LA PENITENCE
Les trois sacrements que nous avons étudiés sont la transposition au surnaturel de ces trois fonctions vitales: la naissance, la croissance, la nutrition.
Et cette dernière étant le fait fondamental de la vie, nous avons dit : L'eucharistie, qui lui correspond, est, d'une certaine façon, le sacrement unique, auquel se subordonnent et dans lequel sont inclus tous les autres.
Ces trois actions sacramentelles : baptême, confirmation, eucharistie, correspondant à des fonctions normales et universelles, doivent être considérées comme nécessaires de soi, et en toute hypothèse.
Non que le salut y soit lié, en fait, d une façon absolue; mais en régime normal, elles s'imposent. La vie chrétienne est faite ainsi.
La pénitence, au contraire, quatrième de nos sacrements, est nécessaire par occasion, à la façon du remède, qui n'entre pas dans le fonctionnement normal de la vie, mais y subvient en cas de souffrance ou de détérioration de l'organisme. Malheureusement, cet accident étant, pour nous tous, quotidien,
en petit ou en grand la pénitence sera, elle aussi, nécessaire.
A quelle espèce de détérioration le sacrement de pénitence subvient-il; comment la répare-t-il, et quel est ici le rôle del'Église, c'est ce que nous avons à dire.
Notre vie spirituelle consistant dans une vie avec Dieu, par le Christ et par l'Eglise du Christ, toute infraction à la loi de cette vie en commun tend à nous détacher de ses fonctions et à nous priver de ses fruits.
Le péché, comme nous appelons le manquement à la loi chrétienne, fait de nous, dans l'organisme spirituel qu'est FEglise, comme un membre malade ; s il est grave, comme un membre mort ou une cellule morte.
Et de même que dans un organisme, tout affaiblissement ou mortification d'un organe, d'un membre, d'un élément quelconque, concerne — premièrement cet élément lui-même, qui ne vit plus, qui ne bénéficie plus de l'activité vitale ; — deuxièmement tous les autres, qui, par solidarité, sont atteints, en raison de quoi les médecins disent que toute maladie est une maladie générale ; — troisièmement l'âme, qui ne peut plus, dans l'organisme ainsi détérioré, révéler ses puissances et exécuter son travail : ainsi, dans l'organisme spirituel, toute mortification d'un membre par le péché mortel et tout affaiblissement par le péché véniel concerne — premièrement ce membre, qui ne vivra plus ou vivra moins, qui n'obtiendra plus ou obtiendra moins, en ce monde et en l'autre, le résultat de Tac-
tivité religieuse; — deuxièmement l'Eglise entière, non seulement par le fait d'une contagion morale toujours possible, mais par une solidarité directe, l'Eglise souffrant dans tous ses membres comme le corps dans les siens; — troisièmement Dieu, dont l'Esprit est l'âme de l'Eglise; qui réalise par elle ses fins à l'égard de l'homme, et qui ne le peut plus quand ses membres et dans la mesure où ses membres se soustraient, par le péché, à la loi de la vie qu'il dirige.
Le pécheur se montre ainsi coupable à l'égard de lui-même, à l'égard de l'Église, et à l'égard de Dieu.
S'il doit se relever, ce ne pourra être que par un acte spontané; par une intervention de l'Église; par une intervention de Dieu.
Nulle médecine n'agirait sur un membre, dans le corps, si ce membre ne réagissait vitalement pour se dégager du mal.
Nulle médecine n'agirait non plus, si la solidarité organique n'intéressait tout le corps à ce relèvement d'un de ses membres.
Nulle médecine n'agirait enfin, et encore moins, si l'esprit de vie ou idée directrice de la vie appelée âme, ne se faisait l'artisan de la réparation comme elle a été l'artisan de la fabrication, de la croissance et de la nutrition de l'organisme.
Les actes accomplis par le pénitent : contrition, confession, satisfaction, constituent ce que nous avons appelé la réaction organique, par laquelle l'homme que vainquit le mal cherche à s'en dégager.
Le pardon et la restitution de la grâce, ce sera la
part de Dieu, qui suggère et accepte l'effort réparateur.
Enfin, l'intervention du prêtre comme juge, comme ministre à' absolution, comme déterminateur de satisfaction, est la part de l'Église, au nom de laquelle le prêtre siège.
C'est cela que veut signifier en trois mots la formule de l'absolution : Ego te absolvo, in nomine Patris et Filii et Spiritus Sancti.
