CHAPITRE X
Le caractère dogmatique de l'Église, bien compris, nous suffirait déjà pour affirmer son caractère gouvernemental.
Affirmer que l'Église a un dogme, c'est-à-dire une croyance collective, c'est exiger qu'elle ait, dans Tordre intellectuel, une représentation collective, c'est-à-dire, déjà, une autorité.
Mais cette notion, sur laquelle nous devrons revenir, est trop partielle. 11 convient de généraliser en disant : Il y a dans l'Église une autorité sociale, remplissant tous les rôles attribuables à une autorité à l'égard d'un objet comme le sien. L'Église est une société gouvernée.
Il s'est trouvé des hommes : protestants libéraux, ou anarchistes à tendance mystique, comme Tolstoï, pour prétendre que le Fondateur du Christianisme, bien loin d'avoir prévu et voulu le gouvernement spirituel tel qu'il fonctionne au milieu de nous, s'est montré opposé à tout exercice d'autorité entre ses disciples. « Les princes des nations les dominent : quil n'en soit point de même au milieu de vous;
niais que celui qui est en tête soit comme le serviteur de tous. »
On néglige d'observer que ce texte même condamne la thèse qui prétend s'y appuyer, puisque, légiférant pour ceux qui sont en tête, il dispose donc qu'il y aura quelqu'un en tête.
Mais on dévore cet illogisme, et Ton assure que l'autorité ecclésiastique ne s'est constituée qu'à la faveur d'une déviation, déviation qui eut pour cause : d'une part, l'ambition naturelle au cœur de l'homme ; d'autre part, l'imitation des autorités qui régissaient l'ordre civil, notamment la grandiose et obsédante autorité romaine.
Cette influence de la Rome des empereurs sur la Rome des Pontifes, nous n'avons pas envie de la nier : nous l'avons affirmée avant l'adversaire, et nous l'avons toujours considérée, dans l'Église, comme un effet providentiel.
Ne disons-nous pas toujours que notre Église s'assimile, dans le milieu humain où elle évolue, tout ce qui lui est assimilable? S'il avait plu à Dieu de lui préparer, dans le travail juridique des Romains, comme dans la pensée grecque, comme dans la poésie et les symboles orientaux, des éléments qui seraient pour elle ce que sont pour nous, physiquement, les aliments déjà élaborés par la vie, par opposition aux substances chimiques mal assimilables : qui voudra s'étonner qu'elle s'en soit emparée? Elle le fit, et elle le ferait encore légitimement, à condition de juger ces apports et de les adapter aux fins qu'elle poursuit. « Toutes choses vous appartiennent », disait saint Paul : « Omni a ■vestra s un t. »
Si quelque chose devait appartenir à l'Eglise et tenter son acceptation, c'est bien cette merveilleuse administration romaine, la plus puissante qui ait paru ici-bas, la plus parfaite, du moins comme administration centralisatrice. Or c'est celle-là, nous aurons à le montrer, qui convenait à l'essence du christianisme.
Nous sommes loin, on le voit, des théories d'anarchie religieuse dont notre Eglise subit la critique.
La question, pour le moment, est de savoir si un gouvernement proprement dit est de mise dans l'organisation chrétienne, ou si l'on va se contenter d'un vague esprit évangélique et d'une fraternité sans lien extérieur.
Mais vraiment cette question est résolue par nous depuis longtemps, puisque, longuement, nous avons démontré que la religion est le phénomène social par excellence ; qu'il exige, et cela très particulièrement dans le christianisme, une mise en groupe organisé. Or, voudrait-on d'un groupe sans lien; d'une société sans autorité? Cela n'existe nulle part; non pas même dans les sociétés les plus éphémères.
Mettez un groupe d'enfants dans une cour de récréation : dix minutes après, il y en a un ou plusieurs qui gouvernent, et cela du consentement des autres, tant il est vrai qu'on ne peut rien faire, même s'amuser, et à plus forte raison tenter l'escalade gigantesque à laquelle le Sauveur a convié le genre humain, sans que la finalité qu'on se propose se soit donné, sous le nom d'autorité, une représentation, un moyen et un défenseur.
Pensera-t-on que c'est le Christ, et lui seul, qui est
l'autorité chrétienne ? A coup sûr, c'est au Sauveur que nous tous nous obéissons! Mais le Sauveur n'est plus là : ne lui faut-il pas une représentation vivante? Le Sauveur ne parle plus : ne lui faut-il pas une voix? Le Sauveur n'agit plus visiblement : ne faut-il pas qu'en son nom quelqu'un garde son troupeau et le défende du « loup ravisseur »?
