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CHAPITRE IV

La permanente comparaison qui nous a servi depuis le début à pénétrer le catholicisme, va nous servir encore à éclairer le présent objet.

L'Église est un vivant. Or le vivant est doué d'un pouvoir d'assimilation qui lui fait conquérir son milieu, en vue de l'incorporer à l'unité de sa substance. Ce pouvoir se confond, au vrai, avec la vie ellemême. Ce qui n'assimile pas ne vit pas. Ce qui cesse d'assimiler se détruit en tant que vivant et retombe, par dispersion de ses éléments, par cadavérisation, à la matière morte.

Notre Église, qui est vivante, assimile, conquiert, grandit par absorption d'individus et de peuples qui se laissent envelopper par la loi de vie qui est en elle.

Comme toujours chez le vivant, c'est au début que ce pouvoir assimilateur trouve ses plus hauts triomphes. Les conquêtes des apôtres, celles des premiers siècles chrétiens sont comme la vie ardente de l'enfant, qui pousse en une année plus qu'il ne poussera, plus tard, en dix ans.

Aux premiers jours, le petit organisme naissant se compose d'un minimum d'éléments : les Douze, avec, autour d'eux, les disciples proprement dits et quelques adhérents plus ou moins fermes. 11 présente un minimum d'organisation : un chef et onze égaux sont d'abord toute sa hiérarchie. 11 n'a rien de ce qu'il faut, en apparence, pour travailler le milieu qu'il doit assimiler, étranger à tout moyen de propagande calculée, à toute séduction humaine.

Mais il contient en soi un Esprit; il est peuplé de visions et d'impulsions larges comme l'univers humain, hautes comme la divinité qui a fait irruption sur la terre. Visions qui cherchent, âmes d'inquiétude et d'ardeur, des esprits où se loger, des cœurs où se prendre. Elles sauront les trouver. Le souffle qui s'agite au dedans de ce vivant surhumain a de quoi agiter le monde.

Nos apôtres s'en vont, sans tapage extérieur, sans réclame, vivant la vie divine pour leur compte, en laissant voir les fruits , la prêchant de toute leur âme ou plutôt de tout leur être, ne comptant, pour attirer les autres, que sur l'attirance qui les a eux-mêmes conquis et dont ils ont toujours, au dedans, la hantise.

Le Christ, qui vit en eux, les remplit de cette puissance céleste qui lui avait fait dire : Ne craignez pas, vous qui serez pressurés dans le monde; ne craignez pas, fai vaincu le monde. Le sang de la croix, qu'ils distribuent dans des calices ; le pain vivant où le grain demeure immortel, quoique broyé, seront la nourriture et le breuvage de la terre. Nourriture fécondante, semence multipliée qui lèvera en moissons dépeuples; breuvage qui fera monter les gerbes

vivantes aussi haut, dans leur ascension morale, que

les herbes arborescentes des débuts de notre globe,

Où rien n'était petit, quoique tout fût enfant

Partout où pénétrèrent ces hommes, ces représentants de l'Esprit devenu immanent au monde, le monde ambiant céda ; il abandonna une partie de sa substance, joyeusement détachée de lui, pour la laisser assimiler au nouvel organisme.

Celui-ci grandit sans rien détruire. 11 n'avait pas besoin, pour se développer, de porter la mort dans les institutions et dans les organisations temporelles. Il aspirait à en changer l'âme, qui réagirait ensuite sur le corps; mais, pour l'instant, il se contentait de se former, lui, avec des adhérents laissés à leur loi d'action temporelle, rangés pourtant sous les lois supérieures de la nouvelle vie.

Comme la première fois, lorsqu'il était apparu sans bruit dans la grotte de Bethléem, le Royaume de Dieu vint en ce monde sans y être remarqué. Il n'interrompit pas le train des choses; il fut le grain qui tombe des mains du semeur hâtif; il roula, semence obscure, sous le pied des passants distraits, sous le pied des Césars.

Quand ceux-ci le virent percer ses aiguilles vertes, ils donnèrent du talon, rageusement ou négligemment. Mais on se tromperait si l'on croyait qu'ils y attachaient d'abord une grande importance. Dans les allées bien dressées de leur empire, cette verdure détonait : ils ratissaient, ils tuaient; mais à qui leur eût dit que c'était là une pépinière pour une forêt universelle, ils eussent sans doute répondu par la moue romaine.

