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CHAPITRE XI

Nous devons retrouver, à propos du caractère gouvernemental de l'Eglise, les mêmes oppositions qui se sont dressées contre sa prétention à nous imposer des croyances fixes. Les deux questions, en effet, sont connexes. La foi n'est-elle pas déjà une obéissance, l'obéissance de l'esprit?

On nous demande de croire, uniquement pour cette raison que chez l'être raisonnable pris comme tel, la lumière est la première condition de l'action. « Ton œil, c'est ta lanterne, » dit l'Évangile. Mais la lanterne, qui guide la marche, n'oblige pas à marcher. Avec la lumière, il faut au voyageur l'impulsion : impulsion personnelle, s'il marche pour son compte, seul et sous sa responsabilité exclusive; impulsion extérieure, s'il se trouve engagé dans un ordre de marche, comme le soldat dans une armée en campagne.

Or, notre Eglise est une armée organisée ainsi que pour une conquête. Disons mieux et sans image : C'est une divine et humaine société, et toute société, disions-nous, si elle veut maintenir ses membres dans l'unité d'une vie commune et réaliser

à leur bénéfice les fins qui les ont assemblés, se voit obligée d'exercer une action qui sera de sa part un gouvernement, de la leur une obéissance.

C'est contre cette nécessité d'un établissement religieux ainsi fondé, qu'on avait objecté d'abord ; c'est, subsidiairement, contre le fait de cet établissement par le Christ. Maintenant, on en vient au principe réel de l'opposition formulée. On parle d'autonomie en matière pratique, comme on s'en prévalait en matière doctrinale. On se révolte contre la prétention de l'Église catholique à exercer un gouvernement, sur un terrain, surtout, où l'on aime à affirmer que la liberté est de règle, puisque le spirituel est le domaine tout spécial de la liberté. a L'Esprit souffle où il veut ». Les Religions d'autorité et les Religions de l'Esprit, e'est le titre d'un livre célèbre.

Sans méconnaître ce qu'il peut y avoir d'élevé, quelquefois, dans les aspirations qui les dictent, on aimerait à montrer combien ces contre-prétentions sont irrationnelles.

Le spirituel, dit-on, veut la liberté. Mais liberté n'est pas indépendance. La liberté posée, il reste à lui marquer son emploi, et si la liberté est posée dans un ordre, son emploi légitime sera de consacrer, puis de servir l'ordre où elle se retrouve ; de se servir elle-même en le servant, ce qui légitime l'autorité, en requérant l'obéissance.

La distinction du spirituel et du temporel est d'immense poptée ; mais n'entraîne pas les conséquences qu'on en tire. Cette distinction conclut à diversifier, à limiter les applications et les moyens

de l'autorité religieuse; elle ne pourrait la suppri. mer sans s'attaquer à une loi générale de la vie, dont voici la formule.

Tout être qui vit dans un milieu, qui l'utilise et se met en concordance de vie avec lui, en symbiose, dirait un physiologiste, en doit subir la loi. Il ne peut plus prétendre à une autonomie complète ; car son autonomie, ce serait alors le refus de la vie même dans laquelle on le disait engagé. Et si cette vie lui était utile, ce serait sa diminution; si elle lui était nécessaire, ce serait sa suppression, sous le rapport, tout aumoins, où il était ainsi en vie commune.

Nous sommes pleins d'illusions sur notre indépendance prétendue, nous qui ne vivons en tout que de dépendances.

Moi! moi! c'est un terme où se complaît le sentiment que nous avons de nous-mêmes, et, il faut le dire aussi à notre honneur, du divin qui s'agite en nous. Ce serait un malheur, autant qu'une injustice, de rabattre au delà du nécessaire cette grande aspiration individuelle.

Mais le divin, qui est en nous, est aussi hors de nous; il nous déborde et nous régit, sous toutes les formes où notre vie est invitée à pousser sa pointe.

Nous sommes plongés dans la nature qui est venue de Dieu et qui fait un travail divin : que deviendrions-nous si nous refusions ses lois ! Le pouvons-nous seulement? Et si nous le pouvions, ne verrions-nous pas se retourner contre nous l'immensité de ses forces ?

Nous tenons au milieu familial, qui, au nom du ciel, nous crée, nous actionne au début et s'impose pour longtemps au progrès de nos personnes : que

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devient l'enfant, quand il échappe à la loi protectrice du foyer?

