LE SENTIMENT RELIGIEUX EN GENERAL
Avant d'étudier un organisme, d'en juger la valeur ou de le comprendre même, il est indispensable de savoir à quelle fonction il répond.
Nos savants ont coutume de dire : C'est le besoin qui crée l'organe, et ils l'entendent d'une création effective; mais moralement aussi cet axiome a cours. En dehors d'une finalité à réaliser, un organe est chose inutile, et si l'on requiert tel organe plutôt que tel autre, pourquoi, sinon parce qu'on attend tel résultat?
En religion, nous disons, il est vrai, nous, catholiques : C'est l'Esprit de Dieu qui agit; mais en quel sens voudrait-on qu'il agît, sinon dans le sens
l'église. — T. I. 1
de nos besoins, tels que les crée ouïes amorce notre nature?
L'idée même du surnaturel n'y fait rien; car à Tégard de Dieu le surnaturel est nature aussi. Quand Dieu nous établit, en fait, dans un état, de par une volonté créatrice immédiate, c'est là, en fait, notre nature.
Que réclame cette nature, que lui faut-il pour fonctionner, pour aboutir : c'est ce qu'il faudra sans cesse nous demander, quand nous voudrons, en quoi que ce soit, justifier l'Eglise.
Mais sans parler encore du surnaturel, ni de l'Église catholique, il est certain que ridée dune organisation spéciale, sous le nom de société religieuse, repose en général sur ceci qu'il y a en nous un besoin spécial correspondant à cet organe religieux. Quel est ce besoin, c'est la première question à résoudre.
La religion, prise dans son acception la plus universelle, pourrait se définir : le lien qui rattache la créature humaine à la réalité mystérieuse dont elle se sent dépendre, elle et le milieu immédiat où elle plonge, et dont dépend par suite sa destinée.
Quiconque regarde et se regarde ; quiconque vit, fût-ce le plus dépourvu, se rend compte, au moins par une intuition vague, que deux ordres de faits conditionnent toute notre existence.
Il y a le fait intérieur : l'effort de vie qui part de nous, le désir de connaissance, de puissance, d'expansion affectueuse, de bonheur que nous sommes. Car c'est bien cela, l'homme : un désir de bonheur
ambulant; un effort pour connaître, et sentir, et pouvoir.
Et puis, il y a le milieu dans lequel cet effort de vie se manifeste. Milieu à deux compartiments principaux : l'un qui est enclos dans les limites de notre être même et qu'on pourrait , appeler, d'un mot emprunté aux physiologistes : le milieu intérieur. c'est-à-dire tout cet ensemble de conditions internes avec lequel nous avons à compter pour penser, sentir, vouloir, pour être heureux et forts; ensuite, le dehors, le milieu extérieur, social ou naturel, dont les limites ne se tracent plus et qui pèse comme une fatalité bienveillante ou hostile sur tout ce que nous faisons, pensons, voulons ou entreprenons en vue de vivre.
Or, qu'on y songe, qu'on prenne conscience de soi, et l'on verra que le sentiment religieux jaillit au cœur de l'homme du choc de ces deux réalités : la réalité intérieure représentée par le vouloir-vivre ; la réalité ambiante qui est son territoire d'action.
Par notre esprit, nous voulons connaître. Le sauvage même cherche à se rendre compte de ce qu'il voit, et derrière les effets il cherche à s'expliquer la cause.
Or, sous tout ce fonctionnement anonyme, sous cet enchevêtrement de phénomènes que nous fait voir le monde, nous sentons qu'une puissance mystérieuse se cache.
Soit pour expliquer l'être, soit pour fournir la force qu'il consomme, soit pour tracer les chemins qu'il suit dans son évolution vertigineuse, une source d'être, de mouvement, une pensée nous semble indis-
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pensable, et nous songeons à Dieu — ou aux dieux — en tant quexplication des phénomènes.
