CHAPITRE VI
La note d'apostolicité se précise par une autre. Nous disons : L'Église une, sainte, catholique, apostolique et romaine.
Ce caractère romain de l'Eglise est ce que certains lui reprochent le plus. Nous aurons à dire pourquoi; mais avant de discuter, comprenons.
L'Eglise romaine, cela veut dire : L'Eglise qui se rattache aux apôtres, dont le chef était Pierre, évêque de Rome, et qui a donc pour chef, au cours des âges, le successeur de Pierre, l'évêque de Rome.
Cela n'a rien de mystérieux. Il s'agit de ramener Fapostolicité à son centre. Pour rattacher vraiment notre groupe religieux au groupe primitif qui a servi d'embryon à l'Église, ne faut-il pas le rattacher au centre d'unité de ce groupe primitif, représenté par Simon-Pierre ?
A aucun moment de sa vie, l'Église n'a été une anarchie. On ne trouve certes pas, à ses débuts, une organisation comme celle que nous voyons sous nos yeux ; mais il y en avait l'ébauche. L'ébauche, ce n'est pas à dire la même chose en petit, ainsi que se le figurent quelques-uns, — comme si l'on devait
trouver dans l'Église primitive un petit cardinalat, une petite congrégation de l'Index, et, de même, un pouvoir pontifical défini ainsi que le nôtre. Ces vues, peu scientifiques, on l'avouera, contredites par l'histoire très manifestement, ne s'imposent aucunement à nous. On ne trouve pas non plus, dans un gland, de petites branches ornées de petites feuilles, portées par un petit tronc. La poussée organique d'un vivant n'est pas un simple dépliage. Anaxagore croyait cela ; mais la science ne le croit plus*
Ce qu'il y avait dans l'Église primitive, c'est une Église primitive, c'est-à-dire un germe doué d'une tendance active vers ce que nous voyons. Germe défini en soi ; possédant des caractères propres et un commencement d'organisation, de telle sorte que l'ordre actuel en devait sortir par un concours de circonstances qui seraient au germe primitif ce que la terre et l'atmosphère sont à la plante.
Or, qu'est-ce donc qui, dans l'Église embryonnaire, représentait l'autorité centrale où nous voyons aujourd'hui le lien de notre Église? C'est le primat de Simon-Pierre ; c'est sa situation particulière par rapport aux Douze et aux disciples qui s'étaient joints à eux au nom du Sauveur. « Pais mes brebis; pais mes agneaux », lui avait dit Jésus au bord du lac, au moment où, ressuscité et près de quitter les siens, il leur marquait leurs rôles. Et toute la tradition a compris que cela voulait dire : Sois le pasteur des pasteurs, en même temps que du troupeau.
D'ailleurs, une parole capitale, plus claire encore que celle-ci, avait été dite quelques mois avant à
Césarée de Philippe. Pierre ayant solennellement confessé le Christ, répondant pour les Douze et déclarant leur foi comme leur porte-parole naturel et inspiré, Jésus avait répondu à sa déclaration par cette autre : «.Et moi je te dis : Tu es pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église, et les portes de V enfer ne prévaudront pas contre elle. »
Parler ainsi, ce n'était pas fonder l'Église sur un calembour, comme le prétendent quelques plaisantins, c'était renouveler une prophétie qui était déjà contenue dans le nom symbolique imposé à l'apôtre au moment de sa vocation. « Tu t'appelleras Pierre, ou Rocher », cela voulait dire déjà : Tu seras le fondement de mon œuvre.
On insiste maintenant sur la durée de ce rôle, que les dissidents voudraient croire personnel, et qui, selon les paroles de Jésus, se fait voir aussi durable que l'Église, qui sera elle-même aussi durable que le séjour de l'humanité sur la terre : « Tu es pierre, et sur cette pierre je fonderai mon Église, et les portes de l'enfer ne prévaudront pas contre elle. »
Ce qui est dit ici de la pérennité de l'Église n'est dit que pour souligner la pérennité du rôle attribué à Pierre.
Comme le fondement de la maison dure autant qu'elle-même : ainsi Pierre demeurera, par lui ou par ses successeurs, disons par sa fonction, le fondement de cette Église, contre laquelle les portes de l'enfer ne doivent pas prévaloir en raison même du solide fondement que Dieu lui donne. Tant que Pierre sera là, l'Église sera là ; tant que son rôle sera joué, l'Église demeurera ferme, et réciproquement, tant que l'Église subsistera, elle sera
portée par le rocher qui en est la première et commune assise.
Dès le lendemain de la mort du Sauveur, Pierre inaugure ce rôle de fondement spirituel; il confirme ses frères dans la foi en la résurrection de Jésus, point de départ de la vie en lui pour la suite des âges.