SES CARACTERES GENERAUX. 13 r

On laissa les mentons volontaires se plisser. Oiprogressa chaque jour; on passa de la synagogue étroite où descendaient à l'ordinaire les apôtres en tournée de prédication à l'enceinte élargie déjà, moralement, des libres catacombes. De là, on passerait sur le trône, et à côté, et au-dessous, et au-dessus également, là où siègent, solitaires, les princes de la pensée.

Partout, chez les esclaves et chez les philosophes, on ferait des adeptes. De groupe sans cohésion visible, on deviendrait société, puissance gouvernementale et deux fois conquérante : conquérante au dedans, pour enserrer plus fort sa matière et lui communiquer une plus riche essence de vie; conquérante au dehors, pour, élargir son cercle d'influence et réaliser progressivement la tragique et sublime prophétie du Maître : « Quand f aurai été élevé de terre, j'attirerai tout à moi. »

Cette puissance d'expansion, manifestée au débutr serait-elle éteinte depuis? devrait-elle s'éteindre un jour? et verrions-nous notre comparaison éclairante se retourner contre nous, en ce que le vivant qui naît, croît, ralentit peu à peu sa marche et finalement dépérit et meurt, nous donnerait à penser qu'il en sera ainsi de l'Eglise?

Ne le croyons pas. Toute comparaison cloche; il n'en est point, parmi les choses de l'expérience, qui expriment à fond les choses de l'esprit. I/Égïise est un vivant; mais c'est un vivant à part. Car l'Esprit qui l'anime n'est pas un de ces pouvoirs de vie — telle lame humaine — qui n'ont rapport qu'à une matière limitée, pour un temps, satisfaits de la

lancer, cette matière vive et déficiente, comme le projectile à trajectoire définie d'avance, dans l'aventure rapide de la vie.

L'idée vitale appelée âme ne domine pas sa matière assez pour la disputer indéfiniment au milieu, c'est-à-dire à l'ensemble des activités naturelles, à la nature générale qui se propose d'en faire autre chose. Nous mourons, parce que la nature a besoin de la matière que nous détenons et ne peut nous la laisser toujours. Mais la matière que l'Esprit de Dieu anime, dans l'Église, n'a pas d'autre emploi que celui qu'il en fait. Tout est pour les Elus, 11 n'y a donc pas de raison pour que l'Église meure. Elle ne doit pas mourir. Elle évolue sans cesse, comme un vivant immortel. Sa courbe de développement n'est pas la parabole du projectile qui, à un moment donné, touche le sol : c'est l'hyperbole qui fuit à l'infini.

Si donc on l'assimile au vivant, il faut aussitôt corriger la formule. L'Eglise est un vivant qui se fait et ne se défait jamais. Ou plutôt, elle se défait ici ou là partiellement, ayant ses crises ; mais elle n'a pas de sénilité, parce que l'Éternité est en elle.

Or, si l'Église ne meurt pas, son pouvoir d'assimilation ne meurt pas davantage.

L'âme de l'Église, qui est l'Esprit divin, est un réservoir de force inépuisable. Il égale en valeur un infini de conquête, étant un infini de pouvoir.

Supérieur à cette âme du monde dont rêvaient les anciens philosophes, et qui enveloppait de son action tout le visible, l'Esprit divin qui anime l'Église enveloppe à la fois le visible et l'invisible, ce qui est et ce qui n'est pas, s'étendant au possible et à

toutes ues ampleurs; n'ayant pour bornes, autant qu'il est de soi, que l'au-delà indéfini de toutes les bornes ; ne trouvant de bornes effectives, dans son effort terrestre, que celles qu'il nous plaît de lui opposer, nous qui sommes appelés à unir nos faiblesses à sa force, nos pesanteurs à son élan.

Son but, en tant qu'il agit par le Christ, homme universel, et par l'Église, organe de cette incarnation continuée, c'est de rendre fils de Dieu, dans le Christ, et par conséquent dans l'Église, l'universalité des hommes ; c'est, selon le mot tant de fois cité de l'Écriture, de renouveler la face de la terre. Il le peut, quant à lui, sans effort; il le peut, avec nous, si nous le voulons, en y mettant les conditions de durée et de soumission aux complexités inévitables d'une telle œuvre.