« Pais mes brebis y pais mes agneaux », a-t-il dit à Pierre. Moi je m'en vais, quoique invisiblement je demeure : remplace-moi donc, et sois pasteur non de ton autorité propre, puisque c'est mon troupeau ; mais de l'autorité que je te laisse, en te disant : Pais, pasce, c'est-à-dire mène aux pâturages, dirige, défends le troupeau de ton Seigneur.
Ceux qui veulent gouverner la religion avec un souvenir, même divin, ou avec un livre, même sacré, sans qu'il y ait personne qui porte le livre, le commente et interprète la teneur du souvenir, ceux-là ne connaissent pas le genre humain. Nous sommes des êtres de chair et de sang ; nous ne sommes pas des ombres. Il nous faut du visible et du consistant, faute de quoi, le livre, qui doit unir, devient objet de division, et les souvenirs surhumains ne sont plus qu'un parfum qui se dissipe.
Ceux-là ne le prouvent-ils pas, qui nous reprochent d'exister, quand, eux, religieusement, ne sont plus que des miettes sans cohésion et sans forme?
Qui sont-ils donc et que tirent-ils de l'Évangile, ceux qui nous reprochent de lui être infidèles en nous gouvernant? Qu'en tirent-ils donc qui se puisse saisir, juger, accepter en commun, avec quoi l'on puisse vivre? Ils en sont encore à rechercher « l'essence du christianisme » et à la trouver partout :
dans une théorie catastrophique de la fin du monde, ou dans les billevesées sympathiques — sympathiques en surface — de la non-résistance au mal.
Pendant qu'on cherche ainsi désespérément, notre Église définit le christianisme et le fait vivre ; elle le défend contre les déviations de tout ordre et de tout degré. Si c'est elle, la déviation, à cause du mode d'autorité qu'elle adopte, on doit convenir du moins que cette déviation-là est ennemie de toutes les autres, ce qui veut dire, peut-être, qu'elle est la nature même s'appliquant au surnaturel et nous le rendant utilisable en l'adaptant aux formes authentiques de la vie.
Mais, dira-t-on, si le Christ n'est plus là, l'Esprit divin qu'il avait promis d'envoyer au monde y est toujours, et l'Esprit-Saint est une réalité vivante. C'est lui, l'autorité qui nous sert de lien : lien spirituel, pour l'organisme spirituel qu'est l'Église. Hommes charnels, qui requérez une autorité visible, n'entendez-vous pas le Maître vous dire : « La chair ne sert de rien »? A quoi bon du visible, quand nous avons au dedans de nous Celui qui crie : Père! Père! et qui fait à lui seul l'unité des enfants?
Nous avons déjà répondu à cette illusion.
Non pas certes que l'habitation du Saint-Esprit en nous soit une illusion ; ni qu'il soit inexact de dire : C'est cet Esprit qui fait entre nous le lien. Mais ce lien-là, qui est le principal, à vrai dire, n'est lien pourtant qu'à la façon d'une âme : âme commune, en laquelle nous sommes un. Or, notre âme, dans notre corps, n'a-t-elle pas une représentation par le fait de l'organisation qu'elle provoque?
Organisation qui suppose tout un système de dépendances, sous le gouvernement du système nerveux central, sous le gouvernement du cerveau : image assez fidèle de l'organisation de l'Église?
Précisément parce que le Saint-Esprit est avec nous, il doit être avec nous tels que nous sommes : êtres individuels et sociaux. Il doit se révéler par des faits intérieurs et par des communications sociales, ce qui suppose une autorité parlant en son nom et recevant du ciel le droit de dire, comme nos apôtres le disaient au premier des conciles : « Il a paru bon au Saint-Esprit et à nous ». Comme si le cerveau disait : Il a paru bon à l'âme et à nous, cellules nerveuses, qui représentons, pour le gouvernement du corps, l'idée de réalisation organique.
L'Esprit-Saint agit dans les individus par la grâce; il agit socialement par l'organisation, qui est, comme dit un théologien (Schaezler), la plus expresse manifestation de la grâce du Christ, étant sa manifestation visible et collective. L'Esprit, qui meut l'Église par le dedans des âmes, la meut aussi par le dehors, parce que Y humanité est un dehors, si Y homme esprit est un dedans. L'inspiration religieuse, son contrôle par l'autorité : telles sont, les divines initiatives supposées, les deux fonctions de l'organisme humano-divin, comme, dans la société civile, l'invention et la création viennent de l'effort privé ; la régulation du pouvoir.
