CHAPITRE IX
DE LA LIBERTÉ INTELLECTUELLE DANS l'ÉGLISE
Le caractère dogmatique de l'Eglise est peut-être celui qui a provoqué contre elle, notamment de notre temps, les oppositions les plus âpres, qui a soulevé les protestations les plus bruyantes et les révoltes les plus étendues.
L'Église exige la foi, et de toutes parts on lui crie que cette prétention est une injure ; qu'elle insulte à l'esprit humain; qu'elle offense le savant et tend à paralyser ses recherches; qu'elle abuse de l'ignorant en lui imposant une autorité arbitraire ; qu'elle s'oppose au progrès en fixant notre esprit dans des formes qu'on déclare immuables, alors que la loi de l'intelligence est une loi de lente évolution par le moyen d'une libre recherche ; enfin qu'elle fait litière de cette autonomie de la pensée que de plus en plus revendique et défend la conscience humaine.
Or, notre Église, dédaignant ces clameurs, ou écartant d'un geste calme les objections qu'on lui oppose, prend conscience de son droit par quelques réflexions toutes limpides.
Que l'exigence de foi fasse injure à l'esprit humain, il n'y en pourrait avoir que deux raisons. Ce serait
d'abord que le surnaturel fût un leurre. Qui prétend cela doit en effet conclure que la foi déprime l'esprit humain, comme toute erreur qui s'y installe. Mais, sous couleur de juger l'attitude du croyant et celle de l'Église, prétendrait-on résoudre ainsi, a priori, le problème religieux par la négative?
Ce serait un peu rapide, et ce ne serait pas sérieux.
En se plaçant dans l'hypothèse du surnaturel, qui est celle du croyant authentique, on doit dire : Il y a des choses inférieures à l'esprit humain, et qu'il juge; il y a des choses supérieures à l'esprit humain, et qui le jugent. Les objets de la foi sont de cette dernière sorte, c'est pourquoi ils s'imposent.
Mais en jugeant l'esprit humain, ces objets-là le grandissent, et bien loin de l'avilir, le portent à leur niveau, au delà de lui-même. « Quand les petits s'attachent aux grandes choses, a dit Augustin, elles les font devenir grands. »
Ou bien alors, on verrait légitimement dans l'exigence de foi une offense aux hommes, si l'exigence en question se formulait avant examen, sans que la liberté eût été en état de réclamer des titres. Mais cette pensée est tellement loin de l'Église, que tout au contraire elle fait à l'homme du dehors une obligation de n'adhérer à elle que sur preuves.
Etre prêts à rendre raison de l'espérance qui est en nous, c'est l'idéal que propose l'Apôtre (I Petr., m, 15), et un homme du ive siècle, Eusèbe de Césarée, s'écriait : « On nous fait souvent, à nous, chrétiens, l'insultant reproche de ne pas savoir prouver la vérité de nos croyances, d'exiger de ceux qui viennent à nous une soumission aveugle, et de travailler uniquement à leur persuader qu'ils aient à nous croire,
sans rien discuter ni rien examiner au préalable, en vrai troupeau. C'est une calomnie qu'on nous jette à la face ' . »
A vrai dire, quand nous parlons de preuves, il convient de nous entendre. Il ne s'agira pas toujours de preuves savantes, ni de ces « démonstrations évangéliques » dont la teneur est accessible à si peu de gens, si même elles sont les vrais motifs d'adhésion de qui les avance.
La crédibilité de la foi peut être procurée de bien des façons. Il y a des preuves philosophiques, il y a des preuves historiques, il y aussi des preuves morales. Il y a des preuves qui portent en elles-mêmes leur solidité; il en est d'autres qui l'empruntent à un bel instinct ou, plus profondément, à une grâce.
Car il faut bien se souvenir que le problème religieuxn'est pas, à proprement parler, un problème. Il ne s'agit pas uniquement de vérité à découvrir, mais d'une vie en laquelle entrer, vivant soi-même, et disposant, pour s'orienter vers ce vrai de la vie, non pas seulement de la raison raisonnante; mais des instincts moraux, de la confiance réfléchie que peuvent inspirer les milieux où la vérité religieuse travaille, et finalement de cet instinct divin quel'« animal religieux » subit dès qu'il n'y porte point obstacle, capable, en y obéissant sagement, de reconnaître les choses divines comme l'abeille reconnaît la fleur.
Toujours est-il qu'il faut se rendre raison à soimême de sa foi, et qu'à ce prix seulement notre Église en reçoit l'hommage.
Avant de se présenter comme docteur, l'Église se