Si donc un arrêt de développement se produisait jamais dans l'Église, il faudrait en accuser les hommes, qui se montreraient ou lâches dans l'action conquérante que suggère toujours l'Esprit, ou rebelles aux effets de cette action. Ou bien alors, il faudrait arguer de contingences qui peuvent toujours, momentanément, arrêter l'essor le plus large.

Mais en fait, nous n'avons pas besoin de recourir à ces explications in extremis.

A aucune époque, la vitalité de l'Église n'a cessé de se manifester par des acquisitions nouvelles. Elle a subi des pertes, comme le vivant qu'une maladie ou une opération douloureuse prive d'un membre ; mais elle les a réparées amplement.

Le nombre de ses adhérents n'a jamais cessé de croître.

La force de vérité qui est en elle; cette adapta-

tion merveilleuse aux lois de la vie qui fait d'elle,, précisément parce qu'elle est divine, la plus humaineet la plus pratique des institutions; l'attirance des espoirs illimités qu'elle permet; le poids des désirs qu'elle satisfait, des aspirations naturelles auxquelles elle montre leur objet adéquat, plus que cela, surabondant : c'en est assez pour lui amener, d'un mouvement continu, ces êtres de désir que nous sommes.

Non que tout désir implique, de soi, la vérité de ce qui s'offre à le satisfaire; mais le désir qui amène à l'Eglise, par elle au Christ, par le Christ à Dieu, c'est l'être même du cœur humain, et rien ne satisfait l'être, si ce n'est l'être; rien ne nourrit un vivant et ne lui procure l'apaisement, si ce n'est l'aliment proportionné à sa nature : herbe pour Therbivore, chair pour le Carnivore; pour l'homme, divinité participée sous forme de vérité et de bonheur.

De sorte que, ici, désir et vérité se rencontrent. Nous n'aspirons à Dieu que parce qu'il est notre aliment. Si ce Dieu vit dans l'Église, par le Christ, il est normal qu'en lui apportant une âme saine, droite, dégagée des complications qui peuvent toujours, accidentellement, embrouiller nos cerveaux, on le reconnaisse et on l'adore.

C'est ce que voulait dire le Sauveur au philosophe dédaigneux et distrait qu'il trouvaitdans Pilate. « Je suis nèy disait-il, et je suis venu dans le monde pour rendre témoignage à la vérité; quiconque est fils de la vérité entend ma voix. »

11 y a lieu seulement de se demander pourquoi le christianisme, parti pour sa carrière comme le géant soleil de la Bible, ne mérite pas encore le

même éloge que l'astre : Rien n'échappe à ses feux.

Mais cela, à le juger en général tout au moins, n'est pas un grand mystère.

Au lendemain de la Pentecôte, sous l'impression des grands événements accomplis, des paroles entendues, poussés par les clameurs de la croix, les Douze et leurs disciples des premières générations se précipitent à l'œuvre avec une ardeur conquérante qui ne pourra se retrouver que rarement, jamais avec un tel ensemble.

Régulièrement, un siège commence par un lent investissement et se termine par l'assaut. Ici, c'est le contraire. L'assaut d'abord, parce que, au moral, et surtout au surnaturel, une manifestation initiale est indispensable. L'Epiphanie a précédé la vie cachée.

Et puis, la citadelle est là, à pied d'œuvre; le christianisme est né sous ses murs : c'est ce pouvoir formidable de Rome, qui peut tout écraser et qu'il faut vaincre. Après, les armées se dissémineront et agiront avec moins de fièvre. A la période de conquête succède toujours la période d'organisation. Les soucis administratifs, même pour le spirituel, vont croissant avec l'ampleur des richesses amassées.

Enfin, à ces raisons ultra-générales, s'en ajoutent d'autres d'ordre psychologique et historique, expliquant que tout n'aille pas, toujours, comme au début du christianisme.

Les libertés individuelles viennent en cause, dans un domaine où le principal est l'adhésion, la conversion du cœur. Et sans doute, les libertés indivi-

duelleSj prises une par une, n'ont pas de raisons d'être meilleures ici que là; mais il y a des courants ; il y a des crises de bon ou de mauvais vouloir, chez les générations qui se succèdent. Bien des causes peuvent y concourir.

