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L EXTREME-ONCTION

L'idée fondamentale qui est' à la base des sacrements attend de nous, sur le terrain individuel, une dernière application qui n'est pas la moins touchante, bien qu'elle soit, à titre ordinaire, la moins indispensable.

11 s'agit, pour les sacrements, de subvenir à toutes les circonstances de la vie spirituelle : circonstances qui se rattachent pour une part, et qui sont parallèles toujours aux circonstances de la vie corporelle.

Comme le baptême correspond à la naissance, la confirmation à la croissance, l'eucharistie à la nutrition, la pénitence à la guérison du mal en cours d'existence, l'extrême-onction est le sacrement du mal suprême, celui qui confine, tout au moins selon les craintes des vivants, à cet état des morts qui est une vie, mais qui n'est plus la vie telle que la sacramentalité la concerne.

Nous avons dit que les sacrements viennent au secours de l'homme temporel : âme et corps, et en utilisant le corps. Lorsque le corps est rendu à la vie. universelle, la vie de l'âme se poursuit et la fraternité chrétienne peut l'atteindre au moyen de la prière ;

mais les sacrements ne l'atteignent plus : elle est entrée, hors des domaines du temps et de l'espace, par suite hors d'atteinte des actions visibles, là où l'esprit tout seul peut aller.

L'extrême-onction est donc l'intervention suprême, en faveur d'un partant, du groupe uni dans le Christ et en Dieu que nous appelons l'Eglise.

Elle est le sacrement du départ, si l'on doit vraiment partir ; en tous cas du danger, qui est bien pour le chrétien d'ici-bas une circonstance suprême, requérant un secours spécial, auquel la religion maternelle ne pouvait manquer de songer.

A celui dont la vie décline, et dont l'âme, faite pour Dieu, semble pencher vers l'abîme de lumière

Gomme un bœuf ayant soif penche son front vers l'eau,

ne faut-il pas apporter les secours qui aident à se purifier, à espérer, à refaire ses forces en vue du grand passage?

La mort est un événement comme un autre, disions-nous; elle nous transfère et ne nous détruit pas. C'est vrai ; mais c'est vrai uniquement de notre esprit. Or, nous ne sommes pas uniquement esprit; nous sommes un composé : âme incarnée, chair animée, et c'est donc bien notre être qui se dissocie quand, le fonctionnement vital n'étant plus possible, les éléments qu'il gouvernait se dispersent, laissant l'idée réelle appelée âme à sa pure idéalité : chose de l'homme, mais non pas homme.

Or, voir se dissocier son être, fût-ce pour se survivre dans le meilleur de soi, c'est dur.

Verser au mystère, fût-il illuminé par cette « obscure clarté », qui nous vient de notre foi : clarté pour la conscience qui croit et se confie ; obscurité pour l'intuition, que déroute l'absence totale de tout ce qui constitue l'expérience, non seulement l'expérience effective, mais l'expérience possible, — verser ainsi au mystère plein, c'est troublant.

Et n'est-ce pas inquiétant aussi, quand on sait que la justice, en même temps que l'amour, siège à la porte de l'autre monde, et que nul ne sait, dit l'Apôtre, du moins d'une certitude directe, capable de calmer toute appréhension, s'il est digne d'amour ou de haine?

La religion viendra donc apporter au mourant éventuel ses secours.

Elle les confie à un rite dont le symbolisme est emprunté pour une part à celui de la confirmation, à. cause de la similitude des cas ; mais avec des particularités et dans un sens qui font état de leurs différences.

La matière du sacrement est l'huile : réconfort pour l'athlète du dernier combat ; remède, pour l'âme dolente et jamais dégagée du péché ; source de chaleur et de lumière, pour l'âme transie et tâtonnante au bord du grand abîme entr'ouvert.

Par l'action pénétrante et diffuse qu'elle possède, l'huile dit la profondeur et l'universalité de l'effet spirituel qu'on voudrait exercer, en cette extrémité redoutable.

Par sa douceur, elle rappelle l'espérance, si nécessaire au moment d'affronter le silence éternel.

On pratique les onctions sur les parties du corps qui peuvent passer pour le principe des misères mo-

raies dont on voudrait nous délivrer, de même qu'un remède corporel cherche à atteindre la racine du mal.

