Démonstration évangélique, init
présente comme un fait; elle nous demande de discuter ce fait, et dans cette discussion, elle entend que nous soyons libres ; elle permet que nous appliquions toutes les règles d'une critique avisée et d'ailleurs prudente.
« La raison précède la foi, et c'est elle qui y conduit l'homme » : telle est la proposition que Pie IX — le Pape du Syllabus — a opposée aux prête ntions dites fldéistes ou traditionalistes.
Dans ces conditions, que pourrait-il bien rester de la prétendue autocratie intellectuelle de l'Église? La liberté, antécédente à la soumission du croyant, la couvre. Il n'y a pas asservissement, là où il y a discussion préalable, adhésion réfléchie, et seulement à partir de là confiance dans des affirmations désormais compétentes, puisque, à défaut de l'autorité de l'évidence, que leur objet spécial peut ne point comporter, elles ont pour elles, par hypothèse, l'évidence de l'autorité.
La formule dans laquelle le principe d'autonomie a coutume de s'exprimer : « ne reconnaître pour vrai que ce qui s'impose à la raison, et pour obligatoire que ce qui s'impose à la conscience personnelle », est ici pleinement admise, pourvu qu'on veuille l'entendre.
Le cardinal Newman y adhérait sous une forme pittoresque, hardie et même cavalière, s'il ne se fût agi de son milieu spécial. « Je porte la santé, disaitil, de la conscience d'abord, du Pape ensuite. » C'était une façon de dire : La doctrine ne doit pas être discutée en elle-même, étant divine; mais elle doit être discernée, et dans ce discernement, nous appliquons la règle : ne reconnaître pour vrai et pour obliga-
toire que ce qui s'impose, dune façon ou d'une autre, à la raison et à la conscience personnelles.
Je dis d'une façon ou d'une autre, à cause de ce qu'on notait à l'instant des non-cultivés et de la « foi du charbonnier » qui, non moins qu'une autre, est rationnellement légitime.
Ceux qui lui viennent après de longues recherches, comme un Justin ou un Augustin, un Newman, l'Église les en estime et reconnaît en eux sa valeur pour l'intelligence. Ceux qui accèdent à elle humblement, à cause de la confiance qu'elle inspire et qu'elle sait mériter, elle les reçoit avec joie et amour, avec approbation aussi, parce que, consciente d'elle-même et de ce qu'elle porte ; sachant que son Christ est la Voie, la Vérité, et la Vie, et que l'Esprit qui l'anime, elle, Église, c'est l'Esprit même du Sauveur répandu, elle sait qu'elle peut sauver ceux qui se confient à elle, que leur confiance « a des raisons que peut-être la raison ne connaît pas », et qu'elle est, sur la terre, la poule qui garde la couvée universelle, sous l'aile immense et doublement étendue de la croix.
Reste que le croyant, une fois engagé, risque de ne plus voir maintenue cette liberté que nous venons d'affirmer uniquement comme antécédente.
La liberté de la croyance est une chose, celle du croyant en est une autre.
Que le fidèle hypothétique soit savant, qu'il soit seulement homme à prétentions, homme de « libre
pensée », la forme de sa protestation pourra varier, le fond sera le même.
Le voici en sa teneur la plus élevée.
Le point de départ de la science, c'est le doute ; son accompagnement nécessaire, la liberté. Imposer à la recherche scientifique une solution donnée d'avance, c'est la réduire à la recherche des meilleurs moyens de prouver une chose, et cela, c'est la science des sophistes.
Or, demandez au docteur catholique, il vous dira que mettre en question une donnée de la foi, c'est déjà pécher dans son cœur, parce que c'est admettre déjà — chose coupable — qu'on pourra être amené à renier le dogme, au cas où l'argumentation instituée paraîtrait tourner contre lui.
Préalablement à tout travail philosophique sur la question de Dieu, par exemple, le croyant est tenu de penser qu'il est en trois personnes, qu'il a créé un monde limité en durée, qu'il entretient avec ce monde des relations définies, soigneusement classées, et le reste.
Et préalablement à toute recherche historique sur la question du Christ, le croyant est tenu d'affirmer sa divinité, de préciser son rôle, de reconnaître son œuvre dans tout le développement catholique, bref, de considérer comme acquis tout ce qu'un travail sincère doit laisser en suspens, en attendant que ses résultats le confirment ou le condamnent.
