppés d'un drapeau, si cher ou glorieux qu'il soit, alors que l'étendard qui les drape est simplement marqué du signe de la croix.

Qu'un missionnaire français fasse du bien à la France, là où il passe, c'est dans l'ordre; son cœur doit rayonner ce qu'il contient d'amour et de fierté à l'égard de cette mère lointaine qu'on ne peut quitter jamais sans gémir. Mais il n'est pas pour cela missionnaire de la France; il est un missionnaire d'Évangile, et l'Evangile s'adresse à toute créature. Il ne demande à aucune de s'affilier à une race, à un peuple, et, en fait, ceux qui vivent de sa vie ne laissent pas de vivre, politiquement, les vies les plus diverses. Toutes les couleurs humaines y sont représentées, toutes les contrées aussi. Première marque d'universalité, de catholicité effective.

En second lieu, notre Église abstrait, dans son action, des particularismes de secte. Sectes philosophiques, politiques, économiques, ont souvent cherché à accaparer son action. Quand elles ne le cherchaient pas, il arrivait que les circonstances parussent y inviter, comme s'il n'y avait de salut pour la pensée religieuse qu'à condition d'emboîter le pas tantôt à Platon, tantôt à Aristote, tantôt à Descartes et tantôt à Auguste Comte ; tantôt aux partisans d'une royauté de droit divin, tantôt à la république démocratique identifiée complaisammentavecTEvan-

gile; tantôt à l'esprit conservateur, tantôt à un socialisme mystique qui se croit issu du Sermon sur la Montagne.

Tout cela, notre Église le combat. Elle utilise toutes les doctrines, toutes les tendances, toutes les valeurs assimilables à sa vie; mais, pareils à l'aliment qui, une fois assimilé, se trouve vraiment assimilé, c'est-à-dire perd son autonomie et rentre sous la loi vitale : ainsi, au début de l'Église, le sentiment israélite, la pensée grecque, l'organisation romaine; plus tard, une foule d'apports de l'ordre intellectuel ou pratique ont été incorporés à la vie catholique sans que le germe initial y perdît quoi que ce soit, satisfait de se nourrir, de s'enrichir toujours plus, dans la même essence.

Chez l'hérétique, ou chez le chrétien faible qui succombe à la science, au sentiment ou à la politique, c'est l'aliment qui a le dessus, comme si le chasseur, s'attaquant à un gibier trop puissant pour lui, se voyait dévoré par ce qui devait faire sa nourriture. Mais la foi authentique a une consistance ferme; tout la sert, rien ne l'absorbe; ellemême respecte tout, à condition d'être respectée. Si elle a des préférences, c'est que les doctrines, les pratiques, fussent-elles légitimes, ne sont pas de valeur égale. Celles qui lui offrent plus de garanties sont par elle sagement conseillées, voire imposées à ceux qui dépendent directement de son action. Mais c'est là du relatif. Absolument parlant, TÉglise ne rejette que ce qui se fait voir incompatible avec son dépôt religieux, et elle n'impose que la religion même.

En raison de ces oscillations qui font de la marche

d'un grand corps une ligne sinueuse, on pourra, à certaines époques, incliner ici ou là et paraître s'inféoder. Quel est le vivant qui suit sa destinée comme une bombe? Cela ne ressemblerait guère à la vie! Encore la bombe suit-elle une parabole. Mais je dis qu'une solidarité avouée, durable avec une forme quelconque de la pensée systématique, avec une forme de gouvernement quelle qu'elle soit, avec un système économique exclusif, on ne la rencontre pas dans l'Eglise. Saint Augustin était un platonicien convaincu; saint Thomas un aristotélicien militant; Fénelon était cartésien; Malebranche avait une philosophie à lui, et tous, intellectuellement aussi bien que pratiquement, professaient le même christianisme.

De même, notre Église a vécu pacifiquement avec des royautés, des empires et des républiques; elle a lutté avec des royautés, des empires et des républiques : preuve que ses luttes et ses accords ne procèdent d'aucun exclusivisme; mais ont rapport à ce qui dépasse les formes transitoires des groupements nationaux, pour s'inquiéter de ce qui est proprement la loi de l'homme.