Or, les racines du péché sont, hélas ! les racines mêmes de notre action. Nous pouvons abuser de tout. La vie, qui est un bienfait divin, peut devenir selon tout ce qu'elle est une source de vice ou de misère. C'est pourquoi le sacrement visera à purifier : premièrement nos outils de connaissance ; deuxièmement nos pouvoirs d'impulsion; troisièmement nos pouvoirs exécutifs.

Les yeux, les oreilles, les narines, la bouche, les mains, organes principaux ou exclusifs de nos sens ; les pieds, qui signifient l'action extérieure; les reins, qui rappellent les impulsions sensitives, sont touchés par le symbole qu'accompagne cette prière : « Que y par cette onction sainte et par sa très douce miséricorde , Dieu se montre indulgent pour ce que tu as fait de mal par les yeux, par les oreilles, par la langue, etc.. »

On emploie la forme de la prière parce qu'on s'adresse à celui qui est sans force et qui ne peut donc s'aider lui-même; parce que le mourant est déjà comme parti, comme remis aux mains de Dieu, et que seule la prière l'y peut suivre.

C'est bien le moment d'implorer la miséricorde, à cette heure de suprême angoisse, où les yeux déjà clos vont sans doute se fermer tout à fait, avant de s'ouvrir à une meilleure lumière.

Quand nous partons, tout couverts des poussières de l'action, des éclaboussures de la vie qui nous traîne constamment dans ses mares, des blessures

contractées dans nos luttes pour le mieux : luttes trop lâches, à coup sûr, mais jamais complètement désertées, qu'invoquerait-on, si ce n'est la pitié du Samaritain éternel, qui sait nos chemins et qui a si étroitement mesuré nos forces ?

« Agnosce, Domine, creaturam tuam non a diis alienis creatam... Reconnais, Seigneur, que ta créature gisante n'a pas été formée par d'autres mains que les tiennes... Ne te souviens donc pas' de ses iniquités passées, ni des ivresses qu'a pu susciter en elle la colère ou la ferveur du désir mauvais. Car si elle a péché, pourtant elle ne t'a pas nié. Dieu du bien ; elle a cru en toi et elle a eu le zèle de ton œuvre. »

Ainsi gémissent les prières des agonisants, accompagnement et commentaire de Textrême-onction.

Ainsi pense le ministre qui intervient ici au nom de l'Église.

Et si lui-même, distrait ou un peu blasé par la répétition quotidienne des mêmes rites, n'y songeait pas assez, il ne s'ensuit pas que de son action devenue banale il ne résulte rien.

Le ministre n'est pas seul. Il ne compte qu'à son rang, qui est le dernier. Il y a au-dessus de lui la hiérarchie entière, que l'évêque représente quand il bénit l'huile de l'onction. Et la hiérarchie elle-même, en ce qu'elle a de visible, n'est que le symbole vivant de l'éternelle hiérarchie des âmes, qui est l'Église vraie : Église que le Christ préside ; que le Saint- Esprit pénètre ; qui comprend tous les temps, tous les lieux, toutes les races, toutes les croyances vertueuses et obéies, tout ce royaume de Dieu intérieur que nos apôtres appelaient les Élus, parce que c'est lui qui compte, en vue de la vie éternelle.

C'est cette sainte société qui est ici agissante, au nom de la solidarité dont l'Homme-Dieu fait partie et qu'une souffrance consciente ou muette invoque.

C'est la prière de ce groupe uni qui se condense, si je puis ainsi dire, dans l'élément symbolique employé, dans le geste et la parole qui l'emploient.

C'est toute la foule des élus de tous les temps qui se penche, ordonnée en hiérarchie et sachant Dieu à sa tête, sur son enfant et son frère douloureux.

Quand le grand Pascal écrivait ce mot terrible : « On meurt seul », il songeait aux comparses ou aux complices d'une folle vie. Ceux-là, en effet, quand la mort met la main sur nous, deviennent lointains comme s'ils appartenaient à un autre monde; ils ne peuvent rien pour nous, et nous mourons seuls, privés de ces faux appuis. Mais la solidarité chrétienne établie en Dieu par le Christ et par son Eglise immortelle, la mort ne l'atteint pas. Les morts et les vivants prient pour nous, quand nous souffrons ou mourons en communion avec eux dans le Seigneur.

Le sacrement, donné au nom du Seigneur par ceux qui représentent le groupe, signifie et applique cette prière; le patient en reçoit l'effet quant à l'âme, dans la mesure où il y est disposé, et quant au corps, selon qu'en juge la Providence.

