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CHAPITRE V

Nous arrivons au quatrième caractère qu'on a coutume d'attribuer à l'Église.

V apostolicitè : ce mot dit tout de suite à notre esprit ce qu'il entend signifier. Pour le justifier, nous n'aurons qu'à faire appel une fois de plus à la nature d'une société religieuse qui, si elle n'était apostolique, ne serait rien.

L'Eglise, c'est l'humanité religieusement organisée, sous l'influence de l'Esprit du Sauveur, et procédant de ce dernier comme chef de race surnaturelle.

Dans cette définition de l'Église, l'apostolicité est incluse, puisque, prétendant être une vie émanée du Sauveur, celui-ci jouant le rôle de chef de race, l'Eglise n'a de valeur que si elle se rattache effectivement au Sauveur par une continuité ininterrompue et authentique.

Or, de cette continuité, le point de départ est le choix des douze apôtres, leur investiture comme représentants de Jésus, leur mission solennelle et l'établissement régulier de leur succession, en ce

qui concerne l'autorité; de leur tradition, en ce qui concerne l'ensemble du groupe.

Ce sont les Douze qui, entre le Christ et nous, établissent le passage. Us soudent la chaîne. Ils sont le premier anneau entièrement humain. S'il y avait une cassure ; si toute la chaîne ne tenait pas au premier anneau, elle ne tiendrait donc pas non plus à la clef de voûte mi-divine mi-humaine qu'est le Christ; elle ne tiendrait donc pas à Dieu.

Comme elle prétend y tenir, il ne faut pas s'étonner de voir appeler, chez nous, l'autorité centrale le Siège apostolique, et l'Église tout entière revendiquer une note d'apostolicité sans laquelle elle ne serait pas, authentiquement, cette synthèse du divin et de l'humain inaugurée dans le Christ par l'Incarnation; continuée en nous par cette incarnation permanente, sociale, appelée Église.

Aussi peut-on voir dans l'Évangile quelle importance le Sauveur attache manifestement à la constitution de son groupe de disciples.

Au début, il avait paru les cueillir au hasard. Au bord du Jourdain, au moment de son baptême ; en Galilée, le long du lac; au bureau des douanes de Capharnaûm ou sous le figuier de Cana, il dit : Viens !q\Y on vient. Déjà, d'ailleurs, il donne à quelques-uns des noms caractéristiques de leur mission, et, par cette prophétie, marque leur place dans son œuvre en prévision de l'avenir.

Mais quand il veut définitivement établir le collège apostolique, il passe toute une nuit en prières sur une colline; le matin, il fait ses choix et détermine les rôles. Toutes ses paroles marquent des intentions solennelles. « Ce n'est pas vous qui m'avez l'église. — T. i. 9

choisi, leur dit-il, c'est moi qui cous ai choisis. » — « Qui cous écoute m'écoute; qui vous méprise me méprise. » — « Ce que vous lierez sur la terre sera lié dans le ciel et ce que vous délierez sur la terre sera délié dans le ciel. » — «Allez et enseignez toutes les nations, leur apprenant ce que je vous ai commandé. » — « Celui qui croira et sera baptisé (c'està-dire sera incorporé à la vie nouvelle), celui-là sera sauvé, et celui qui ne croira pas, (c'est-à-dire qui ne sera pas incorporé d'une façon ou une autre à la vie que j'apporte), celui-là sera condamné. »

Par ces paroles et par ces faits, auxquels s'en joignent beaucoup d'autres, Jésus marque sa volonté de se rattacher au monde par les Douze; de marcher vers l'avenir par ce seuil.

Cette noble entrée des siècles chrétiens, ces débuts de notre vie collective, pleins du souvenir vivant et de l'influence effective du Sauveur, s'appellent les temps apostoliques. C'est là le chemin par lequel nous arrive la vie divine qui, un jour, à Bethléem, toucha le sol.

Pour mieux comprendre ce caractère de notre organisation religieuse que nous appelons Fapostolicité, on trouve du secours dans une phrase que nous avons déjà empruntée à la préface du Traité du vide, de Pascal : « L'humanité est comme un homme unique qui subsiste toujours et apprend continuellement. »

Un homme unique a sa continuité à travers le? temps. Tout vivant est un continu qui se déroule, à travers une série d'états, dans l'unité d'un plan organique qui, pris en soi, ne présente aucune

coupure. L'automatisme qui entraîne le vivant est comme une tradition venue de l'engendrant et qui s'applique autant qu'elle peut à en perpétuer les caractères.

11 se fait ainsi, du père au fils, puis dans la vie du fils en ses divers états, puis au delà, un passage d'unité qui est à la multiplicité de nos vies ce qu'est le fil aux grains d'un chapelet continu, ou si l'on veut une comparaison moins grossière; ce qu'est ridée à ses incarnations successives.

