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les formes où la vie de l'homme animé par l'Esprit de Dieu le comporte.
De fait, le même saint Thomas d'Aquin, continuant la comparaison paulinienne de l'enfant et de l'homme, déclare que la jeunesse de la religion,, comme la jeunesse de l'homme, est le temps de ses plus riches manifestations, et que les Apôtres, les Pères de l'Église, plus proches du Sauveur,, étaient plus profondément chrétiens que nous ne le sommes ou qu'on ne le sera après nous.
A propos du caractère conquérant de l'Église, nous disions déjà quelque chose de semblable. Pascal y appuyait quand, dans sa préface au Traité du Vide, il s'élevait avec tant de force : d'une part, contre ceux qui n'osent rien inventer en physique; de l'autre, contre « l'insolence de ces téméraires qui produisent des nouveautés en théologie » .
C'était aussi la pensée de Bossuet, dans sa dispute contre les variations protestantes, quand il disait : « La vérité venue de Dieu a d'abord sa perfection. » 11 eût pu ajouter, ainsi que Pascal : Les formes de vie émanées de Dieu ont d'abord leur perfection; la religion, en tout ce qu'elle est, a d'abord sa perfection, venant de Dieu, qui est la perfection même.
On n'aurait garde de s'élever contre de tels génies, ni de méconnaître cette notion de fixité qui a été reconnue si nécessaire. Mais il y a ici des équivoques à débrouiller, et s'y refuser, c'est courir à un danger qui pour être moins grand que le premier, en théorie, ne risque pas moins d'être mortel.
Qu'est-ce que la religion? — C'est une relation de l'homme à Dieu. Cette seule définition générique
doit nous montrer que la religion est fixe pour une part, évolutive pour l'autre. Elle est fixe en tant qu'elle vient de Dieu et qu'elle est relative à Dieu. Elle est fixe encore en tant qu'elle relie à Dieu ce fond d'humanité qui, en nous, ne change pas, se trouvant identique chez le sauvage ou chez le civilisé, chez le noir, le blanc ou le jaune, chez l'homme d'hier ou d'aujourd'hui, chez le savant ou l'ignorant, chez la femme ou chez son conjoint, bref, chez quiconque participe à ce que nous appelons la nature humaine.
Et comme c'est là le principal de la religion, son caractère foncier, spécifique, on a le droit de dire, pour faire bref : La religion ne change pas ; la religion est parfaite dès le début.
Dès que la révélation est achevée — et nous croyons qu'elle fut achevée au Cénacle — le cycle du progrès proprement religieux est clos; il n'y a plus place, ensuite, que pour V utilisation de la religion, et cette utilisation sera progressive ou non, selon que le voudront soit les libres individus, soit les peuples.
Mais ce point de vue n'épuise pas toute la vérité. C'est le principal, sans doute; mais le principal, quoique principal, n'est pas tout. Bien plus, ce qui est accessoire en soi peut devenir, dans certaines circonstances, principal à son tour. Comme si l'on dit : 11 est accessoire d'aller en voiture ou à pied, pourvu qu'on fasse sa route ; mais si j'ai des voleurs derrière moi, je cherche une automobile. Ainsi la question du progrès religieux, accessoire en ellemême par rapport à l'Unique nécessaire, cette question est devenue aujourd'hui, pour beaucoup, une
question de vie ou de mort. Ne faut-il pas qu'on l'envisage?
Redisons donc que le point de vue divin de la religion et son humanité immuable n'épuisent pas toute considération relative à elle.
Si Dieu est immuable en tout, et si l'homme est immuable en quelque chose, à savoir en son fond, par où précisément il touche à Dieu : pourtant, l'homme est changeant aussi sous d'autres rapports, et ces rapports ne sont pas étrangers au premier. Il y a continuité et interdépendance entre ce qui change, en nous, et ce qui demeure. C'est bien pour cela que le progrès mal conduit peut amener la ruine de la foi, et que la foi mal jugée peut devenir ennemie du progrès.
Du moment que nos connaissances, nos sentiments moraux et nos façons d'agir évoluent constamment, sous la poussée des événements intérieurs et extérieurs qui forment notre vie collective, peut-on supposer que la vie religieuse, dont nous avons dit qu'elle s'assimile tout, afin d'orienter tout, ne subira pas elle-même une évolution, comme tout vivant évolue du fait des conditions imposées à son développement par un milieu variable?
Notre comparaison permanente éclaire ce cas comme elle éclaire les autres. Vivant immense, l'Église compose humainement sa vie de ce qu'elle s'assimile ou abandonne.
Il y a quelque chose de fixe en elle, à savoir son idée vitale essentielle, si l'on peut ainsi s'exprimer ; à savoir son dogme, sa hiérarchie, son culte en ce qu'ils ont de fondamental et d'indépendant, par con-
séquent, à l'égard de toute circonstance temporelle. Là est la part d'Esprit-Saint qui nous est dévolue ; là est le ferment spirituel qui, incorporé à l'humanité, veut renouveler, en nous et par nous, la face de la terre.
Mais s'il y a ainsi quelque chose de fixe, il y a aussi quelque chose de caduc et de perpétuellement renouvelable dans la vie de l'Église, et c'est l'apport humain qui, tout le long des siècles, se met au service de cette vie: qui s'incorpore à elle momentanément, mais n'a pas plus le droit de la fixer à l'une de ses étapes, que l'aliment assimilé aujourd'hui à notre corps n'a le droit d'arrêter le flot vital qui court toujours, identique sous ses transformations incessantes.