De même aussi, le catholicisme a vécu respectueux, patient sous des régimes économiques fort divers. Il est né au temps de l'esclavage : il ne l'a pas maudit; il a fait mieux, il l'a fait fondre au feu de son influence réformatrice. Il a suivi d'un pas tranquille une évolution séculaire émanée de lui, comme une automobile suit la lumière qu'elle projette en avant avec ses phares. Il est tout prêt à pousser plus loin sa marche, et même le socialisme, à certains égards, ne lui ferait pas peur, si le socialisme, re-

nonçant à être une fausse doctrine de vie, une rébellion contre les rapports les plus naturels des hommes, et par surcroît un refus de Dieu, c'est-àdire une religion à rebours, consentait à se renfermer dans son objet : l'économie sociale.

Que dire maintenant du particularisme de caste? L'Église est-elle pour les grands contre les petits? pour les petits contre les grands? On lui a adressé à la fois les deux reproches : preuve de la vanité de ces critiques, tout au moins quant à la doctrine elle-même et à la coulée générale de sa vie. Les déviations individuelles, on les abandonne.

On a dit du christianisme qu'il était une religion de gueux, et l'on a dit qu'il dînait au château. Or, qu'on approuve ou non, les deux choses sont vraies, comme il est vrai de notre Sauveur que, né dans une étable et empressé auprès des bergers, il a reçu pourtant la visite des rois, a dîné chez le Pharisien, a présidé les noces de Cana, et avec cela mangé la moitié d'un poisson au bord du lac, accroupi près d'un feu, sous l'azur pâle d'un matin de Galilée qui ne couvrait à Tentour que le groupe ému des pêcheurs d'hommes.

Voudrait-on que l'Église n'appartînt qu'à une catégorie sociale? qu'elle prêchât dans un sens abusif : Malheur aux riches! ou dans un sens à la fois abusif et odieux : Malheur aux vaincus de la vie? Les doctrines nietzchéennes ne seraient pas éloignées de ce dernier sentiment; une fausse démocratie tend vers l'autre. Mais l'Évangile échappe à ce dilemme fallacieux.

« Malheur aux riches », quoi qu'on en puisse penser, ce n'est une malédiction pour personne; c'est

là, dans la bouche du Sauveur, un cri de miséricorde, puisque cela signifie : Pauvres riches! malheureux riches! qui échappez si difficilement aux fascinations de la vie, aux abus de la puissance !

Quant aux petits, ils sont assez les aimés de l'Evangile, et notre Église, en tout temps, fit assez pour eux, elle fait encore assez pour qu'on ne dise pas qu'elle les dédaigne.

La vérité, c'est qu'elle dit comme saint Paul : Je suis le débiteur de tous. Riches, pauvres, grands, petits ont place dans ses sollicitudes. Ses saints sont Benoît Labre et saint Louis ou Henri d'Allemagne, la bergerette Geneviève et la reine sainte Elisabeth. Elle dira que grands ou petits, possédants ou prolétaires n'ont pas à se regarder, religieusement, comme placés aux deux pôles de la vie; ils mènent, dans le Christ, une vie commune, puisqu'ils préparent les mêmes avenirs, par des moyens au fond identiques; puisque leurs sentiments peuvent et doivent s'élever au-dessus de la différence des objets; puisqu'ils s'entendent dire — les pauvres : « Ne craignez pas, petit troupeau, car il a plu à votre Père de vous donner un royaume » ; les riches : « Possédez comme ne possédant pas; car la figure de ce monde passe. »

N'insistons pas. Personne ne peut contester ici. Ceux qui s'irritent ne le font qu'à propos des abus, réels ou supposés, qu'ils constatent. Concédons les abus, et demandons en retour qu'on dise : L'Eglise, dans sa doctrine autorisée, dans son action d'ensemble, ne favorise ni grands ni petits, elle se fait toute à tous.

Ajouterons-nous que l'Église, dans son eosemble aussi, ignore le particularisme des sexes? On a parlé dans tous les sens de sa façon de traiter la femme. Nous n'allons pas entrer dans les multiples questions qui se poseraient à ce sujet. Qu'il suffise de rappeler le mot qui dit tout le fond des choses : Religieusement, « il n'y a plus ni Juif ni Grec, ni esclave ni libre, ni femme ni homme ; car vous êtes un en Jésus- Christ ».