Toi qui te repens; toi qui t'accuses; toi qui offres réparation : moi, ministre du Christ et de l'Église qui est son corps, je t'absous. Non de mon autorité propre : qui serais-je, pécheur comme toi, non seulement pour t'absoudre, mais pour t'entendre, en matière de conscience? Je t'absous au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit; au nom de Celui qui est source de cette vie que tu avais perdue ou qui languissait en toi ; qui est l'âme du corps que nous formons en le Christ; qui te restitue, par moi et par tes actes, l'influence mystérieuse de vie appelée grâce, l'espérance de vie manifestée appelée gloire.
L'effet de la pénitence est ainsi révélé par sa raison d'être et par le mécanisme que nous venons de lui attribuer.
Elle rétablit le pécheur en grâce.
Elle lui rend ses droits de fils.
Elle le réconcilie non seulement avec Dieu, mais avec le groupe de ses frères, les chrétiens unis au Christ, qu'il avait quittés.
Elle le rend au Royaume des Cieux, qui est terrestre aussi bien que céleste.
Elle le réintègre en l'unité du corps mystique et le replonge dans le courant de vie dont Dieu est le principe; dont le Christ est l'intermédiaire méritant; dont l'Église estle canal, et dont nous sommes, nous, à la fois collaborateurs et bénéficiaires.
Il en est qui trouvent cela dégradant !
On ne lit pas un ouvrage anticlérical sans le voir fulminer contre l'odieux confessionnal, opposant l'attitude contrite du pénitent à la fière allure de l'homme libre.
Libre de quoi? oserai-je demander. Libre de remords? Libre de regret vertueux pour ses fautes? Libre d'attaches à l'égard de l'éternité qui nous juge? Libre du sentiment de cette solidarité universelle qui fait de chaque valeur individuelle un trésor commun, mais aussi de chaque faute individuelle le malheur et la honte de tous ?
Si c'est de cela qu'on est fier, je dirai qu'il ny a pas de quoi!
Or, c'est le contraire de ces sentiments que suppose la confession. Ceux qui y apportent un grand cœur le comprennent. Ceux qui en apportent un petit ont à se mettre à la hauteur de l'institution. Cela vaudra mieux que de calomnier ou de méconnaître.
Du côté de l'homme, la pénitence se présente comme une justice que le pécheur exerce contre luimême. On ne le traîne pas au tribunal; il y vient. Sachant que le péché est un mal, il se propose de l'abolir, et, de la justice qu'il exerce ainsi, c'est la contrition qui est l'âme. La contrition, c'est-à-dire9
comme la définit si bien saint Thomas d'Aquin : « une douleur de nos fautes avec la volonté de leur destruction ».
Non content, pour cela, d'un repentir intérieur qui, à vrai dire, est le principal, le pécheur fait un geste qui est destiné à prouver la qualité de ce repentir, puisqu'il le met à une épreuve directement proportionnée à l'offense.
On a offensé Dieu : on s'adresse à Dieu. On a manqué à l'égard de soi-même, dont on a charge, et qu'on a placé hors de la voie : on revient, s'engageant par un acte réel, plus décisif qu'un simple acte intérieur ; plus capable de rompre, en opérant une coupure nette, l'automatisme auquel faisait allusion l'Ecriture en disant : « Qui commet le péché devient esclave du péché. »
Enfin, on a jeté un élément de corruption et de perturbation dans la sainte société des âmes : on déclare devant un représentant autorisé de ce groupe saint qu'on est prêt à réintégrer l'ordre; à satisfaire aux exigences miséricordieusement dérisoires d'une amoureuse justice,
« Je confesse à Dieu tout-puissant, à la Bienheureuse Marie toujours Vierge, à saint Michel archange, à saint Jean-Baptiste, aux apôtres, Pierre, Paul, à tous les Saints, à tout ce qu'il y a de pur, à tout ce qu'il y a de grand, à tout ce qu'il y a d'uni à Dieu en une sainte société, que moi, pécheur, j'ai rompu le pacte; que j'ai oublié ce qui me liait à cette vie en commun, en Dieu, que nous appelons vie chrétienne ; que je me suis comporté comme celui qui ne croit plus, qui n'aime plus, qui
n'espère plus, et qui cherche sa pâture : volupté, orgueil, avarice, colère, là où le bien ne règne plus, méprisant le pain dont parlait le Sauveur et qui est la volonté de son Père.