Quand il s'agit du spirituel, la continuité s'appelle proprement tradition. Quand le spirituel en cause est l'action religieuse du Sauveur, la tradition prend une unité que ne présentent nulle part ailleurs les traditions humaines.

Toute tradition est limitée en ampleur, sauf celle qui vient du chef de race. Puisque, en Jésus, la race des fils de Dieu est contenue, en principe, tout entière ; puisqu'il est, par mérite et par influence, l'engendrant universel des élus, la tradition religieuse qui vient de lui a un caractère universel. Rien ne peut accéder à Dieu, en principe toujours, qui ne soit compris dans cette tradition. 11 est, Lui, €omme le dit notre Apôtre, le nouvel Adam, dont le sang répandu passe en nos veines; dont l'Esprit est notre souffle ; dont le mérite multiplie nos valeur*»., portant à l'infini le néant que nous sommes; dont la puissance médiatrice actionne, au dedans, le christianisme, pareille au germe inextinguible qui, depuis les débuts de notre race, allume la vie dans des milliers de cerveaux et de cœurs.

Si l'on se souvient que Jésus est Dieu, et que l'Esprit qu'il nous communique est un Esprit vivant et

éternel, on concevra que la continuité de l'Église à travers le temps revêt une forme d'unité qui dépasse l'unité du temps; qui plante la vie chrétienne dans cette éternité dont Platon disait que le temps n'en est que l'image mobile.

L'Église, par Dieu, est au-dessus du temps; elle le touche par le Christ ; elle prolonge ce contact au moyen des apôtres, puis au moyen de la tradition par laquelle ils s'étendent vers l'avenir.

Appeler l'Église apostolique, c'est donc tout simplement l'appeler divine, chrétienne, traditionnelle, en un mot une, en Dieu, selon le temps, comme nous l'avons appelée une, en Dieu, selon l'espace.

L'apostolicité n'est que l'unité dans l'ordre du temps, en soulignant le point d'attache de la lignée chrétienne à son Christ, en la personne des Douze.

C'est bien pour cela que les dissidents, conscientscomme nous de l'impossibilité de se rattacher à Dieu autrement que par le Christ, et de se rattacher au Christ autrement que par les apôtres, prétendent que ce sont eux, qui sont apostoliques; qu'ils gardent, eux, la véritable tradition, dont l'Église romaine aurait dévié.

Mais comment justifieraient-ils cette prétention, eux qui sont individualistes, et qui, étant individualistes, ne peuvent être en continuité avec rien?

Qu'ils professent la doctrine des apôtres, ne le discutons pas pour l'instant. Si l'on voulait être malicieux, on leur demanderait : Laquelle? Ils en ont tant ! Mais ce n'est pas la question. Professer la doctrine de quelqu'un, la professer à part soi, la pratiquer sous sa responsabilité exclusive, ce n'est pas

être en continuité sociale avec lui. La société requiert autre chose qu'une doctrine ou une pratique librement communes. La société requiert l'organisation, l'autorité, le gouvernement, la mise en commun, sous ce gouvernement, des activités qui représentent le but social. Bref la société est une vie commune, une symbiose, dirait un savant.

Pour le protestant, il n'y a pas de symbiose; pas de vie en commun des chrétiens. Si l'on en crée une dans les sectes, c'est arbitrairement, en formant des groupes qui n'ont, selon la théologie réformée, aucune fonction religieuse. Pas de sacerdoce proprement dit : chacun est prêtre, son propre prêtre. Pas d'évêques continuateurs des apôtres. Pas de Pape successeur de Pierre. Tout cela n'est que mimé, s'il n'est pas écarté. Comment, dès lors, parler d'apostolicité dans le sens profond et plein que comporte notre théologie catholique?

C'est toujours le même grief qui revient, parce que, vraiment, les conséquences s'en font voir dans tous les domaines.

Déclarer que chacun de nous se rattache au Christ directement, à titre individuel, sous la poussée de l'Esprit, à vrai dire ; mais cet Esprit agissant en chacun solitairement, sans nul organe social, sans nulle continuité, par conséquent, ni dans l'espace, ni dans la durée : parler ainsi, c'est évidemment supprimer l'importance religieuse des apôtres.

