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CHAPITRE VIII

CARACTÈRE DOGMATIQUE DE l'ÉGLISE

Nous n'avons pas fini de mettre en lumière les caractères fondamentaux de notre Église. Après ses notes traditionnelles, complétées, de peur qu'on n'en prît occasion d'équivoque, nous avons à évoquer et à justifier trois propriétés qui lui appartiennent, premièrement, parce quelle est une société; ensuite, parce qu'elle est telle société, se proposant tel but défini, par un fonctionnement qui n'est qu'une manifestation de sa nature.

Je veux parler du caractère dogmatique de l'Eglise, de son caractère gouvernemental et de son caractère rituel ou sacramentel. Ce dernier cas est tellement important et central que nous devrons lui consacrer deux livres entiers de notre ouvrage. Les deux premiers feront retour aussi sous diverses formes ; mais il faut dès maintenant leur faire place.

Commençons par le dogme.

On a souvent reproché à l'Église son dogme, comme une surcharge imposée au sentiment religieux, celui-ci n'ayant aucun besoin, prétend-on, de se figer dans des formules qui tôt ou tard deviendront

caduques, alors que le sentiment religieux demeure ; qui ont une forme statutaire, au lieu des libres mouvements qui conviennent à la vie de la foi ; qui ont l'air de constituer une science superposée à la science, et qui, par là, risquent constamment d'entrer en conflit avec elle, alors que l'indépendance de tout ce qui est humain et le caractère moral sont les attributs tout premiers de la religion.

Ces objections, présentées dans un sens plus ou moins absolu, viennent du protestantisme libéral; le modernisme radical les fit siennes, et d'autres, sans y accéder tout à fait, y taillent leur part plus ou moins grande.

Pour les faire nôtres, il faudrait que nous renoncions à notre conception de l'Eglise société; de l'Église société spirituelle; de l'Église société hum ano- divine.

Par cela seul que l'Église est une société, au lieu d'un agrégat d'individus sans lien effectif, elle doit avoir un dogme.

Toute société a un dogme, puisque toute société a ses lois, qui reposent sur une certaine conception de la vie commune, des objets qui se proposent à cette vie et des conséquences à tirer de ces principes. Tousles considérants dont on fait précéder les décrets sociaux sont autant de dogmes.

Mais il est clair qu'une société spirituelle, comme est l'Eglise, a besoin de dogmes bien plus encore qu'une société naturelle, telle une patrie, attendu que, venant se superposera la société naturelle déjà existante, la société spirituelle est tenue de se justifier, en proclamant sa raison d'être.

Or, où prendre cette raison, sinon dans des fins supérieures à réaliser ; par conséquent dans des objets supérieurs à juger, soit en eux-mêmes, soit dans le rapport qu'ils ont avec nous. Définir ces objets, ces fins, et la façon d'agir qu'ils impliquent, ce sera le rôle du dogme * .

Ceux qui veulent l'écarter jugeraient-ils donc possible d'instituer une vie commune sans y avoir pensé, sans qu'on nous dise pourquoi? Celui qui accède à Dieu, dit saint Paul — à savoir par la religion — doit savoir tout d'abord qu'il est — et voici le premier article du Credo : Je crois en Dieu — et qu'il est rémunérateur : c'est le dernier : Je crois a la vie éternelle. Entre les deux, viendront s'insérer tous les autres.

L'homme étant raisonnable, nulle forme de vie ne peut manquer de prendre pour lui un aspect intellectuel. Ceux qui réduisent la religion à l'état de ■sentiment feraient bien de nous dire où ils ont pris un sentiment qui ne se traduise pas en idée, ou qui ne procède pas d'une idée.

L'homme est un; nul sentiment ne peut vivre en lui qu'il ne se justifie, avant ou après. Si donc il est prouvé, comme nous avons tenté de le faire, que la

1. C'est avec raison que le singulier est ici plus usité que le pluriel; car les dogmes ou croyances particulières imposées par l'Église ne sont que l'épanouissement de son âme intellectuelle, si l'on peut ainsi dire; elles sont les conséquences de la position que l'Église prend, intellectuellement, -en face de la vie humaine à régir. C'est parce que l'Église se propose des fins supérieures à celles de notre activité temporelle, qu'elle se distingue des sociétés civiles avec lesquelles se confondaient les églises antiques, et que le dogme se distingue des considérants de la loi, ce que Socrate même n'eût pas compris.

vie religieuse doit s'incarner dans un organisme collectif qui est l'Église, il suffit d'ajouter que l'homme est un être pensant pour conclure : La vie religieuse doit s'incarner dans un organisme collectif qui pensera sa religion, qui la justifiera par des croyances. Or, cette pensée, cette justification de l'action religieuse et du sentiment religieux collectif, c'est le dogme *.