Et tout cela, c'est le préjugé imposé : préjugé, peut-être, au sens courant du mot; préjugé, en tout cas, au sens étymologique. Préjugé, c'est-à-dire jugement non justifié, jugement posé d'avance.
Et c'est donc la condamnation de toute science se* rieuse.
L'esprit du savant catholique, dominé par des préventions, ne s'avançant que dans des voies indirectement commandées par la crainte des solutions interdites, sera amené par la force des choses et sans même s'en apercevoir à biaiser, à faire plier la vérité, à ne regarder qu'une face des choses et à introduire subrepticement des éléments d'autorité, d'arbitraire dans ses raisonnements prétendus scientifiques.
On sent la portée d'une telle accusation. Elle a de quoi éloigner non seulement des savants, mais bien davantage, disais-je, les gens à prétentions ou à espérances scientifiques, la jeunesse dite intellectuelle, les esprits en possession d'un savoir de surface, abonnés aux revues demi-savantes et qui lisent des ouvrages de vulgarisation distinguée.
Or, ces groupes sont nombreux ; on ne peut négliger de les aider.
Heureusement cela est facile, bien que toujours, en ces matières, l'objection soit plus claire que ne le peut être la réponse.
Rappelons d'abord ce principe évident : la liberté, en toute matière, n'est pas une fin, mais un moyen. Nous sommes libres enfin de pouvoir accomplir notre destinée; libres, ici, afin de pouvoir rencontrer le vrai.
Cela étant, examinons l'attitude de l'homme qui étudie et qui est avec cela un croyant convaincu, un homme de foi en même temps qu'un homme de science.
Cet homme se trouve en face de deux ordres de connaissance : la croyance d'une part, de l'autre Tévidence ou la démonstration. L'un de ces deux ordres de connaissance serait-il illégitime? Nous avons dit de la croyance qu'elle ne l'est point, à supposer qu'elle ait fourni ses titres, et quant à l'évidence ou à la démonstration, nous n'avons pas à les défendre au regard de l'objectant.
Voici donc deux sources du vrai. Peuvent-elles, ne peuvent-elles pas s'accorder : c'est évidemment tout le problème.
Mais ce problème est d'avance résolu par cela seul qu'on aura dit et prouvé que ces deux voies sont légitimes. Car, qu'est-ce qu'une voie légitime, dans les choses de l'intelligence, sinon celle qui peut mener au vrai? Et s'il y en a deux qui y mènent, comment pourraient-elles diverger?
L'erreur pourrait-elle procéder d'une démonstration véritable, et le mensonge pourrait-il venir d'une autorité dûment contrôlée? En nul domaine cela ne se peut facilement, et cela ne se peut plus du tout quand il s'agit de la foi religieuse.
Dire que la foi religieuse est légitime à titre de moyen de connaissance, c'est dire qu'elle est divine ; car elle n'a de valeur, pour ceux qui la proclament, que par cette origine transcendante.
Dire, d'autre part, que l'emploi de la raison est légitime et nécessaire, c'est sous-entendre la même chose ; car la raison n'a d'autorité que selon qu'elle représente l'ordre éternel, c'est-à-dire encore Dieu. Comment ce Dieu serait-il divisé contre lui-même, enseignant par révélation ce qu'il contredirait par l'intelligence, et mettant en opposition, comme
deux manifestes hostiles, d'une part l'Évangile, de l'autre le livre de la nature et de l'humanité, alors que ces volumes, que nous voudrions distinguer, sont les trois tomes d'un même ouvrage?
Si l'Évangile est bien compris — je dis l'Évangile vivant, tel que l'Église le porte — il ne peut contredire la nature, ni l'homme, ni par conséquent la science qui exprime l'un et l'autre.
Si la science est dans son domaine et fonctionne selon sa loi, elle ne peut contredire l'Évangile.
S'il y a contradiction apparente, c'est de deux choses l'une : ou qu'on a mal compris l'enseignement sacré, ou que la science prétendue dont on parle n'est qu'une opinion personnelle erronée, et qu'au lieu de représenter la Raison universelle dont nous venons de dire : Elle est Dieu, elle ne représente qu'une personnalité fautive, un instrument du vrai mal accordé, un prisme mal taillé où la lumière dévie et disperse au hasard ses ondes.