En effet, le sacrement de l'extrême-onction est à double entente. Ce n'est pas une signification de départ, et ceux-là ont bien tort qui se représentent l'homme noir comme un oiseau lugubre apportant la nouvelle des séparations. C'est un médecin;

médecin de l'âme et du corps, comme l'autre, s'il sait bien son métier, est un médecin du corps et de l'âme.

Ce que l'Église apporte au malade, c'est un secours, et sa maternité, bien que soucieuse avant tout des âmes, ne se désintéresse ni de nos corps, ni surtout de nos sentiments, qu'elle sait si oppressés près d'une couche moribonde.

Pour lame, ce qu'on demande proprement à l'extrême-onction, ce n'est pas la rémission du péché : on la suppose acquise par le sacrement de pénitence, qui, régulièrement, précède.

La pénitence nous délivre du mal, et principalement de celui qui rompt l'amitié avec Dieu : le péché mortel. Elle est par là une sorte de résurrection spirituelle.

L'extrême-onction, bien qu'elle puisse jouer accidentellement le même rôle, à la façon d'un tonique dont l'occasion ferait un remède, n'y est pas directement ordonnée. Elle vise ce que nous appelons, en théologie, les restes du péché, c'est-à-dire l'infirmité morale que le péché traîne après lui.

C'est le sacrement des convalescents de l'âme, qui ont besoin d'un relèvement d'autant plus prompt que leur corps périclite.

Il faut paraître devant Dieu guéri du mal, pour conquérir la jeunesse éternelle.

Or, ce que le bien portant pourrait faire par son propre effort vertueux, on le demande ici à la prière et à l'action collective.

L'extrême-onction est très particulièrement un secours social, au bénéfice de celui qui ne peut plus fournir d'action individuelle.

l'égmse. — t. i. 17

Aussi ne la donne-t-on pas aux condamnés à mort, ni aux soldats en extrême danger, ni en général à ceux qui vont mourir mais ne sont pas affaiblis et comme arrachés à eux-mêmes par la demi-mort de la souffrance.

Ceux-là ont d'autres secours auxquels ils peuvent coopérer. Ils se confessent, ils communient, ou ils suppléent par un acte intérieur à ce que ces sacrements nous apportent.

Le malade, lui, attend, et son attente fraternelle voit venir à elle une fraternité large comme notre Église universelle, tendre comme l'âme du Christ et puissante comme Dieu.

A l'égard du corps, la prière sacramentelle demande la guérison, et elle l'attendrait, comme elle attend un effet spirituel, avec une confiance totale, si elle ne savait que cet effet-là, comme tout ce qui touche au temporel, ne prête plus — sagement tout au moins — à une demande ferme.

Il est des choses, dit saint Augustin, que Dieu nous accorderait dans sa .colère, et qu'il nous refuse dans sa miséricorde.

La pitié des mortels n'est pas celle des cieux.

Celui qui sait les aboutissements suprêmes de la vie est le seul qui puisse régler les moyens de ce grand but. Le sacrement, qui opère par Lui, et non pas à la façon d'une machine à guérir, guérit s'il le trouve bon; soulage, si sa ferme bonté en est d'accord, et laisse, si cela vaut mieux au total, la pauvre chrysalide s'effriter, pour que le papillon immortel se dégage.

Il faut toujours partir, hélas! et voir partir. De notre mort et des souffrances qui l'accompagnent, souffrances en nous, souffrances en ceux qui sont, autour de nous, plus que nous, il convient de faire un sacrifice qui vienne se joindre à celui du Sauveur ; qui nous sauve avec lui de la mort vraie, et qui concoure, par lui, à sauver le monde.

Dans notre extrême-onction, nous trouvons donc une nouvelle manifestation de la solidarité chrétienne qui, portant Dieu en soi par le Christ, accourt, munie de ses dons, partout où son action est reconnue nécessaire.

C'est elle qui nous fait naître en le Christ; elle nous aide à y mourir, afin d'y revivre.

Le Christ ressuscité ne meurt plus; le chrétien, conformé à lui en toutes les phases d'une destinée désormais commune, ne mourra pas non plus. L'extrême-onction le marque pour la durée qui n'a pas de fin et qui ne comporte plus ni séparation ni souffrance.

C'est le dernier rôle sacramentel que joue l'Église à l'égard des individus.

Reste à pourvoir, par les deux sacrements de l'ordre et du mariage, au recrutement de la hiérarchie religieuse et au recrutement de nos groupes d'immortels.

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