En troisième lieu, l'Eglise étant une société non pas quelconque ; non pas seulement spirituelle au sens humain; mais bien une société fondée sur l'incarnation, elle-même incarnation continuée grâce à l'Esprit du Christ qui vit en elle, nous avons une raison nouvelle : premièrement, pour affirmer de nouveau la nécessité du dogme; deuxièmement, pour le caractériser en le disant révélé, ce qui coupe court à toute idée de variation et répond par conséquent à l'une des objections de tout à l'heure.

Cela n'écarte pas moins toute crainte de conflits réels entre le dogme bien compris et la science authentique, attendu que la science et le dogme, en cette hypothèse, ont une source commune. Ne procèdent-ils pas l'un et l'autre de l'Éternelle Vérité, manifestée, ici, par le Verbe incarné; là, par le verbe humain, qui est lui aussi son fils ?

1. Par où l'on voit que le dogme se distingue de la croyance privée comme la religion socialisée de la religion anarchi- -que; comme le catholicisme du protestantisme. Les protestants ont des croyances; ils n'ont pas de dogme, parce que la croyance, chez eux, n'a aucun moyen authentique de se traduire en loi. Le protestantisme « orthodoxe » est une contradiction au principe même du protestantisme. Auguste Sabatier le fait bien voir. (Cf. Esquisse d'une philosophie de la Religion : Qu'est-ce qu'un dogme?

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Si donc Dieu est avec nous par l'incarnation, et si ce bienfait une fois accordé à l'histoire se continue en elle par l'Église, selon ce mot du Sauveur : « Voici que je suis avec cous jusqu'à la consommation des siècles » ; si l'Eglise n'est que le prolongement à travers le temps et l'espace du divin Chef de race qui nous est donné ; si elle est, pourrait-on dire, la réalité totale et permanente du Christ, il est constant que cette présence de Dieu dans l'humanité doit se traduire en idées, comme en émotions, comme en aspirations, comme en actions nouvelles.

Présent déjà au cœur de l'homme sous l'ancienne loi, Dieu y avait infusé, par l'esprit de nos prophètes, des pensées que nous croyons supérieures aux procédés humains d'investigation, à l'égard de ces objets religieux qui de tant de manières nous dépassent.

Plus tard, tout nouvellement, disait saint Paul (novissime, diebusistis), présent au cœur du Christ et animant son humanité jusqu'à la communion parfaite des vies en l'unité de personne, il y infuse la connaissance des destinées universelles, des moyens universels, des faits et des objets qui s'y rapportent. De telle sorte que renseignement du Christ, tout en restant parole humaine, est un enseignement de Dieu; que sa pensée est pensée de Dieu, et que cette pensée, reçue par tradition dans l'Église, confirmée par l'effusion nouvelle du Cénacle, socialisée, devenue loi d'un groupe, prend naturellement le nom de dogme y c'est-à-dire de croyance confirmée par décret.

Comment ne comprendrions-nous pas que si l'Église représente une vie émanée de celle du Christ,

sa prétention à enseigner ses propres membres est simplement la prétention de l'organisme à régir ses fonctions, à maintenir sa matière sous la loi vitale, à faire régner Vidée directrice ?

L'âme du vivant, idée réelle de son organisation, est représentée ici par l'autorité enseignante. La soumission à ce principe de la vie, ce sera donc la vie. Celui qui refuse sa soumission sera donc, ipso facto y anathème, c'est-à-dire dehors; Jésus ne se continue pas en lui ; il a rompu le lien vital ; obstiné dans son propre sens [pertinax), il mène la vie de son choix, pour avoir préféré la doctrine de son choix (hœresis), mais il n'a plus la vie divine.

Les aboutissements de cette vie ne seront donc pas siens. La destinée surnaturelle qu'elle nous prépare, et à laquelle ne peuvent conduire ni l'expérience, ni la science temporelles, mais seulement la soumission de l'esprit aux éléments que propose le Maître divin, en attendant les évidences ; cette destinée à l'égard de laquelle le vouloir est impuissant à lui seul, puisqu'il s'agit de bondir comme au delà de nous-mêmes, de dépasser nos conditions de vie, de franchir notre milieu originel pour nous planter dans le divin : In Deo radicati et fundati : celui-là n'y prétendra plus qui ne veut pas qu'on lui en dise les moyens et les étapes.

Comment donner à nos démarches cette orientation transcendante, si ce n'est, encore une fois, puisqu'il s'agit d'un but surhumain, par une initiation surhumaine, Celui qui doit nous révéler un jour ses secrets nous donnant TA BCd« la divine science,* et Celui qui veut nous communiquer ses trésors nous en donnant la clé ?