La vérité est une ; tous les chemins qui y mènent se rencontrent, et tous les chemins qui y mènent sont tracés par Dieu. Si la foi comme la science viennent de Dieu, tous leurs conflits sont illusoires, et c'est nous qui, par notre intolérance, notre incompréhension, notre manie coupable de substituer partout nos points de vue personnels à la vérité authentique ou à l'autorité qui la sert, créons ces conflits dont nos passions font tous les frais, au préjudice commun de la religion et de la science.
Or, dans ces termes, que reste-t-il de l'accusation portée tout à l'heure? Quand on dit : La foi gêne la science, suppose-t-on par avance que la foi
est sans fondement? Alors, sans doute, la foi gêne la science, comme toute erreur ou tout préjugé arbitraire fait obstacle à de sages acquisitions. Mais c'est là une pétition de principe, et tandis qu'on prétend plaider seulement la cause de la liberté, il se trouve — une fois de plus — qu'on résout subrepticement la question religieuse par la négative.
Au contraire, nous accorde-t-on que notre foi peut être fondée en raison, alors le plaidoyer en laveur de la liberté est sans objet, parce que celleci ne peut désormais être menacée par personne. On ne nous interdit — en notre propre nom, pourrais-je dire, puisque préalablement nous avons souscrit librement la foi — que les déviations et les fondrières. Encore, seulement les plus profondes. Car, ainsi que le disait Léon XIII, « il faut laisser errer les savants ». La science a besoin de large ; la ramener à chaque faux pas, ce serait briser son élan, et qui donc y perdrait, sinon nous tous, Thomme de foi comme les autres ?
Mais ce n'est pas une raison pour laisser l'humanité sans boussole.
La science seule a fait voir ce qu'elle pouvait.
Pour ce qui est du temps, elle accumule les découvertes; mais nous mener hors du temps, ou nous dire si le temps est tout; s'il y a quelque chose, ou rien, au delà de la vie et au delà de la mort, au delà du sensible et de l'intelligible humain ; s'il y a Quelqu'un au-dessus de ce quelque chose écrasant qui nous éblouit une minute, nous enchante quelquefois, nous roule le plus souvent de heurt en heurt et à la fin nous tue, c'est ce que cette fière raison ne sait pas dire.
Elle balbutie, tâtonne, se contredit. Elle dit ou , elle dit non, elle dit peut-être, par la voix de ses plus sublimes penseurs, et à la fin, découragée, elle dit : Quo sais-je?
Elle ne nous fixe pas. La foi nous fixe, et c'est en nous fixant à l'égard de l'essentiel qu'elle nous rend libres souverainement à l'égard du reste.
L'homme égaré n'est pas libre de son chemin. L'homme qui se sent dans la bonne direction peut rayonner en tous sens, sans danger de perdition ni de chute.
Ici, à vrai dire, il convient d'insister un peu et de distinguer deux cas qui peuvent se présenter dans la recherche.
Ou le savant se trouve en face $xme question de foi, ou il se trouve dans le vaste champ libre abandonné aux disputes humaines.
Dans ce dernier cas, c'est-à-dire la plupart du temps, l'espace s'ouvrira devant lui sans entraves. Puisque toute vérité découverte devra trouver sa place dans la synthèse supérieure où la foi et la science s'harmonisent, il n'y a pas de motif de trembler; il n'y a pas de motif pour l'autorité religieuse d'intervenir. Il n'y a donc pas de motif non plus pour les défenseurs de la liberté intellectuelle de s'alarmer, à moins qu'ils n'entendent simplement s'élever contre des abus que nous avons nous-mêmes dénoncés.
Il ne faudrait pourtant pas se figurer le savant catholique comme obsédé par une préoccupation de concordisme apparentée au scrupule. La science n'est pas pour nous une épée de Damoclès : c'est un
glaive de justice, qui ne peut blesser que des erreurs.
Où serait notre confiance en Dieu, si par amour des vérités qu'il révèle, nous avions peur des vérités qu'il suggère à l'homme? Ou de quelle sagesse l'Eglise elle-même ferait-elle preuve, si ayant le devoir d'encourager tous ses enfants, elle gênait par des exigences intempestives ceux qui lui font le plus d'honneur?