Nous tenons au milieu social, qui, par ses traditions, ses mœurs, ses conditions d'existence matérielle, intellectuelle, morale, a pétri lame et le corps des générations qui nous précédèrent et dont nous sommes issus : que devient le déraciné, si tant est qu'on le soit jamais tout à fait, lorsque, refusant la loi sociale, il se voit obligé de fuir, pareil au juif errant de la légende?

Nous ne sommes, humainement, en dépit de nos prétentions à l'autonomie, qu'un point de concentration des forces universelles qui ont fabriqué nos corps ; des forces morales qui ont formé et meublé nos âmes. Nous sommes un rendez-vous : rendezvous de puissances éparses ou enveloppantes, d'éléments sur lesquels nous réagissons, mais forcément sous une loi imposée par leur nature et par la nôtre, par la nature de la société ou quasi-société que nous formons avec eux.

Et enfin, à titre tout direct, cette fois, à titre intime, à titre inexprimablement unifiant, nous sommes en société avec Dieu. Sans même parler de religion positive, nous sommes reliés à lui en tant que Milieu universel, qui contient et pénètre les autres ; Milieu ineffable dont saint Paul a écrit que « c'est en lui que nous vivons, que nous nous mou vons, que nous sommes ». Aussi disons-nous tous, quand nous prenons conscience de cette plus haute condition de notre vie : Il nous faut obéir à Dieu. C'est le mot suprême de la conscience

Ainsi, dans tous les ordres et à tous les étages, la

loi de l'obéissance s'applique, et c'est par elle, que notre individualité orgueilleuse vient au jour.

On cite souvent ce mot d'Auguste Comte : « L'obéissance est à la base du perfectionnement ». C'est un mot de grande portée, parce qu'il s'applique à tous les domaines, et il aide à comprendre que cette autonomie, à laquelle on tient tant, bien loin d'exclure l'obéissance, l'appelle, et que l'obéissance à son tour, bien loin de briser l'autonomie, la complète, puisque perfectionner notre être, le faire vivre de son milieu et en absorber toutes les ressources, ainsi que fait l'obéissance bien comprise, c'est nous aidera être nous, vu que ce milieu, c'est nous : nous prolongés, nous soutenus, nous actionnés, en attendant les réactions qui nous rendent autonomes.

Mais notre Eglise, n'avons-nous pas dit d'elle aussi : C'est nous ? — C'est nous, parce que c'est Dieu et l'Esprit de Dieu ; c'est nous, parce que c'est le Christ, homme universel, en qui nous sommes religieusement un ; c'est nous, parce que de Dieu, du Christ et de nous tous, si nous y consentons, il se fait un vivant immense, immensément multiple et cependant un, l'essence du christianisme consistant dans une vie en commun avec Dieu : en ce monde, obscurément, par la grâce acceptée et vécue ; en l'autre, par la gloire paternellement communiquée, filialement et fraternellement jouie, ensemble.

Il y a là un seul corps humano-divin, et la loi du corps s'y retrouve transposée, comme nous avons dû tant de fois le redire.

La liberté des membres, dont chacun a sa loi propre et comme sa volonté, c'est notre liberté dans l'Eglise, avec cette différence que les membres du corps

n'ont pas de destinée à part, et que nous en avons une.

La subordination des membres, dont chacun obéit à une loi d'ensemble, afin d'en vivre en la servant, c'est notre obéissance dans l'Église, avec cette différence que chacun de nous ayant une destinée, le gouvernement de l'Eglise a le devoir delà respecter.

Toujours est-il qu'il y a là hiérarchie, parce que ni le membre dans le corps, ni le chrétien dans l'Église n'est une réalité sans attaches.

De même donc que le cerveau représente, pour la direction de la vie, l'organisme intégral et par conséquent aussi chacun de ses membres : ainsi l'autorité religieuse représente, dans l'Église, la conscience collective et par conséquent aussi chaque conscience.

Croire, disions-nous, c'est participer à l'idée directrice de notre vie en commun dans le Seigneur, et c'est donc : non abdiquer intellectuellement, mais puiser à Celui qui est d'abord vérité, avant d'être chemin et vie; c'est s'éveiller à soi-même, en tant que disciple et que participant de sa lumière.