Selon Paul et Luc, c'est lui le premier qui adhère à la vie mystérieuse du Sauveur et qui communique aux autres la foi en ce dogme fondamental. Dans ce fait symbolique, les Pères de l'Église ont vu le premier effet de la primauté qui devait aller se caractérisant de plus en plus, jusqu'à ce que le Concile du Vatican en précisât la formule dernière.
Or, de cette primauté au caractère romain de notre Église, il n'y a plus que l'épaisseur d'un fait; à vrai dire d'un fait tellement considérable que l'avenir du monde en fut changé et que des luttes ardentes furent instituées de notre temps pour et contre sa réalité d'une part, sa signification de l'autre. 11 s'agit de la venue de saint Pierre à Rome.
En venant à Rome, soit peu de temps avant sa mort, soit vingt-cinq ans plus tôt, comme on l'a longtemps cru; en fixant là, en tout cas, le siège de sa fonction, Pierre donne à cette fonction des titulaires d'avenir. L'hérédité, qui ne peut pas être, ici, personnelle, sera réelle, dans le sens juridique du mot; elle tiendra au siège. L'évêque de Rome sera le successeur légitime de Pierre, comme le fils d'un roi est le successeur légitime de ce roi. De sorte que la continuité de gouvernement sera assurée, dans l'Eglise, par la continuité de succession des évoques de Rome.
Il ne sera pas nécessaire, pour cela, que les Papes habitent à Rome. Rome étant le point de départ de cette suite successorale, cela suffit pour que, en tout état de cause, Rome fût-elle arrachée à nos pontifes, détruite même, notre Eglise puisse être appelée romaine y ce qui signifie, encore une fois, pétrinienne, c'est-à-dire apostolique par antonomase, par là chrétienne authentiquement, par là divine.
C'est en ce sens que les anciens Pères disaient : Là où est Pierre, là est l'Église : Ubi Petrus, ibi Ecclesia. Cela veut dire : Là où est le centre, là est le cercle; là où est l'autorité centrale, là est la société.
On ne sera pas sans remarquer, même après les longs siècles écoulés, ce qu'il y avait de providentiel dans le choix de Rome comme centre de la catholicité, comme origine de tout le mouvement de conquête et d'organisation, d'extension et de concentration de l'Eglise universelle.
Jérusalem, ville d'Orient, ville du passé religieux du monde, serait le point de départ des initiatives sacrées ; elle n'en serait pas le centre. A l'orient, le soleil point ; mais au midi s'affirme la persévérance du jour, la distribution régulière des clartés, la puissance d'enveloppement lumineux et la régulation de la vie sur la terre.
Rome serait le midi du soleil chrétien.
Ce que Rome était pour le monde : un centre, Pierre l'était pour l'Église; et comme la ville par excellence, Urbs, rayonnait sur le monde et adressait les proclamations de ses maîtres Urbi et Orbi : ainsi, au spirituel, ferait l'Église.
La rencontre devait se produire ; elle se produisit, et c'est grâce à elle que Rome est encore Rame; mais c'est grâce à elle également que l'Église, humainement parlant, est l'Église. Non que le catholicisme n'eût pu s'établir autrement, ou ailleurs ; mais Dieu n'a pas coutume de se passer, pour en prendre d'autres, des instruments qu'a préparés sa providence. L'œuvre de la civilisation temporelle et l'œuvre religieuse trouvent en lui leur contact : il les aide l'une par l'autre.
En ce sens-là, il est très vrai de dire que la conquête de Rome par l'Église a été pour elle la route de l'avenir, le moyen le plus puissant d'universalité et de concentration unitaire.
En retour, si Rome exerce encore aujourd'hui cette attraction miraculeuse qui en fait non la citta italienne, mais une cité mondiale, bénéficiant, pour la hantise et pour l'admiration, d'un plébiscite universel, à qui le doit-elle ?
Les grandes vaincues de l'histoire : Memphis, Thèbes, Ninive, Babylone, Athènes même périrent ou s'atrophièrent. Grâce au rocher évangélique, Rome s'éleva plus haut. Elle monta au monde de l'Esprit et elle y demeure. Le sceptre de la croix lui aura été plus profitable que les aigles. Elle avait conquis par les armes les rives admirables et fertiles, mais étroites, après tout, de la Méditerranée : par l'Esprit, elle conquit le monde lointain; elle entra en communication avec les Mondes. Et ce qu'elle avait perdu à la première coalition de peuples contre elle, quand elle l'a transposé au spirituel elle le confie à l'Éternité.
Il y a là une application de cet axiome que la
grâce ne détruit pas la nature, mais la couronne. Dieu couronna l'effort humain antérieur à son Christ et la civilisation qui en était le fruit, en faisant de la capitale du monde civilisé la capitale chrétienne, et par là une ouvrière d'avenir 4.
Il est certain qu'au début de sa vie romaine, l'institution apostolique ne marqua que de signes à peine perceptibles cette primauté que nous voyons aujourd'hui si affirmée. Le lien paraissait lâche, entre l'évêque de Rome et les premiers pasteurs des églises.