Or, le berceau de l'Évangile semble, à ce point de vue, avoir été placé providentiellement dans un milieu des plus favorables. Toutes les philosophies ayant fait faillite, et le mélange des cultes venus de tous les points de l'univers réveillant fortement les âmes sans avoir de quoi les satisfaire, l'impuissance spirituelle et l'ardeur spirituelle s'ajoutaient pour préparer les voies du Seigneur, pour donner de l'écho à la parole prononcée par Jésus dans le parvis du Temple et reprise par l'Église : « Quiconque a soif y qu'il vienne à moi et qu'il boive. »

Plus tard, les situations seraient souvent différentes, et deux cas se présenteraient, contraires entre eux, également étrangers au premier, qui concluraient aune réduction d'influence de l'Église.

D'une part, les bienfaits de l'Église, les résultats moraux et sociaux de son action s'infiltreraient dans des milieux non encore conquis, se conserveraient dans des milieux séparés, les empêchant, quelque paradoxal que cela paraisse, de venir ou de revenir à elle.

Cela n'est paradoxal qu'en apparence. Quand une source jaillit, elle fait pousser des plantes, puis, peu à peu, une forêt. La forêt, à son tour, retient l'humidité, et plus d'un arbrisseau, s'il philosophait, croirait inutile la source.

Nous connaissons cela! Combien de gens nous disent : Je n'ai pas besoin de l'Église : ma vie morale

s'établit sans elle et se suffit. Ils ne songent pas que leur vie morale émane de l'Église, par l'intermédiaire d'un milieu spirituel, d'une atmosphère que le christianisme a séculairement pénétrée de ses arômes. De sorte que leur raisonnement revient à ceci : Je puis dédaigner mon père, ayant touché mon héritage.

Seulement, comme ces héritages-là se dissipent, nous avons vu nos générations revenir au paganisme, pour avoir cru que leur christianisme démarqué leur suffirait sans le Christ. C'est ainsi que nos jeunes Turquies, nos jeunes Japons, et la Chine peut-être à leur suite, recevant par infiltration des valeurs sociales issues primitivement de l'Évangile, pourront se croire en état de s'en passer, le considérant comme une étape. Il faudra voir le résultat. La jeune Turquie nous le montre déjà en suffisance.

L'autre cas est inverse. Il est dit dans l'Évangile : On donnera à celui qui a. Certains milieux n'ont pas assez, moralement, pour se trouver préparés à l'Evangile. Engourdis séculairement; plies à des forme» religieuses grossières qui ont émoussé en eux le sens du besoin, ils sont des vases sans anses et pesants, qu'on ne sait comment saisir.

Il y a bien en chacun le désir de fond, le besoin, de nature que nous avons analysé et que l'Évangile doit satisfaire ; mais le désir ne s'élève à l'espérance et à la recherche que s'il voit du possible, s'il s'y sent adapté, éprouvant par contraste le sentiment de son vide. Ce serait le cas de répéter le mot que Pascal se fait dire par le Maître dans le Mystère de Jésus : « Tu ne me chercherais pas si tu ne m'avais déjà trouvé. »

Souvent, dans les contrées abordées par les missionnaires, la prédication évangéîique apparaît étrangère et inassimilable par trop de valeur comparative. Les âmes d'élite y viennent; la masse est réfractaire. Il faut attendre. Quelque secousse morale ou quelque lent réveil feront se lever ces peuples assîs à l'ombre de la mort et que la mort retient. Pour l'instant, ils ressemblent au gelé de Russie qui n'a pas froid et ne veut pas qu'on le frictionne. L'ordre de Varsovie, la paix du cimetière moral sont un des grands ennemis de l'Évangile.

Mais l'obstacle le plus puissant, peut-être — et celui-là est universel, l'Église Fa trouvé et le trouve devant elle dans tous les siècles — c'est celui qui vient de la politique.

Prenons ce mot dans son sens le plus général, pour signifier les particularismes nationaux ou ethniques, qui répugnent à une incorporation à vrai dire exclusivement spirituelle; mais qu'on soupçonne instinctivement, et, croirait-on, invinciblement, de vouloir déposséder l'État, de vouloir constituer un État dans l'État.

Ce soupçon est d'autant plus facile à former, chez les non-chrétiens, et aussi chez les chrétiens dissidents, que tous, nous l'avons vu, confondent plus ou moins complètement, en doctrine ou en fait, le spirituel et le temporel.