De même, obéir, c'est participer à l'action commune, qui est ici une action divine et divinisante ; cela à son rang, selon les exigences de toute vie en commun, et c'est donc : non abdiquer pratiquement, mais puiser à Celui qui est la vie, et se mieux posséder soi-même, en tant que participant, en lui, à la vie divine.

La conscience individuelle et la conscience sociale de l'Église, représentée authentiquement par l'autorité, vont ainsi s'appuyant mutuellement, et loin que la nôtre y perde quelque chose, elle se renforce,.

comme le son de la corde isolée se renforce, lorsqu'elle se tient sur la boîte d'harmonie et participe aux vibrations profondes de l'atmosphère enfermée dans ses flancs comme une âme.

De par cette sujétion féconde, le citoyen du Royaume des deux, ainsi que le Christ appelait son Église, se nourrit véritablement de toute la sève divine qui circule dans l'humanité grâce à cette effusion du ciel sur la terre.

« Je suis la vigne et vous êtes les rameaux; le rameau ne porte pas de fruit, s'il ne demeure enté sur le cep. »

L'autorité qui représente le Christ a les mêmes exigences ; mais c'est en vue des mêmes bienfaits, et bien inconscient est celui qui ne voit pas que rester à soi-même sans se donner, c'est simplement se mutiler en atrophiant de soi-même le meilleur.

Quand ce meilleur c'est la vie même de Dieu à nous communiquée dans l'Église, s'y refuser, c'est •diminuer son être de toute la taille du divin qui voulait s'y manifester, en même temps que c'est offenser au delà de tout ce qu'on peut dire cette majesté miséricordieuse et fraternelle qui a voulu porter l'humanité dans son sein, à travers les difficultés méritoires etles misères fécondes dont est semée la vie mortelle.

Qu'on ne dise donc pas : L'obéissance religieuse s'oppose à notre initiative personnelle. L'initiative personnelle bien comprise, l'obéissance religieuse doit la respecter. Si elle ne la respecte pas, elle abuse, et nul n'entend faire l'apologie des abus. Mais hors l'abus, l'obéissance religieuse ne respecte pas seulement les initiatives personnelles, elle les enrichit, et c'est sa raison d'être.

Parler ici de servilité, c'est véritablement retourner tous les termes de la question. Car la servilité consisterait plutôt à sortir de nos liens naturels — où il faut comprendre aussi nos liens surnaturels, en ce que le surnaturel est pour nous une seconde nature — sous la pression des objets inférieurs à nous. S'abaisser au-dessous de soi et se livrer à ce qui vous abaisse, c'est cela, être esclave.

Ajoutons — peut-être eût-il fallu commencer par là — que l'obéissance religieuse, en nous régissant, exerce seulement des droits qui lui ont été concédés par notre autonomie elle-même. Car, nous le disions à propos de la foi, c'est la conscience, ici, qui est première, l'autorité ne vient qu'ensuite.

Avant d'admettre ou de refuser cette multiplication de la vie que le sentiment religieux, devenu sentiment social, offre de nous fournir en échange de l'obéissance nécessaire, nous devons d'abord examiner s'il y a lieu, pour nous, d'entrer dans l'organisme où s'opère cet échange.

Personne ne nous demande de croire avant que nous ayons reconnu et décidé en principe qu'il faut croire. De même, personne ne nous demande d'obéir, si ce n'est sous la même condition.

L'Eglise catholique s'offre à nous : elle ne s'impose pas. Celui qui vit hors de son sein peut bien souffrir ses importunités maternelles : il n'a pas à craindre sa tyrannie.

Pour les non-baptisés, l'Église a toujours été pleine d'égards et de réserve.

Mais, si vous consentez, ou si, n'étant pas encore en état de consentir, quelqu'un qui compte pour

vous en cela comme en tout le reste engage, tout au moins provisoirement, votre existence dans l'organisme spirituel qui la doit grandir et porter jusqu'à Dieu, en quoi y aurait-il tyrannie à réclamer de vous l'obéissance ?

L'initiative première couvre la soumission ultérieure et l'informe.

Rien n'est donc tyrannique, ni nos débuts, ni le développement de notre vie religieuse.