Ensuite, ayant à vivre et non pas seulement à philosopher, nous en venons à nous dire que le pouvoir qui explique tout est aussi celui qu'il conviendrait d'avoir pour favorable, si nous voulons, en cette vie complexe et difficile, trouver ce que nous cherchons, réaliser ce que nous regardons comme le motif de vivre.
La vie ne nous appartient pas; elle résulte de mille conditions dont le très grand nombre nous échappe. Quand nous partons en guerre pour la vie, nous avons le sentiment que tout va céder, que tout va répondre à cet appel du dedans, qui volontiers se ferait impérieux et dont les exigences sont sans bornes. Mais non! la création résiste; la vague dure des événements rejette le nageur, et fussions-nous ce qu'on appelle heureux, toujours, sur quelque point, en nous, autour de nous, des résistances s'organisent, des oppositions se révèlent, soit purement restrictives, soit offensives et douloureuses, quelquefois méritées, mais plus souvent injustes, et à la fin la mort vient qui abolit tout, réduit tout à néant et oppose son ironie silencieuse à notre soif de vivre.
La vie ne nous apporte pas ce que nous demandons ; elle nous apporte ce que nous repoussons de toutes nos forces, et elle nous enlève, à la fin, non seulement nos objets, mais nous; et c'est une triple contradiction à cette liberté souveraine du vouloir, à cet épanouissement qui nous paraissent la loi de notre être.
Or, il y a là une nouvelle source pour le senti-
ment religieux. Car la souffrance, et avant tout la souffrance injuste fait jaillir en nous tous instinctivement : premièrement une question, deuxièmement un appel à l'aide. La mort, décevant notre désir de .vie indéfectible, fait rebondir notre cœur vers ce qui pourra sauver cette flamme.que nous ne voulons pas voir éteindre. Et d'autre part, vivants, quand nous nous efforçons et que notre effort se trouve trop court pour aboutir, cette limite de l'action qu'on voudrait voir maîtresse suscite en nous premièrement un étonnement, deuxièmement un appel encore. Appel, cette fois, non plus à une réduction de misère; mais, ce qui revient au même, à un supplément de pouvoir puisé aux sources de cette activité souveraine qui nous paraît actionner tout avec tant de liberté et de puissance.
La vie, donc, ne nous appartient pas; mais la vie, non plus, ne nous suffît pas. Toujours, partout, nous voyons les esprits, les imaginations, les cœurs prendre les tangentes du rêve.
Aux heures légèrement troubles, mais à cause de cela même supérieurement clairvoyantes où les objets au jour le jour cessent d'obstruer et de fasciner notre vue, toute âme se sent plus ou moins à l'étroit dans le réel, vaguement angoissée par la misère native, anxieuse d'un inconnu qui échappe à ses prises et qui pourtant l'appelle.
« Au dieu inconnu », c'était la dédicace d'un autel à Athènes : cet autel est toujours dressé en nous tous. Même les plus positifs ont l'impression de l'irrespirable, tant qu'un peu d'infini n'est pas venu se mêler à l'atmosphère où ils vivent. Dans
l'éternel et l'invisible seuls notre vie supérieure trouve son complément, de quoi répondre à ce surcroît d'activité intérieure que nul objet réel n'épuise.
En dehors de quelque réalité transcendante à laquelle nous puissions nous prendre, avec qui noua puissions commercer, qui donne à notre action quotidienne une sanction supérieure et comme de vagues lueurs d'infini, la pauvreté du monde est trop visible!
L'homme veut grandir, fût-ce au prix de l'illusion. Toutes les superstitions le prouvent. Toutes nos façons de prêter au réel des couleurs irréelles, de joindre à l'expérimenté le charme du rêvé, n'est-ce pas la preuve flagrante de notre insuffisance vitale? A niveau exclusivement, nous ne pouvons pas vivre, et nous avons besoin de croire au mot de Cicéron : « Une vertu divine embrasse la vie humaine. »
Enfui, il y a en nous non seulement un appel au vrai et au bonheur, un appel à la vie, un appel à la suffisance; mais encore un appel au bien.