Les missionnaires qui abordent en Chine représentent, pour la masse, les diables étrangers; les catholiques de Londres, c'est la mission italienne. Dans ces conditions, pour ceux qu'abusent de tels propos, ce n'est plus seulement la malice native,

qui résiste à Dieu; c'est ce qu'il y a de très bon dans les âmes, qui vient mettre en échec ce qu'il y a de meilleur. Outre la crainte des sacrifices exigés, les habitudes d'esprit à répudier, les longues hérédités à secouer, choses déjà douloureuses, il y aura, contre la foi, ces sentiments plus que respectables : le patriotisme et la solidarité de race. Ceux chez qui la hiérarchie des valeurs n'est pas bien établie, ou qu'on égare, seront donc nécessairement réfractaires. Ils s'éloigneront, par vertu, du foyer des plus hautes vertus.

Il ne s'agit pas d'épuiser en ces quelques mots une question de fait infiniment complexe : nous marquons quelques directions; nous suggérons quels genres d'obstacles arrêtent pour si longtemps la conquête ample que nous disions être de droit, étant donné ce qu'est l'Église.

Le Sauveur y fit allusion toutes les fois qu'il combattit — et ce fut souvent — le messianisme juif tout imbibé de ce qu'on pourrait appeler, avec le socialiste Bernstein, le catastrophisme.

Une catastrophe morale, une subite manifestation de puissance, une ruée irrésistible de Dieu, si Ton £oai ainsi parler : voilà ce qu'attendaient de leur Messie les meilleurs des Juifs. Les autres n'attendaient que de la politique lucrative : ne plus payer le tribut à César et continuer à le ronger par l'usure.

Jésus oppose sans cesse à cette conception celle qu'exigent les voies providentielles; celle que suggère la nature, œuvre de Dieu aussi, et sur laquelle se calque la surnature.

Grandiose évolution à partir du rien ; marche rapide à certains moments et piétinements ou reculs à

d'autres; lent envahissement de ce qui arrête; lente usure de ce qui résiste; patience, ténacité et acceptation des limites imposées par une multitude de conditions impliquées Tune dans l'autre, comme une foret de lianes : tels sont les procédés de la nature, et aussi ceux de l'histoire, l'histoire chrétienne comme l'autre.

Toutes les paraboles de Jésus relatives à son œuvre tendent là, et toute son action les confirme. Quand il fait des miracles, il entend bien prouver sa mission ; mais non pas l'exercer comme par une contrainte morale. Aux coups d'éclat, il oppose l'invisible travail de la semence dans la terre ; à l'instantanéité, la lenteur; à l'infaillibilité, la relativité imposée par la liberté des âmes ; à l'imminence, un lointain indéfini.

On imagine volontiers que Y Agonie, au jardin des Oliviers, consista en partie dans cette vision exaspérante, pour une âme de feu, des retards millénaires imposés à ce qu'il contemplait tout présent en soi, et que son acceptation des avenir^ effarants par lesquels il faudrait passer, pour entrer dans les vues d'une Providence aux yeux de laquelle mille ans sont comme un four, était incluse dans ce mot soumis : « Que ta Volonté soit faite. Père, et non pas la mienne. »

Le dernier mot de tout cela, c'est que le Royaume de Dieu est en nous, et que nous, ce n'est pas chacun seulement; mais tous; mais le tout, avec ses emboîtements, ses enlacements inextricables.

Si le monde venait tout d'un coup à la vérité; s'il y venait seulement d'un pas régulier, ce serait sans doute un plus grand miracle : mais l'œuvre

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rendue ainsi plus divine d'un côté le serait moins de l'autre, parce qu'elle serait moins sage.

Bien mieux, ce ne serait plus l'œuvre entreprise : œuvre à deux, reposant sur l'incarnation. Ce serait Dieu sans nous, au lieu de Dieu avec nous. Ce ne serait donc plus la religion, qui est un lien entre Dieu et nous. Ce ne serait donc pas, surtout, la religion vraie, puisque l'humanité ne serait pas épousée telle qu'elle est, mais faussée, sous prétexte de son emploi ; absorbée, pour un meilleur succès prétendu qui serait au vrai un échec moral de l'œuvre.