11 ne pourrait y avoir oppression que dans le cas où l'autorité sortirait de sa propre loi, comme si, le cerveau fonctionnant mal, l'organisme troublé se sentait invité aux réactions qui sont de sa part des actes naturels de défense. Mais à ce désordre, encore une fois, qui donc entend conférer la valeur d'un droit ?

Il est admis comme élémentaire, en philosophie religieuse, que toute loi trouve ses limites, aussi bien que sa justification, dans sa raison d'être. Quelle raison d'être a pour nous le pouvoir religieux ? De nous relier au Christ et à Dieu, en vue de nos destinées surnaturelles. C'est donc à cet objet que s'étendent et que se limitent les droits de l'autorité religieuse. La direction de la vie spirituelle et de ce qui en dépend, dans la mesure où il en dépend : voilà ce qui la concerne. Ce qui en dépend directement est de son ressort direct; ce qui en dépend indirectement est de son ressort pour autant.

Quand donc l'autorité sortira de son domaine, sortant de son droit elle ne pourra exiger notre obéissance. Nous serons, en matière pratique, dans le cas du penseur chrétien dont nous disions que les

exigences de foi ne le peuvent lier en dehors de certains objets.

Évidemment, il y aura toujours lieu à prudence, à défiance de soi-même et, au surplus, à ménagements respectueux concernant les personnes. Mais il s'agit de liberté : en ce cas, elle est entière. Que veut-on de plus, si Ton défend non l'anarchie, non le déliement religieux au nom d'un individualisme adversaire de toute vie, mais les inaliénables droits de la personne ?

Ne serait-il pas étrange que ce fût précisément notre siècle, siècle de science sociale s'il en fut, de solidarité s'il en fut — par conséquent d'autorité, à moins de verser dans les utopies les moins consistantes — qui rejetât l'Église parce qu'elle refuse d'être individualiste !

Croyant avoir détruit la vie religieuse parce qu'il la tuait en soi, nous le vîmes hier, dans la personne d'hommes politiques, s'essayer à la remplacer, en constituant des théories $ unité morale, de monopole et de collectivisme spirituel, théories qui ne peuvent exprimer quelque chose qu'à condition d'inviter les hommes à ériger de nouveau — arbitrairement cette fois — l'autorité qu'on avait prétendu abattre.

Mais croyons bien que si cette expérience se fût poursuivie, si demain elle se poursuivait, en dépit de nos leçons tragiques, la vérité ne tarderait pas à se faire lourdement reconnaître.

Plus on sort de l'autorité légitime, c'est-à-dire normalement constituée, que ce soit par Dieu, que ce soit par la nature des choses, plus on doit retomber dans l'autoritarisme arbitraire.

Briser l'ordre de la nature, et à plus forte raison

l'ordre de Dieu, qui est nature, pour nous, plus que la nature, c'est briser l'harmonie des forces, et la violence, raidie contre la révolte des choses, contre la révolte plus redoutable des âmes, est le seul recours de celui qui veut maintenir l'unité quand même.

Que Dieu nous garde d'un tel pouvoir, pour maintenir parmi nous l'unité morale ! L'Église se donne cette mission à l'égard de ses baptisés. De plus en plus elle la remplit par des moyens de douceur. Elle avertit parfois avec sévérité : elle ne violente pas. Ceux qui se refusent ont seulement pour sanction d'être livrés à eux-mêmes. Mais plût à Dieu que cette sanction ne fût pas de toutes la plus terrible 1

Livré à soi-même, cela veut dire livré au néant de ce que nous sommes sans Dieu, quand nous rejetons sa main rédemptrice. Livré à soi-même, c'est être jeté à la mer, naufragé minuscule et orgueilleux qui se débat un instant, lève la tête et s'enfonce, roulé, brisé par ce qui avait offert de le porter, englouti par la mort anonyme et cruelle qui s'appelle Dieu, mais Dieu outragé, Dieu méconnu et délaissé qui, à son tour, délaisse.

Tragique isolement, qui fait de nous les épaves de l'infini grondant, lorsque nous pouvions être les passagers de la nef sublime, dans la tourmente universelle !

Le monde est en tempête, sous le souffle de l'Esprit créateur qui s'exténue de fécondité comme la mer bouleversée et pleine d'abîmes. Seigneur, ne nous délaissez pas !

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