« C'est ma faute, c'est ma faute, c'est ma très grande faute. C'est pourquoi Je supplie la Bienheureuse Marie, toujours Vierge... et de nouveau toute la lignée des saints, tous les unis de la grande famille éternelle, et vous, mon Père, qui la représentez par institution, de pilier pour moi le Seigneur, notre Dieu. »
Si cela est bas, félicitons-nous de renouveler souvent cette bassesse!
J'entends bien que ce qui choque, c'est cette intervention d'autrui dans le domaine de la conscience. Mais nous ne pouvons être aucunement disposés à passer condamnation sur ce point; car c'est précisément par ce côté que la confession intéresse notre étude, mettant en évidence ce qui est notre perpétuelle préoccupation : le caractère collectif du lien religieux, son organisation en Eglise.
La pénitence est un sacrement, disons-nous, c'està-dire qu'elle est un signe extérieur et opérant : signe de repentir de la part du pénitent, de pardon de la part de Dieu.
C'est un sacrement de l'Église, c'est-à-dire un acte social. Et cet acte est social aussi des deux côtés • car le pénitent doit reconnaître le droit de la collectivité à le juger, puisque c'est par cette collectivité unie au Christ qu'il est en rapport avec Dieu, son juge, Dieu à son tour étant avec lui en rapport sauveur par le même moyen social, à savoir par le
Christ médiateur pour tous; par l'Église qui leprolonge, pousse vers nous son action, nous applique ses mérites, selon la loi établie au commencement quand il a été dit : « Ce que lu lieras sur la terre (toi Pierre) sera lié dans le ciel; ce que tu délieras sur la terre sera délié dans le ciel. » Et à tous : « Ceux à qui vous remettrez les péchés, ils leur seront remis, et ceux à qui vous tes retiendrez, ils leur seront retenus. »
Pascal note fort justement qu'au fond nous devrions nos aveux à tous les hommes; « car, dit-il, est-il juste que nous les trompions? » La vie sociale repose sur la confiance, donc sur la vérité et sur la véracité. Nous ne pouvons légitimement désirer plus de considération que n'en méritent nos actes. De plus, si l'aveu est la première des réparations, ayant offensé le groupe en offensant le bien sur lequel une société spirituelle est fondée, on devrait à tous l'aveu de ses fautes.
La pénitence publique des premiers chrétiens se rapportait à cette pensée. Jamais on ne l'exigea que pour certains crimes, et l'on y renonça vite en raison d'inconvénients tenant à notre misère commune; mais le droit absolu n'est pas périmé; notre croyance au jugement général s'en ressouvient et l'applique. En attendant, un arrangement prudent et miséricordieux donne une satisfaction de principe au caractère social de la faute en requérant l'aveu secret à un représentant, au lieu de l'aveu public que repousse la sagesse.
Il ne s'agit donc pas de conférer à un homme une sorte de caractère divin; mais on affirme que le divin, ici comme partout, est mêlé à l'humain, et
que, en ce qui le concerne, le divin doit passer par l'humain, pour arriver à nous selon les lois de l'homme et selon l'utilité de l'homme.
Si l'on abordait ce chapitre de l'utilité de la confession telle qu'elle est, on pourrait faire voir que les idées rationalistes sont ici d'une légèreté que la psychologie n'approuve point; que les plus grands esprits ont percée à jour, reconnaissant dans la confession une institution aussi profonde d'inspiration que morale d'intention.
Cette façon d'arrêter le flot du mal en lui opposant une digue réelle, visible, qui invite aux réactions intérieures par des moyens appropriés au fonctionnement à moitié automatique, à moitié conscient de l'animal humain; — qui utilise le social en faveur du moral; — qui oblige à se recueillir et à préciser son cas, puisqu'on doit l'exposer; — qui met le péché devant vous en pleine lumière, au lieu des vagues obscurités où il aimait à se tenir, afin de vivre; -— qui vous fait juger le mal d'autant mieux que vous le sentez jugé par autrui ; — qui le dépouille de ses charmes et le rend à sa malice jugée à deux; — qui vous procure, en face de l'invisible et muette Eternité, le sentiment d'être entendu, pardonné et encouragé pour l'avenir; — qui vous donne ainsi ce réconfort, dont l'absence cause les découragements et les désespoirs, d'avoir devant vous une page blanche, sur laquelle vous pouvez écrire désormais un texte saint; — cette façon aussi de joindre l'amitié et la fraternité au jugement de l'âme, le confesseur se faisant conseiller, soutien, consolateur, pourvu seulement qu'il sache son rôle et que vous sachiez,
vous, requérir son aide : tout cela est peut-être d'une humanité un peu plus profonde que la confession à Dieu des protestants; à plus forte raison que la confession à personne, sous prétexte d'indépendance et de fierté.