Ainsi tout vient du même Esprit : la force déployée et sa règle. L'humain, de part et d'autre, lui fournit sa matière, et par là en limite ou en corrompt es effets; mais c'est tout de même du divin qui agit, comme dans la naissance d'un enfant mal conformé
ou d'un monstre, c'était une âme divine, qui s'efforçait, mais dans une trop ingrate matière.
Par là, le reproche des protestants à l'Église catholique se retourne contre eux et les accable. Diminuer l'homme, en le soumettant à une autorité extérieure : tel est pour eux le grand crime romain. Mais en s'élevant au niveau de la doctrine, on s'aperçoit qu'une telle accusation est bien légère! C'est précisément pour que l'Esprit de Dieu, venant en nous, n'y diminue pas l'homme, qu'une autorité est nécessaire, s'il est reconnu que l'homme est social.
Luther, Calvin, pour qui le péché originel tue la liberté ; pour qui l'Esprit divin qui nous régénère nous régénère sans nous, doivent répudier, en théorie tout au moins, l'autorité extérieure. Que ferait celle-ci, sinon s'opposer à l'Esprit qui fait tout dans l'homme, ou alors le doubler?
Pour le catholique, l'homme demeure, sous la touche divine. Il reçoit « un esprit d'adoption, non de servitude » (Rom., vin, 15), et avec cet Esprit pour inspirateur, il se gouverne. Seulement, se gouverner, si c'est, pour l'homme individu, mener une vie autonome, ce sera, pour l'homme social, mener une vie selon l'ordre commun, donc une vie gouvernée, donc une vie librement soumise.
L'Esprit qui agit au dedans doit se compléter par l'Esprit agissant au dehors, autrement cet Esprit ne tomberait pas sur tout l'homme, et c'est alors, que nous serions « diminués », privés, dans le domaine religieux, de notre être collectif et de ce qu'il apporte de biens à chaque âme. C'est alors, que nous serions
empêchés de dire comme Jacob : « J'ai vu Dieu face à face et ma vie a été sauve. »
Nous n'oublions pas pour cela que Jésus a dit : N'appelez personne Maître. Mais il est trop clair pour nous que cela ne signifie point : Supprimez toute autorité ; mais : Comprenez l'autorité comme servante. De même que lorsqu'il a dit : Ne résistez pas au méchant, ce n'était pas pour nous inviter à laisser triompher le méchant ; mais pour que nous renoncions à l'esprit d'égoïsme et de vengeance, et lorsqu'il a dit : Ne vous préoccupez pas de ce que vous mangerez, ce n'était pas pour prêcher la paresse et l'imprévoyance ; mais pour nous inculquer la soumission à la Providence, sous-entendu : Après l'effort.
Tous les sophismes qui se greffent sur les divins paradoxes évangéliques en méconnaissent l'esprit, eux si partisans de l'esprit, et ils s'égarent sous l'impression de vérités diminuées.
Après cela, nous sommes à l'aise pour entrer dans la vraie pensée de notre Maître et pour goûter ses adorables paroles : « Que celui qui est en tête soit comme le serviteur de tous} . »
A la place des abus effroyables que commettaient le plus souvent les autorités païennes — abus que notre infidélité à l'Évangile devait perpétuer pour une part et perpétuera encore si longtemps — le
1. Saint Thomas d'Aquin, commentant ce précepte, souligne que le transgresser c'est méconnaître la personne humaine et la traiter comme chose : « Les créatures douées de raison sont gouvernées pour leur propre bien ; les autres pour le bien des créatures supérieures. » Contra Gentes, III, cxir.
Sauveur rêve d'établir, partout, s'il se pouvait, mais en tout cas dans son Eglise, un régime d'humilité et d'amour.
N'est-ce pas pour cela qu'il choisit pour premier représentant de l'autorité suprême, dans l'Église, pour premier Pape, un homme de peu, qui ne pourra pas arguer de sa personne ; un pêcheur, et un pécheur aussi : le pénitent d'un triple acte d'amour que le martyre viendra sceller ? Cela pour prouver à la fois que l'autorité n'est pas un fief, mais un service, et que, puisque c'est un service, c'est l'office propre de l'amour, dût celui-ci exiger la mort.
« Pierre, m'aimes-tu? » c'est la question que par trois fois Jésus adresse à celui qu'il va investir d'un droit sur ceux qu'il a identifiés avec lui-même. Et sur sa réponse timidement affirmative, le Sauveur dit à Pierre : Alors, «pais mes brebis, pais mes agneaux ».
Il faut savoir aimer, pour gouverner selon le cœur du Divin Maître. L'idéal du régime qu'il fonda, c'est la paternité.