Nous sentons à n'en pas douter que notre vie ne peut pas se conduire au hasard. Telle chose déterminée nous apparaît comme bonne ; telle autre nous paraît un mal, et l'ordre du bien et du mal s'impose à nous comme chose posée dans l'éternel, anneau le plus solide peut-être qui nous attache à une réalité transcendante.
Alors, croyant au bien, nous voulons l'accomplir; nous l'approuvons non pas seulement en soi, mais en nous. Et qu'est-ce qui nous empêche d'y atteindre?
Cette contradiction que nous sentons entre certaines tendances qui le favorisent et certaines autres qui le traversent. « Je m'efforce en voulant vers ce que je ne veux pas », disait saint Augustin. « Je vois le bien et je l'approuve et cependant je fais le mal », disait Ovide. « Malheureux homme que je suis! s'écriait saint Paul, je ne fais pas le bien que j9 aime y et je fais le mal que je hais! »
Toute âme humaine, à partir des plus hautes qui se désespèrent ainsi, jusqu'aux plus inconscientes et aux plus viles, toute âme se sent esclave d'une fatalité intérieure qui ne lui permet pas de conformer sa vie à ses propres vouloirs.
Contre cet esclavage intime, notre nature doit nécessairement se rebeller, chercher à briser les mailles du réseau, à s'évader vers plus de liberté et de maîtrise d'elle-même.
Or, cet effort qu'elle trouve non pas certes impuissant toujours et inutile, mais imparfait et sans suffisance, l'invite à requérir l'appoint d'une force étrangère. Étrangère, non! il faut qu'elle soit intime, puisqu'il s'agitde nous actionner, nous; ilfautqu'elle ne soit point violente, puisqu'il s'agit d'aider nos libertés, non de se substituer à elles.
Alors, notre âme, creusant son dernier fond, y prend contact, en son effort moral, avec cette Pœalité suprême qui est en effet le dernier fond de tout, et même de nous; qui porte tout, même ce qui se croit indépendant, et peut actionner tout, même le libre.
La vie religieuse devient ainsi le recours à Dieu intime et moral, comme elle était tout à l'heure le recours à Dieu puissance naturelle, puissance sociale,
ouvrière de bonheur et de justice, inventrice d'idéal.
Et ce qu'elle demande à Dieu sous ce rapport, c'est tout d'abord de l'aider au bien par une poussée intérieure; mais c'est ensuite de faire aboutir le monde moral, dont nous sommes, à un épanouissement plus riche que la construction actuelle de la vie ne le comporte.
Le ciel moral, c'est-à-dire l'harmonie établie entre les créatures rationnelles et cet ordre éternel que nous sentons planer au-dessus de nous : tel est encore le postulat de toute vie consciente.
De toute façon, nous trouvons que notre vie ne peut pas se renfermer en soi ; que ses sources immédiates, au dedans comme au dehors, appellent une source plus profonde, une source ultime, que l'humanité appelle Dieu, et avec qui nos rapports : croyance, prière, actions rituelles individuelles ou collectives, s'appellent la religion.
Il suffit de ces brèves remarques pour montrer que la religion, apanage des églises, n'est pas chose arbitraire, chose purement extérieure, qui ferait peser sur nous des contraintes ayant le caractère de superfétations, disons de superstitions; c'est une nécessité vitale. Elle est appelée par un effort d'adaptation et, si l'on peut dire, de totalisation de la vie.
Rien n'est total, pour nous, si l'on supprime lobjet de la religion et la religion elle-même.
La connaissance n'est pas totale, puisque, s'arrêtant au bord du mystère et refusant de l'envelopper par la foi, elle exclut le dernier fond du vrai, objet de ses recherches.