Supposez une coupure entre le Christ et nous; supposez que sa doctrine, contenue dans l'Évangile, soit exhumée, aujourd'hui, de quelque fonds d'archives : un protestant, s'emparant du volume et le lisant sous la lumière de l'Esprit, peut commencer

sa vie chrétienne. Un catholique ne le pourra pas. Pourquoi? Parce que le principe individualiste gouverne le protestant, et le principe social le catholique. Parce que le protestant solitaire peut se fier à un livre, et que le catholique requiert une vie à laquelle il se joint, vie que le livre sacré contribue à nourrir; mais qu'il ne peut faire naître, n'ayant de valeur que dans et par l'Église. « Je ne croirais pas à l'Evangile, disait ilugustin, si je n'étais mû en cela par l'autorité de l'Église. »

Le protestant, exposé, prétend-il, à l'action du ciel, croit se suffire. Le catholique, lui, ne se sent sous le ciel et en relation intime avec lui que s'il est dans le groupe organisé que Dieu anime : groupe dont le Christ est chef, dont les chrétiens de tous les temps sont les membres, attendu que ce groupe a son unité temporelle comme il a son unité spatiale, étant un dans Celui qui appartient à tous les temps : le Christ; un, par le Christ, avec Celui qui domine et unifie tous les temps : Dieu.

« Comme mon Père m'a envoyé, ainsi je vous envoie », a dit le Sauveur. Comme sa mission à lui prolonge Dieu jusqu'à nous par une incarnation qui fait une unité de Dieu et de l'homme : ainsi la mission des apôtres prolonge vers nous le Christ, et Dieu qui lui est conjoint, faisant une unité, en Dieu et en Jésus, entre tous les humains de tous les âges.

Voilà ce que c'est que Papostolicité. Luther, Calvin n'ont rien compris à cela; ils ont rompu la chaîne. Leur Dieu est individualiste. Leur Christ est un personnage lointain, auquel ils ne sont reliés que par un livre. Et dans ces conditions, leurs apô-

très à eux ne sont rien, que des protestants avant le protestantisme, des isolés les uns par rapport aux autres, des isolés par rapport à nous, qui sommes aussi des isolés. Cela, au lieu de la grande vie commune qui, dans la conception catholique, enveloppe les temps et les lieux de son accolade immense.

La personne éternelle de Pascal, transposée au surnaturel, dans l'Église, est une pensée autrement haute que la pensée réformatrice.

Réformer de cette façon ; réformer une vie en la supprimant, en réduisant ses éléments à l'état de bribes inconsistantes, c'est une étrange réformation!

Les protestants ont réformé comme la branche qui, mécontente de l'arbre, s'arracherait violemment et jetterait sur le sol toutes ses feuilles. Mieux eût valu, renforçant la sève dans la branche et l'exposant, docile, aux influences du ciel, agir par là sur l'arbre entier. Tout le monde eût profité d'une haute réforme ainsi comprise. Celle de Luther a appauvri l'arbre chrétien et a tué la branche qui ne craignit pas de tomber sous la sentence du Maître : « Le sarment ne peut de lui-même porte?' du fruit, s'il ne demeure attaché au cep. »

Mais laissons là nos frères tristement séparés. Prenons conscience, nous, de l'union adorable que Dieu établit entre les grains de la grappe universelle, grâce à la sève qui coule, venue du cep sacré, par ceux qu'il a entés sur lui : les Douze, et nous communiquant tes sucs nourrissants, terre divine, Cérès aimante et ineffable qui portes les humains et leurs moissons ; qui alimentes leur vie d'un aliment de vé-

rite et d'amour ; qui leur donnes tout, répartissant seulement à travers le temps, pour un don supérieur, la progression de ce don qui esttoi-môme.

S'il est vrai, comme l'a écrit Spencer ^, que « l'ecclésiasticisme représente le principe de la continuité sociale » ; qu'il consacre « l'autorité des morts sur les vivants » ; qu'il « sanctifie l'autorité du passé sur le présent », et que, par suite, une de ses fonctions est de « préserver le produit organisé des expériences primitives contre les effets altérants des expériences présentes », on doit voir quelle valeur religieuse l'apostolicité exprime pour nous. Elle est l'autorité des grands morts, juges des douze tribus d'Israël symboliques; elle est, par eux, l'autorité du plus grand mort : Celui qui a revécu, mais se tient dans l'invisible ; et, par ces morts sacrés, elle est l'autorité du Vivant immortel, à nous communiqué selon les lois de visibilité, de sociabilité et donc aussi de continuité que nous avons dû reconnaître.

Grâce à ces hommes prédestinés, qui sortirent de la chambre haute du mont Sion pour conquérir le monde et les siècles, Dieu est avec nous, adhérant par son Christ à toute l'humanité solidaire.

Tout ce que Dieu possède est à nous ; ce que le passé en reçut est près de nous.

Par cette continuité qui fait de nous comme les contemporains de nos apôtres, les apôtres, et par eux tous les biens dont ils furent les dépositaires, sont les contemporains de tous les temps.

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