Oui, cette autorité naturelle par excellence, issue de Dieu sans nul intermédiaire humain, concédée, avec la puissance créatrice, à ceux qui disent au nom de l'amour : Sois ! et la vie éclôt — cette autorité-là est le modèle de l'autorité religieuse. C'est pour cela que nous appelons chez nous l'autorité suprême : le Pape, c'est-à-dire le père. C'est pour cela que les assesseurs du Pape s'appellent évacues, c'est-à-dire ceux qui veillent, et que les assesseurs de l'évêque s'appellent curés : curati, ceux qui ont charge. Et Ion dit aussi abbé, ce qui veut dire encore père.
Tous ces noms-là sont vénérables et bons, parce que la tradition a compris la pensée du Maître. L'autorité service public; l'autorité rôle humble et plein d'amour, c'est une partie de la Bonne Nouvelle évangélique, et l'avenir chrétien s'est efforcé d'y conformer ses jugements, ses paroles, sinon toujours, hélas, ses actions!
Touchant ainsi, comme il est nécessaire, à cette troublante question des abus de l'autorité religieuse, nous devrons avouer peut-être que ce sont, pour une part, ces déficiences des hommes, qui donnent prise aux critiques insensées où s'égarent ceux qui maudissent l'autorité en elle-même.
Que de fois nous avons entendu, en face de tels abus, de telles violences autoritaires ou accapareuses, chez ceux qui sont chargés de donner Dieu et à qui il arrive, parfois, de paraître vouloir l'exploiter — que de fois nous avons entendu, et même dans notre propre cœur : Est-il possible ! Est-il possible que cet homme si orgueilleux, si préoccupé de soi et de son droit, si attaché à l'argent, si facile pour lui-même et si dur aux autres, que cet hommelà soit le représentant du Christ, le canal de son Esprit ?
Eh bien oui. cela est possible ! Cela est possible, et il est bon que cela soit, pour qu'on sache que notre Dieu a épousé l'humanité avec ses misères ; qu'il nous aime jusque-là, et que ce n'est pas avec un genre humain illusoire, qu'il voisine.
Dieu serait-il avec les hommes, si tous ceux en qui il se montre et agit étaient des anges? Il est avGC l'humanité pécheresse ou fragile. Le
corps du Christ, comme nous avons appelé notre Église, est quelquefois malade, ses membres principaux comme les autres. A mesure qu'on s'élève dans l'échelle de l'autorité — ce n'est pas lui manquer de respect que de le dire, — l'homme est exposé davantage par son rôle ; il est, en face de ce rôle, plus petit. En montant au divin, on voit éclater déplus en plus la disproportion, entre le canal et la Source de l'idéalité immanente au monde.
Lisant l'histoire dans cette pensée, si l'on y trouve des choses tristes, et si l'on en trouvait encore aujourd'hui, il faut se souvenir que le Sauveur a dit : a Bienheureux celui qui ne sera point scandalisé en moi. » Ne croit-on pas qu'il étende le bénéfice de ce mot aux représentants qu'il s'est donnés, et à l'égard de qui le scandale, même justifié apparemment, ne serait pas plus légitime?
Celui qui évite le scandale au sujet de l'humilité de Dieu manifestée dans le Fils de l'Homme mortel, est-il fondé à se scandaliser de l'humilité de Dieu se manifestant dans le Fils de l'Homme social : Christ continué, ramassant les misères de tous, pour essayer de les vaincre ?
Les défauts des personnes qui détiennent l'autorité ne détruisent pas l'autorité, précisément parce que l'autorité n'appartient pas à l'homme La refuser parce que l'homme est coupable, ou faible, ou inintelligent, ce serait donc avouer que fidèle, intelligent, capable, c'est à lui qu'on obéirait1
Le chrétien n'obéit qu'à Dieu ; mais il a entendu la parole : « Qui vous écoute m'écoute » et, prosterné devant le père commun ou incliné devant es représentants de tout rang de la haute hiérarchie
catholique, il a le cœur assez élevé pour dire : « Parlez, Seigneur, car votre serviteur écoute. » Que votre porte-voix soit l'harmonieux instrument d'une grande âme ou le métal grinçant de l'égoïsme ou de l'ambition, ou le plomb mat et lourd de l'inintelligence, je ne discuterai pas le timbre, ayant compris le message. Puisque c'est vous quand même, qui parlez, quand l'autorité intervient selon la loi, c'est à vous que montera, joyeuse, mon obéissance : Parlez, Seigneur, car votre serviteur écoute, et se soumet.