N'a-t-on pas remarqué que ce sont des abbés qui ont fait les découvertes les plus sensationnelles relativement à l'homme préhistorique ? Découvertes qui semblaient cependant, d'un point de vue étroit, nous créer des difficultés dans l'interprétation de la Bible.
Mais ces abbés se sont dit que la vérité a touours ses droits, et qu'elle les concilie toujours avec d'autres droits qui, à y bien regarder, ne sont pas autres.
On pourrait s'appuyer sur maints cas semblables.
Mais si le dogme est en cause? — Alors, c'est vrai, et il convient de ne pas le dissimuler, la marche du savant se voit limiter du dehors par le dogme.
On dit du dehors, et l'on s'exprime avec précaution, parce que, même dans ce cas, nous le dirons, la liberté proprement scientifique reste intacte. Mais c'est certain, en face du dogme, si la science reste libre, le savant, lui, ne Test pas. Il est tenu de réviser son travail et, au besoin, d'en nier les résultats apparents au nom de ce qu'il sait être une lumière supérieure.
Cela, parce que de tels résultats ne peuvent procéder, pensera-t-il, que d'une erreur de fait ou de jugement, erreur qu'il y a lieu de découvrir si Ton peut, mais de supposer toujours, attendu que Dieu ne se trompe ni ne nous trompe, parlant directement par la foi, alors que s'il s'agit de science, sa vérité ne nous arrive que par l'intermédiaire de notre esprit individuel, qui est faillible. Rien là des garanties que nous avons reconnues à l'Église, de par la permanence en elle d'un esprit divin.
Une pareille solution scandaliserait-elle?
Qu'on veuille bien le remarquer, la science toute la première applique à chaque instant cette méthode de contrôle. N'est-il pas de règle, avant de proposer une solution obtenue par les principes d'une science (particulière, de la confronter avec les vérités acquises dans les sciences limitrophes? — Ajoutons-y les sciences sacrées, et nous retrouvons la pensée qui nous étonnait.
Quant à l'affirmation d'apparence paradoxale que, même dans ce cas, la liberté proprement scientifique est intacte, elle est facile à établir.
En effet, que dit la foi? Elle dit que telle chose est; qu'il y a donc lieu, pour le savant comme pour l'ignorant, de la considérer comme acquise. Mais cette chose, qui est acquise au savant, ne l'est pas pour cela à la science. Celle-ci l'ignore absolument, et à supposer qu'il s'agisse d'une vérité de son domaine, elle est chargée de la découvrir : non pour nous faire savoir qu'elle est, puisque par hypothèse nous le savons ; mais pour la faire entrer à son rang dans le système d'idées et de faits qui constitue vrai ment la science.
La science n'est pas un catalogue d'affirmations à la manière d'un credo : c'est une série d'antécédents et de conséquents enchaînés, et c'est bien cet enchaînement, pour autant qu'il révèle la raison des choses, qui est proprement la science. La science est une connaissance par les causes, a dit Aristote.
Voudrait-on dire d'un homme qu'il est fort en mathématiques, parce qu'il saurait par cœur les énoncés des théorèmes d'Euclide? Cet homme saurait pourtant les conclusions de la science ; mais il ne serait pas un savant. Quand il le deviendra, accédant aux démonstrations et à leurs enchaînements éclairants, sa marche sera-t-elle gênée parce qu'il savait d'avance la teneur brute des propositions ?
La science, même à l'égard d'un objet de foi, ne se voit donc pas dépossédée par la foi de son travail propre. Celui-ci est intact; en le menant, le savant, pris cette fois comme tel et non pas comme homme, «st entièrement libre. Ni ses principes, ni ses méthodes, ni même ses résultats pris comme tels ne permettent à la foi d'exercer sur eux la moindre influence.
Le Concile du Vatican (Constitution Dei FUius, a. 4) déclare très positivement que les disciplines scientifiques, chacune dans son domaine, peuvent user librement des principes qui leur sont propres et de leurs propres méthodes. Il appelle cela une « juste liberté », ce qui ne l'empêche aucunement de maintenir que le savant catholique doit respecter le dogme, lequel, à parler avec précision, a la valeur non d'un résultat scientifique, mais d'un fait.
Chacun est tenu de respecter les faits. Appelant fait, ici, ce qui est du dépôt révélé, on le propose à
l'acceptation de l'homme, sans préjuger de l'emploi ou des vérifications qui incombent au savant.