Comprenons donc que le mot perfection, appliqué à l'Église, ne se comporte pas comme le mot perfection appliqué à Dieu, bien que Dieu soit dans l'Église. Dieu est Dieu tout entier, et le mot perfection, appliqué à lui, se prend donc absolument, sans restriction et sans équivoque possible. Mais Dieu avec nous, dans l'Église, ce n'est plus Dieu seulement, c'est aussi nous, de sorte que la perfection de ce composé humano-divin est une perfection relative, une perfection qui se fait, bien que ce soit autour de points fixes.
Que voulons-nous dire, au fond, quand nous affirmons que la religion catholique, dont l'Église est l'organe, est une religion parfaite? Parlant ainsi, nous voulons opposer la religion catholique aux religions non chrétiennes d'une part ; aux déviations hérétiques ou schismatiques de F autre. Nous pré-
tendons qu'avant l'Eglise catholique ou à côté d'elle, bien qu'il y ait des valeurs religieuses, ce que nousne nions certes pas, il n'y a que de l'imparfait, c'està-dire de l'incomplet, comme si l'on dit d'un homme que c'est un homme imparfait, parce qu'il lui manque un membre.
Toutes les religions, sauf la nôtre, manquent de quelque chose d'essentiel. Ou elles ignorent Dieu, comme les religions païennes; ou elles ignorent l'homme, comme le protestantisme, qui en fait un individu, alors que c'est un groupe; ou elles ignorent le vrai rapport de l'homme à Dieu, comme le bouddhisme qui veut nous relier à Dieu par la suppression de nous-mêmes. Et ainsi des autres.
Le catholicisme est une religion parfaite en ce sens qu'il a tout vu de ce qu'il fallait voir, tenu compte de tout ce qui compte dans la constitution foncière de l'homme et dans l'orientation générale de sa vie.
La synthèse de Dieu et de l'homme, qui est le but de la religion, le catholicisme la réalise à l'état parfait, en ce que la coïncidence est établie entre tout ce qu'est l'homme par rapport à Dieu et tout ce qu'est Dieu par rapport à l'homme, à considérer ce dernier toujours en son fond.
Mais qui ne voit combien cela laisse place au progrès, et, bien loin de s'y opposer, l'appelle? Dans le sens où nous le prenons, un enfant bien constitué est aussi un homme parfait; une société bien organisée est une société parfaite ; un animal qui est propre à toutes les fonctions de son espèce est un animal parfait. S'ensuit-il que l'enfant n'ait pas à grandir, la société à progresser, l'animal à se développer?
L'Église, sortie d'un monde religieux incertain ou dévoyé ; dégagée de la synagogue étroite où l'avenir du monde étouffait; établie par son Christ dans la perfection de son essence humano-divine et prête à la défendre contre toutes les déviations qui tendraient à la mutiler : l'Église, dis-je, doit maintenant s'efforcer vers la perfection de son développement, qui est, on peut le dire, à peine commencé ; qui a les siècles devant lui, et qui doit aboutir, après l'épreuve terrestre, à un état de perfection achevée, cette fois, alors que la perfection attribuée à ses débuts n'est qu'un point de départ, et que la perfection dont nous la disons douée aujourd'hui, demain, toujours, n'est qu'une étape entre des étapes.
Souvenons-nous de ce que l'Évangile dit du Sauveur : « II croissait en âge et en sagesse devant Dieu et devant les hommes. » Serait-ce à dire que l'incarnation ne s'est réalisée en lui que par étapes? Évidemment non. Mais, parfaite dès le début, sa nature humano-divine n'a donné pourtant ses fruits humains que peu à peu.
Or, l'assimilation est éclairante. Elle est à la question tout à fait, puisque l'Église, c'est Jésus- Christ continué; c'est l'incarnation poursuivie jusqu'à nous sous la forme sociale.
Si donc Jésus croissait en âge et en sagesse devant Dieu et devant les hommes, son Église doit croître aussi en sagesse, en même temps qu'en âge, devant Dieu et devant les hommes.
L'incarnation sociale que réalise l'Esprit de Dieu vivant dans l'Église est parfaite en un sens, et toujours perfectible dans l'autre. Il y aura toujours lieu
de mieux comprendre, de mieux s'organiser, de mieux agir. « Il ne faut pas, ainsi que le dit saint Thomas, complétant sa pensée de tout à l'heure, considérer l'œuvre de l'incarnation uniquement comme le terme d'un mouvement allant de l'imparfait au parfait ; mais aussi comme un commencement de perfection pour l'humaine nature4. »
Et notons bien qu'en s'exprimant ainsi, on ne verse pas dans l'évolutionnisme religieux comme l'entendait le modernisme, comme l'entendirent tant d'hérétiques.
Où git la différence? — Elle gît proprement en ceci. L'évolutionnisme religieux consiste à faire varier la religion; nous voulons, nous, la développer dans la même essence.
L'évolutionnisme religieux introduit des nouveautés, c'est-à-dire des éléments dogmatiques, rituels ou gouvernementaux qui ne procèdent pas du germe primitif; qui s'y ajoutent du dehors, à la façon de la boule de neige qui grossit en roulant. Notre idée de développement, au contraire, maintient l'identité du. dogme, du rite et du gouvernement religieux tels que le germe primitif les comporte. Elle voit seulement se révéler ce que ce germe contenait de valeur ; s'incorporer à lui ce qui, au dehors, lui est assimilable : assimilable, c'est-à-dire capable de rentrer sous sa loi, d'entretenir sa vie et de l'enrichir en le laissant à lui-même, — comme l'aliment, non comme le corps étranger ou le poison.
Évidemment, ce qui s'incorpore ainsi à la vie de l'Église est bien à son égard chose nouvelle; mais