J'en ai dit la raison générale : l'embryon n'est pas l'homme. Il y en a de particulières dans lesquelles on ne peut ici entrer. Le régime apostolique donnait à chacun de ceux qui avaient joui du contact personnel de Jésus, qui avaient entendu ses paroles, une sorte de rôle universel analogue à celui de Jésus lui-même. Une église qui avait à sa tête un des Douze se sentait à l'abri de toute déviation. Le recours à Rome, difficile en ces temps-là, ne semblait donc pas indispensable. On en trouve cependant de nombreuses traces; mais faibles relativement, et l'on devait s'y attendre.
Or, ce régime dure quelque temps encore chez des successeurs immédiats qui profitent naturelle-
1. En se souvenant des trois ordres de grandeurs de Pascal, on pourrait voir dans la Rome antique les grandeurs de chair, dans Athènes les grandeurs desprit et dans Rome chrétienne les grandeurs de charité*
ment des habitudes acquises; qui subissent aussi les impedimenta signalés.
Ce n'est guère qu'au ive siècle, que la puissance romaine est nettement exercée*. Le pouvoir des autres évêques devient alors plus particulier à leurs églises, plus local; celui de l'évêque de Rome s'universalise à proportion, en vue de satisfaire aux besoins nouveaux d'une croissante unité et d'une complication fonctionnelle qui requiert une centralisation plus forte.
C'est au concile du Vatican, que la situation de la papauté s'est établie sur ses bases définitives. Les dissidents ont longuement protesté. Ils avaient raison; car c'était le dernier coup porté au particularisme dont ils se constituaient les champions.
Bien entendu, ce n'est pas ainsi qu'eux-mêmes comprirent les choses. Rome triomphait; Rome est une ville d'Italie : on affecta de conclure qu'une faction italienne triomphait. En fait de raisonnement rigoureux, on peut recommander ce isorite !
A Londres, disions-nous, des Anglicans appellent le groupe catholique : la mission italienne. Ceux qui parlent ainsi sont les mêmes qui appelaient Edouard VII, qui appellent aujourd'hui Georges V souverain apostolique. Eux qui ont anglicanisé l'Église universelle, ils nous reprochent de l'italianiser, et ainsi parlent, après avoir ainsi agi, ceux
1. La critique s'est à peu près fixée aujourd'hui sur cette date, après avoir essayé de la reculer de plusieurs siècles.
qui ont voulu germaniser l'Église, la gallieaniser, bref l'arracher à elle-même pour l'absorber ou la .détruire-
Au fond de leur cœur, tous ceux-là, à supposer qu'ils soient sincères, doivent sentir s'agiter cet esprit particulariste qu'ils reprochent à l'Eglise de vouloir consacrer, alors que précisément elle s'en dégage. Bien loin que l'exaltation de Rome ait italianisé la religion, elle l'aura universalisée davantage, en ramenant à l'océan, où la barque de Pierre évolue, des fleuves qui s'attardaient dans les plaines nationales.
On ne saurait contester que des abus se soient produits. Des courtisans ont pu faire monter vers Rome un encens de plus ou moins bon aloi. Quelques camarillas italianisantes, bourdonnant comme des taons autour du Saint-Siège, ont pu tenter de le compromettre et y réussir parfois en dépit de lui. Ou bien encore, ce qui est plus honorable, d'excellentes âmes, dans l'enthousiasme d'une victoire unitaire réputée à bon droit précieuse, ont pu excéder dans l'utilisation de ses effets : ainsi l'enfant qui a découvert l'usage d'un objet s'en sert tout le temps et en abuse. Tout cela est humain. Mais serait-il équitable, serait-il sérieux de juger une institution séculaire à la mesure de ces menus incidents?
Élevant le débat, ainsi qu'il convient en matière si haute, on doit convenir que Tultramontanisme, comme on l'a appelé, en franchissant les monts pour porter à Rome son hommage spirituel, se dégage simplement et définitivement, cette fois, du nationalisme religieux, conception païenne, pour
adhérer, en reconnaissant le père commun, à l'universalisme unitaire qui est le fond de la pensée chrétienne.
Et comme si la Providence avait voulu bien marquer ce commentaire, elle a permis que le moment où la Rome spirituelle triomphait fût aussi le moment où la Rome politique échappait à la domination des Papes.
Comprenons bien. On n'excuse pas les spoliateurs, et Ton n'oublie pas que la situation actuelle du Saint-Siège, protestataire sans statut juridique accepté, est intenable autant que la nôtre en France. Mais on dit que, providentiellement, ce dépouillement politique du Saint-Siège, coïncidant avec son exaltation au concile du Vatican, contribue à souligner le caractère exclusivement spirituel de la primauté romaine, et par là le sens universaliste, e non pas italien, qu'il y a lieu de lui accorder.