Connaissance théorique et connaissance pratique relatives au divin sont donc, ici, également indispensables, et l'unité intellectuelle dans le dogme, ce qui veut dire dans le Christ et en Dieu, à travers l'Église, ne se peut plus récuser.

Un Dieu, un Christ, une foi, un baptême, dit saint Paul. Aussi les Pères de l'Église appellent-ils la conversion à la foi le retour à V unité du Christ, à Vunitè de Dieu. On ne peut dire plus énergiquement que la foi est pour nous un premier principe ; que la doctrine de foi, ou dogme, est le lien idéal qui relie, pour leur donner un sens, les éléments de cette lettre du Christ que compose, d'après Paul, l'âme religieuse.

Intimer le dogme, en invitant les hommes à la foi, c'est donc, pour notre Église, un rôle premier, celui qui ressort avant tout autre de sa nature et de la conscience vivante qu'elle en prend.

Exister, pour elle, sans réclamer la foi de ceux qui consentent à l'incorporation dans son groupe, ce serait exister en n'existant point, c'est-à-dire en refusant de se reconnaître elle-même pour ce qu'elle est et d'en tirer les conséquences.

Tout au début de l'Église, le mot dogme n'avait pas cours. On disait: La bonne nouvelle (euayYeXiov) ; la parole de Dieu (Xo'yoç toîÎ Oeoïï) ; l'enseignement du Seigneur (x^puy^a) ; la tradition (irapàSoaiç) ; le dépôt (7rapa6TqxY)) ; la voie (600;), etc.

L'Église étant à l'état de germe, tout y était à l'état de germe : les choses, et bien davantage encore les mots. La doctrine, parfaitement existante

et obligatoire, n'avait pas encore nettement le caractère d'une loi, parce que le groupe apostolique n'avait pas encore nettement et visiblement le caractère d'une société; c'était un embryon social, avec un embryon de loi, donc aussi un embryon de dogme.

Mais qu'importent les mots, et qu'importe l'état développé ou embryonnaire d'une vie? Dès que c'est une vie, et que cette vie est une vie humaine, une pensée y préside. Si le contact de Dieu par le Christ et par l'Esprit du Christ communique une vie nouvelle à l'humanité religieuse, il doit produire une vérité nouvelle. C'est là une nécessité absolue.

Et c'est aussi un fait; car il n'est pas vrai, comme on avait voulu le prétendre, que le christianisme primitif ait vécu sans doctrine définie. Si le Symbole des apôtres, dans sa formule actuelle, ne remonte pas aux apôtres, ses articles y remontent : les plus rationalistes, tel Harnack, le reconnaissent aujourd'hui.

Si un disciple de saint Paul revivait au milieu de nous : après le premier étonnement causé par une évolution grandiose de ce qu'il avait connu enfant, étonnement assez semblable à celui qui nous saisit en face d'un homme que nous avions perdu de vue depuis longtemps, ce ressuscité reconnaîtrait tout, et l'identité de doctrine lui serait parfaitemejit évidente.

Qu'on fasse la contre-épreuve : qu'on lise les lettres des apôtres, les Actes, les Évangiles, et qu'on dise si ce n'est pas le même fond doctrinal, les mêmes formules de vie, le même dogme.

D'ailleurs, en précisant, ne fût-ce qu'en deux mots,

l'église. — T. I. il

182 LÉGL1SE.

on n'aurait pas de peine à faire voir qu'au point de vue le plus pratique, le dogme n'est pas, dans l'Église, la superfétation qu'on prétend; qu'il est principe de vie, suggérant — comme toujours les pensées — des sentiments, des impulsions, des actes.

Prenez la Trinité, le plus abstrait des dogmes. Celui qui y songe a déjà sur la vie divine un aperçu que les Augustin et les Thomas d'Aquin — joignonsy nos Bossuet — ont su faire voir sublime. Cette vie à Trois dans l'Unité ; ces échanges dans la plénitude et l'égalité ; ces vagues de l'infini qui jaillit dans sa propre ampleur, se répand sans se quitter, se reçoit par l'amour; cette richesse intérieure qui se manifestera dans le monde par ce triple reflet : la création^ la rédemption, la sanctification, comme se manifeste, en l'unité de l'homme, l'activité de fonctions diverses : n'est-ce pas, au bénéfice du croyant, d'abord un exhaussement de la transcendance divine, qui unit ce qui est divisé et par conséquent diminué ailleurs, et, par surcroît, un sentiment renouvelé de cette activité ineffable, en laquelle Dieu consiste, à l'opposé du vague Dieu des panthéistes et de l'homme agrandi des déistes?