On a coutume d'attribuer les effets delà pénitence sacramentelle à la Passion du Christ, parce que cet acte universel est le contrepoids infiniment surabondant de la malice universelle.
Premier anneau humain, divin aussi, de la chaîne qui nous relie à l'Auteur du salut, le Sauveur crucifié rétablit le contact, quand le péché est venu l'interrompre.
Les anciens mystiques disaient que, de son côté ouvert, le Christ laissa couler l'eau et le sang, symbole de purification et d'amour : baptême et pénitence d'une part; eucharistie de l'autre. C'était une façon d'exprimer que l'Église et le fonctionnement sacramentel de l'Église sont un prolongement du Sauveur méritant pour nous, et la forme sociale d'une action qui n'était individuelle, en lui, qu'en apparence, puisqu'il est l'Homme universel, le répondant de toute la race, de par le pacte miséricordieux librement institué sous le nom de Nouveau Testament.
Tout se tient, dans nos doctrines. Le sacrement de pénitence n'est qu'un cas particulier, applicable au pécheur, de cette vie en commun dans le Christ dont nous avons donné la formule.
Les théologiens du moyen âge appelaient la pénitence une deuxième planche après naufrage : secunda tabula post naafragium. La première planche qui portait le passager était le pont du navire,
sur lequel il voguait avec tous ses frères vers la vie éternelle. Naufragé par sa faute, et la route du port quittée, le pénitent voit se tendre vers lui la planche secourable du sacrement, qui dépend du bateau, qui dépend aussi de lui, et par laquelle il pourra réintégrer le transport collectif, pour reprendre la marche.
De ce que la pénitence est ainsi un secours accidentel, ou, selon notre comparaison du début, un remède, il suit qu'elle doit être renouvelée autant de fois qu'il est nécessaire.
Les hérétiques anciens qui ne croyaient pas à la nécessité ou à la possibilité de plusieurs pardons, au cours d'une vie d'homme, ne connaissaient guère — ou le cœur humain, en le croyant garanti contre les rechutes; ou le cœur de Dieu, en le croyant épuisé par ses miséricordes d'un jour.
Nous savons, nous, que l'homme est misérablement faible ; mais que la force de Dieu est plus grande que sa faiblesse et plus tendre qu'il n'est pervers.
« Les pardons du Seigneur sont une multitude », dit le Psaume.
Cest bon pour Caïn, le désespéré, de dire : « Mon iniquité est trop grande pour que j'en reçoive le pardon » ; ou pour Judas, qui ne trouve que le lacet pour le délivrer de son crime.
Un fils du Christ, souvent pécheur, n'est jamais un désespéré. Il a lu la parabole du Prodigue. Il sait que le Père attend, lorsque nous croyons devoir interroger la vie en dehors de lui, espérant une réponse de joie, que la vie nous ait répondu, sur un ton ou sur un autre, par la conscience ou par nos décep-
tions : Je ne suis pas ton Dieu. Et lui, qui est ce Dieu, seul espoir de vraie vie pour nous, surtout de vie éternelle, nous savons qu'il viendra au-devant du repentir, sur la roule de l'âme, et qu'il revêtira le pécheur, comme avant, de la tunique candide, avec l'anneau des réconciliations, les sandales protectrices pour la marche de ses pieds meurtris, et sa place au festin de famille où le veau gras sera égorgé en signe de fête, où de joyeux chants retentiront, « parce que le fils était perdu et qu'il a été retrouvé ».
Le Père des cieux est toujours prêt à pardonner l'éternelle inexpérience de la terre. Sa main reprend la faible main qui croyait pouvoir se passer de lui. Son épaule est à niveau pour que la tête lassée du mortel s'y repose. Dans son silence sacramentel, ou dans le murmure du prêtre qui absout en son nom, on peut entendre, appliqué au malheur coupable aussi bien qu'au malheur innocent, le mot que prononçait jadis le doux Maître : « Venez à moi, vous tous qui souffrez et qui êtes accablés par le fardeau de vivre, et je vous soulagerai. »