Enfin, parlant de l'autonomie chère à nos penseurs, autonomie qu'on revendique avec un orgueil qui ne laisse pas de recouvrir un fond de vérité, ne peut-on pas dire qu'elle trouve chez nous toutes les satisfactions légitimes?
La foi, dont nous avons parlé provisoirement comme d'une chose extérieure, à laquelle nous devrions adhérer comme du dehors, ne nous est pas si extérieure que cela. L'Église nous la suggère. Or qu'est-ce donc que l'Église, sinon la société que nous formons? Qu'est-ce que l'Église, sinon nous-mêmes? Non pas sans doute un nous-même isolé, coupé de ses communications fraternelles et divines ; mais c'est nous-mêmes formant cet organisme que je ne puis me lasser d'appeler ainsi, tant la comparaison est éclairante ; organisme où Dieu est inclus, par le Christ et par l'Esprit du Christ; organisme où chaque membre, membre important ou membre infime, enseignant ou bien soumis, trouve à participer la vie, et, loin d'y perdre sa personnalité, la multiplie, en absorbant la sève commune.
L'Église, c'est nous ; le dogme de l'Église, c'est donc, en un sens, notre dogme. Quand nos autorités le définissent, elles ne le tirent pas d'ellesmêmes; elles ne l'imposent pas du dehors à la société religieuse comme un objet qui lui aurait été jusque -là étranger; elles l'extraient de son sein, puisque c'est à la commune tradition, sous le couvert du commun Esprit, qu'elles l'empruntent. Elles n'en-
tendent rien créer, mais seulement constater, rendre explicite ce qui était jusque-là diffus dans la mentalité commune ou contenu dans le trésor commun des Ecritures.
Tout leur ouvrage est de déclarer, c'est-à-dire de rendre clair, et de signifier par surcroît aux individus isolés qui refuseraient d'adhérer sur ce point à la foi collective, qu'ils se mettent par là en opposition avec ce qui fait le lien social entre nous, et qu'ils sont donc dehors. Anathema sit : c'est le sens de cette formule.
Or, quand on croit ainsi devenir libre, on ne s'aperçoit pas que c'est de la liberté de la mort ; de la liberté de la branche qui tombe, privée de sève. C'est la comparaison réitérée du Sauveur : « Je suis le cep y vous êtes les branches. Nulle branche ne peut porter du fruit par elle-même, à moins qu'elle ne demeure entée sur le cep. »
Quant au croyant qui demeure ainsi greffé, il est libre de la liberté de l'être qui est dans sa loi et qui conserve ses attaches naturelles. Fût-il humble parmi les humbles, il peut se dire qu'en participant pour sa part à la pensée chrétienne, il puise la vérité en pleine vie de Dieu; qu'il a ce Dieu pour familier et comme à son service, puisque l'Esprit auquel il se confie, la croyance collective qu'il accepte se trouvent couverts par une garantie qui n'est plus une garantie de l'homme.
Son esprit peut se rassurer, son cœur, au lieu de s'angoisser dans cette nuit où nous sommes, peut s'épanouir dans une sécurité supérieure. 11 ne sera pas trompé quant à ce qui fait l'essentiel de sa vie ; il ne sera pas gêné quant au reste. S'il étudie, il
pourra pousser sa pointe dans toutes les directions du vrai sans craindre aucun conflit entre des vérités complémentaires et nécessairement harmoniques.
Il se sentira fort, parce qu'il peut s'appuyer aux certitudes divines; il se sentira libre, parce que le divin ne saurait être hostile aux libertés, vu qu'il en est la soifrce; vu que c'est lui qui reçoit leur travail, l'alpha et l'oméga de la liberté intellectuelle consistant à passer sans entraves d'une certitude à une certitude qui en dérive, du vrai au vrai, ce qui veut dire du divin au divin, et que c'est là ce qu'on lui propose.
La divinité de la foi s'allie, en lui, à la divinité de la raison; il les unit comme l'oxygène et l'azote qui composent la même atmosphère. Et circulant à l'aise dans ce milieu humano-divin, le respirant et s'imbibant de l'Esprit de Dieu qui le pénètre, il se dit avec Paul : « Là ou est l'Esprit du Seigneur, là est la liberté » (II Cor., m, 17).