N'importe, la vie est là qui attend sa pâture vivante. L'Esprit tient sa lumière et sa chaleur au contact, derrière l'amiante obscur et athermique de nos cœurs. Le Sauveur se tient à la porte de l'âme humaine, et il frappe. On refuse ou l'on oublie d'ouvrir ici ou là; mais que de portes éblouies, sur la surface de l'univers, en dépit de celles où la nuit s'obstine!

Il en est qui nous disent : C'est fini! Vous n'avez plus la vie en vous. La foi s'en va; notre milieu se déchristianise ; le Christ a perdu du terrain dans les classes dirigeantes de l'Europe; quand il viendra, selon le mot que vous nous citez, trouvera-t-il encore de la foi sur la terre?

Ceux qui parlent ainsi prennent leur petite pensée pour la boussole universelle, et ils ne voient même pas autour d'eux la désaffection croissante pour leurs négations et le renouveau marqué de la pensée catholique.

Chantecler se figurait qu'il faisait lever le soleil; il en est qui se figurent que leur négation fait coucher les astres. Ils le font croire autour d'eux à

quelques timides ; à nous aussi, ils cherchent à en imposer.

Mais regardant plus en large, sans parler de constatations toutes proches, nous nous apercevons que le troupeau du Christ s'est accru, dans ce siècle incroyant, avec une fécondité admirable. Vingt millions d'âmes, au moins, ont uni leurs voix à celles qui chantaient déjà dans le monde l'éternel Credo.

Et qu'on ne dise pas : Ce sont des Barbares, pour qui le catholicisme est une étape à traverser et un progrès relatif destiné à les amener au nôtre ! Des peuples qui jouissent largement du soi-disant progrès définitif, comme l'Angleterre, comme les États- Unis, sont attirés invinciblement par cette vie cathoique qui apparaît une mort à nos docteurs d'anticléricalisme. Il y a un siècle, on comptait aux jEtats-Unis cent mille fidèles à peine : on en compte aujourd'hui quatorze millions, et ce chiffre s'explique pour une part sans doute par l'immigration, mais pour une part aussi par les conversions. Dans une seule paroisse de Washington, on reçoit au baptême plus de cent adultes par année.

En Angleterre, c'est annuellement un chiffre de six mille âmes qui revient à l'Église; généralement, elles appartiennent aux classes les plus élevées ; ce sont fort souvent des pasteurs, dont la religion et la situation ne font qu'un; qui doivent donc tout quitter, renoncer à tout pour obéir à leur conscience. Ce ne sont pas là des primitifs qui font leur transition !

Non, certes! la situation de l'Église dans l'univers n'est pas ce que de petits esprits se l'imaginent. L'univers matériel et l'univers des âmes offrent à

l'Evangile des espaces démesurés. Il s'y avance d'un pas inégal peut-être; faisant halte parfois, soit pour organiser ses acquisitions, soit pour panser une blessure — divin marcheur qui saigne toujours des clous et des épines de la croix — mais ne renonçant jamais à l'étape; ayant toujours les yeux sur le but; comptant sur des promesses que nous seuls, par une malice invétérée, avons le pouvoir de rendre vaines ; sachant d'ailleurs que le cœur de l'homme n'est pas si dur, si aveuglé sur son propre intérêt, si pervers qu'il y ait lieu de désespérer de lui.

Alors, se sachant égale à l'immensité de l'univers, à l'immensité des temps et à l'immensité de nos cœurs, l'Église patiente et fait son œuvre. Son ardeur tranquille cherche toujours à répandre la vie qu'elle contient. Mais c'est en profondeur surtout, qu'elle travaille, persuadée qu'un petit groupe où palpite sans réduction d'influence l'esprit universel de son Dieu la fait voir catholique plus que ne le ferait une confédération d'empires, si dans ceux-ci régnait le particularisme de castes, de sectes, de nationalités, de couleurs, ou d'égoïsmes.

Et d'ailleurs, pour une part, les deux choses vont ensemble. Les époques où l'Eglise semble voir sa puissance d'expansion s'atténuer sont généralement celles où la vie intérieure des chrétiens est plus tiède. Les époques de conquête sont celles où, au dedans, l'Esprit de Jésus-Christ est actif.

Il y a là une leçon, pour ceux que tourmente sincèrement l'avenir de leur Eglise. S'ils la veulent effectivement catholique, qu'ils soient, eux-mêmes, catholiques effectivement.

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