SA RAISON D'ETRE ET SA NATURE. 9f
La vie extérieure n'est pas totale, puisqu'on oublie la puissance qui la porte, la plus active pour le bonheur, la plus secourable pour la peine, la seule en qui se réalise l'idéal, l'Unique ou en tout cas le Premier Nécessaire.
Et la vie intérieure^ enfin, n'est pas totale, lorsque nous négligeons la ressource de fond, celle qui est nous encore d'une certaine façon, puisque la source divine d'où jaillit notre vie ne peut que lui être intérieure, comme en continuité avec elle, et qui cependant nous dépasse d'un infini, capable de fournir l'appoint d'activité qui nous manque.
Nous sommes fondés en Dieu et manquons du meilleur de nous-mêmes, s'il n'est là. Notre vie, sans relations avec lui, c'est-à-dire sans religion, est une vie essentiellement incomplète, une vie non pas seulement découronnée : cela est bien plus grave ! Un couronnement, corniche ou ornement de tqiture, un édifice s'en peut passer; mais son fondement, il ne s'en passe point. Ainsi la vie n'est plus que néant, privée d'appui divin et de toute relation divine. Elle porte en F air; elle se tient clans l'insuffisant, donc, finalement, dans le vide ; car ce qui ne suffit pas... ne suffit pas, et ce qui n'est pas tout soi-même, n'est rien.
Telle est la première chose à dire à qui demande ce qu'est la religion et à quoi servent les institutions qui en vivent.
11 faudra pousser plus loin ; car il ne va pas de soi que le sentiment religieux doive créer des institutions, des églises. Mais avant d'aborder cette question centrale, il faut franchir d'autres étapes et
d'abord se demander ce qu'il en est d'une objection que certains croient formidable, qui fait obstacle à beaucoup d'esprits et qui est au fond si légère!
Cet objet que nous offrons en supplément à la vie, qui sait si nous ne poumons pas le conquérir, nous, sans que la religion s'en mêlât, sans que des églises se prétendissent fondées à en conserver l'exclusivité. Qui sait si la religion, dont nous disons qu'elle vient pour suppléer à ce qui nous manque, ne serait pas simplement, à ce titre, l'ébauche du progrès, destinée à être remplacée, ainsi que toute ébauche, par le tableau achevé de la vie temporelle ?
Le savoir, disons-nous, va s'évanouir dans le mystère. Mais le mystère recule tous les jours, et la science peut devenir totale.
La vie extérieure se fait voir incomplète, douloureuse, affamée d'idéal; mais le labeur des siècles s'emploie précisément à venir à bout de ces insuffisances. Plus d'un fléau a été déjà vaincu, plus d'une force conquise, et quant à l'idéal, n'est-ce pas à niveau du réel lui-même que nos points de vue renouvelés dans tous les ordres sont en train de le planter?
Enfin, la vie intérieure semble résister davantage au progrès : l'humanité progresse sans cesse, a écrit Goethe, l'homme est toujours le même. Mais qui nous dit que ce n'est point là un de ces à peu près dont se contente la polémique, dans l'impuissance où elle est d'envisager de larges espaces? Les montagnes aussi, sont toujours les mêmes, et la figure des océans, et le cours régulier des fleuves. Cependant, la terre se transforme incessamment.
SA RAISON D'ETRE ET SA NATURE. lî
La mer baigna Paris autrefois; Paris est à sec. Ainsi, l'homme pourra vaincre en lui l'animal et conquérir cette liberté intérieure qui lui manque.
Il faut regarder à cette objection, moins en raison de sa valeur, qui est petite, qu'en raison de ce qu'elle appelle de précisions utiles.
Il faut donc voir sur quels points le progrès, dont nous ne sommes aucunement disposés à nier l'influence, peut être appelé à s'exercer; sur quels points au contraire son action est nulle, ou même, car il faut aller jusque-là, aggravante, et nécessitante, par conséquent, relativement à l'objet religieux et à ses moyens.