Dieu transcendant, Dieu vivant par la Trinité, c'est d'ailleurs le chemin pour arriver à Dieu vivant avec nous par l'incarnation.

Si Dieu n'était que transcendant, il ne nous serait rien; mais parce qu'il est vivant en soi, nous concevons mieux qu'il soit vivant aussi dans son œuvre ; parce qu'il est connaissance active en soi, par le Verbe, nous concevons mieux qu'il nous connaisse, et parce qu'il est Amour, nous concevons qu'il nous aime.

La transcendance sublime qui donne à Dieu sa valeur infinie se résout ainsi en immanence qui lui donne sa valeur pour nous. Le Dieu avec nous, c'est le Verbe incarné qui nous le prêche. Par cette survie de Dieu au milieu de son œuvre, et par les mots qu'il dit, et par les sentiments qu'il montre, et par la voie qu'il prend, nous invitant à nous mettre à sa suite, nous voyons engager nos vies dans le grand courant qui les porte vers leur vrai but, après qu'elles viennent de Celui-là même qui est le commencement et la fin de tout, l'alpha et l'oméga de toutes choses.

Partis de Dieu créateur, Dieu médiateur nous recueille et nous amène fraternellement à Dieu fin. Destinées amorcées, soutenues, éclairées, rendues joyeuses, en dépit de leurs épreuves, par la facilité de s'appuyer, le Crucifié de jadis se faisant Cyrénéen quand c'est nous qui montons au Calvaire : voilà le fruit du dogme rédempteur. Osera-t-on dire que cela ne sert de rien ? Disons plutôt que c'est là le fond de tout; que l'Église ne serait plus l'Église, si elle ne portait en soi ce trésor de vérités divines et divinisantes.

Allez et enseignez toutes les Nations : c'est la mission officielle de l'Église. Baptisez-lesy ajoutait le Sauveur, en signe d'incorporation et de fidélité à ma doctrine : au nom du Père, qui m'a envoyé ; au nom du Fils, que je suis ; au nom du Saint-Esprit, que je vous laisse. Mêlez ainsi le ciel à la terre, l'humain au divin, la vérité qui change à la vérité qui demeure, la direction immuable aux variations et aux complexités de la vie. Quiconque croira et

sera baptisé de ce baptême, en désir ou en fait, implicitement ou explicitement, celui-là sera sauvé. Qui ne croira pas, c'est-à-dire qui refusera de croire, le pouvant et le devant, celui-là sera condamné.

Notre Sauveur, s'exprimant ainsi, ne pensait pas que le dogme fût accessoire. Sa société est essentiellement dogmatique, reposant sur le Don de Dieu, qui est vérité, d'abord, afin d'être ensuite sentiment bien guidé, action éclairée, et non pas uniquement instinct, comme l'enseignent des novateurs qui, sans le vouloir, ramènent l'homme à une animalité vaguement supérieure.

L'Eglise est une société qui croit à certaines choses, et qui, parce qu'elle croit à ces choses, agit collectivement, comme ses membres agissent individuellement, dans le sens de ces choses.

Le dogme est donc, pour le catholicisme, le principe de son unité, c'est-à-dire de son existence même, en tant que corps. Il est par là le principe de son action, qu'il dirige; le principe des sentiments qui circulent en lui et qui s'exaltent dans ses saints.

Tellement que les plus fervents chrétiens, les plus glorieux actifs sont en même temps les plus dogmatiques, les plus attachés à leurs bases doctrinales. Tel saint Paul, qui, à chaque instant, dans ses lettres, passe des effusions les plus tendres aux instructions les plus attentives, pour redescendre aux conseils les plus fermes. Tels Augustin, Jérôme, tous les Pères de l'Église. Tel, plus tard, saint Bernard, l'homme de flamme et le rigide contradicteur d'Abaylard.Tels tous les grands mystiques, dont les élans, avant de fuir par les tangentes indéfinies, touchent au cercle et communiquent avec le centre.

Centre divin de notre unité, le Verbe incarné nous dit, dans sa personne, le prix de la lumière qu'il est et qu'il nous donne.

Quand il affirme : Je suis, moi, substantiellement, la lumière du monde, nous ne pouvons plus discuter la valeur de cette clarté vivante qu'il veut nous faire participer.

Et puisque, sous le rayonnement ineffable, nous sommes en groupes unis, formant en cela comme en tout une société de frères, nous ne pouvons qu'obéir d'esprit comme de cœur, comme d'action à la loi de notre groupe.

« Une Église sans dogme, a dit un protestant, serait une plante stérile '. » C'est la vérité même, si le dogme est comme une sève de lumière, pour la plante où circule l'Esprit de Dieu.

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