L'antiquité ne s'exprimait pas ainsi. Elle n'accordait à la femme qu'une destinée secondaire, greffée sur celle de son conjoint. Toutes ses institutions, religieuses ou autres, ses mœurs, ses sentiments, à moins qu'ils ne fussent corrigés par l'amour, qui sait franchir toutes les distances, tout cela signifiait: L'homme existe; la femme coexiste; l'homme, c'est l'homme; la femme n'est homme qu'à travers lui, comme les objets dont il se sert, comme l'animal qu'il apprivoise, comme les esclaves qu'il se soumet.

C'est le christianisme qui a expulsé du monde ce sentiment. C'est l'Église catholique qui en a enrayé les retours partout où l'hérésie ou le paganisme renaissant menaçaient, chez la femme, la dignité de personne humaine. La Vierge mère, épouse du Saint- Esprit, n'est que l'expression mystique, réalisée en une personne, des pensées catholiques relatives à la femme.

Associée à tous les rôles, même au rôle rédempteur, la femmç est avec l'homme, religieusement, sur un pied d'égalité parfaite. Les différences sont de l'ordre pratique et se rapportent à la division du travail humain. Aucun exclusivisme voulu ne fait

brèche, à son sujet et à son détriment, à l'universalité enveloppante de l'Eglise.

Achevons la liste, en dénonçant une fois de plus celui des particularismes qui est le plus particulariste de tous :1e particularisme du moi, père des religions individualistes. Cet égotisme est antithétique à l'Église tellement, que s'il suivait jusqu'au bout sa logique, réduisant religieusement les humains à l'état de poussière amorphe, il en serait le contraire précis. Église signifie assemblée. Église universelle ou catholique signifie donc assemblée universelle : c'est bien le contraire précis de l'individualisme.

Nous avons dit assez que le protestantisme a consacré ce déliement, et qu'il est par là, de toutes les religions, la plus anticatholique. En fait d'Église, il ne comprend que ce groupe de trois personnes : Dieu, ou le Saint-Esprit; « Christ », et chacun de nous. Le reste, les églises prétendues qu'ont formées malgré tout les sectes, ne sont au vrai que des assemblages à côté, ne résultant pas à titre primitif du lien religieux lui-même.

Cela revient à dire qu'il y a autant d'églises que d'hommes. Cela revient à dire qu'il n'y a pas d'Église, si l'on appelle Église la société des hommes unis au Christ pour vivre, en Dieu, une vie réellement commune.

A cela nous avons rattaché cet état d'esprit de nos contemporains qui, partisans des droits de l'homme mal compris, entendent murer la religion dans les consciences individuelles. « Pensez ce que vous voudrez, nous disent-ils; faites ce que vous voudrez,

mais dans le privé : la vie sociale doit se mener selon des principes laïques. »

En creusant bien, on verrait dans cette conception et dans la conception diamétralement opposée de notre Eglise, la source la plus féconde de conflits, entre ceux qui entendent régir à eux seuls la vie sociale des citoyens et un groupe religieux qui prétend être une société parfaite, c'est-à-dire autonome. Rien de plus hostile à une religion vraie, surtout quand elle est catholique, que cet abandon religieux, abandon qui rejette l'individu dans des groupements exclusivement temporels, déchirant membre à membre ce que nous avons appelé le corps du Christ.

La catholicité telle que nous l'avons définie, comme une propriété qui se révèle dans les faits ; qui donne lieu ainsi à ce que les théologiens appellent note (chose notoire^ de notum facere), la catholicité, disje, nous apparaît ainsi indiscutable en sa forme négative.

Reste à montrer, au positif, l'aptitude de l'Église à s'assimiler le monde, c'est-à-dire à le conquérir d'abord, s'il s'y prête, puis à le régir. Sauf que, sur ce dernier point, ce n'est plus un chapitre spécial qu'il faudrait écrire, mais tout l'ensemble de nos études ultérieures qu'il faudrait invoquer.

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