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NÉCESSITÉ ET PERMANENCE DU SENTIMENT RELIGIEUX

Ceux qui disent de la religion qu'elle est un phénomène passager, une étape; qu'on la dépassera quelque jour, si ce n'est déjà fait, pour en venir à une conception « scientifique » et à une organisation de la vie qui suffise, ceux-là n'ont regardé de près ni à ce qui fait le fond de la religion, ni à ce qui fait le fond de la vie.

Leur illusion se comprend jusqu'à un certain point, et je vais en dire les sources; mais ce n'est pas une raison pour en être dupe. Elle se rattache, d'une part, à des vues trop systématiques sur l'histoire religieuse de l'humanité; d'autre part, et en conséquence, à une confiance de jeunesse scientifique qui, au xixe siècle, était une contagion.

A cette époque d'engouement et d'orgueil hallucinatoire, on croyait tenir vraiment le nœud de tout, le nœud de l'histoire et celui de la réalité observable. Les étapes de l'humanité étaient connues. La loi des trois états en notait la précise succession, sous-entendant l'inéluctable puissance de ce levier soi-disant universel : le progrès.

11 y avait eu premièrement la phase religieuse ; il y avait eu ensuite la phase métaphysique; il devait y avoir enfin la phase scientifique, ou positive. Et le positif remplacerait avec avantage le religieux comme le métaphysique ; on s'en contenterait, et c'en serait fini des dogmes, des mystères, des rites et des églises.

Il n'y a qu'un malheur, c'est que cette théorie séduisante est arbitraire et superficielle; qu'elle attribue aux trois dispositions dont elle prétend fixer le rang un ordre de succession, au lieu d'un ordre d'influence concomitante et d'objets, et qu'elle est amenée ainsi, d'une façon qu'on a le droit d'appeler enfantine, à prêter la caducité à deux des termes de cette trilogie éternelle.

Il est certain que l'esprit appelé positif a pu briller plus ou moins à certaines époques; mais qu'il ait fait jamais défaut aux hommes, ce serait une supposition peu sérieuse. Et, pas plus que l'esprit positif n'a manqué dans le passé, l'esprix métaphysique, l'esprit religieux ne manqueront dans l'avenir. C'est une question de dosage. Doses mises à part, ce sont là choses qui se complètent, loin de s'exclure, et lorsqu'on sacrifie l'une à l'autre, on se montre hypnotisé par une face du réel, négligent du réel intégral, qui nous juge.

L'esprit métaphysique a pour objet les causes premières : il faut bien qu'il y en ait, et qu'on les étudie. Ceux qui s'y refusent, sous prétexte d'inconnaissable, font un acte d'humilité trop profond pour qu'il soit bien sincère et à plus forte raison pour qu'il se justifie.

Si les causes premières nous étaient tout à fait

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inaccessibles, nous ne pourrions pas plus les nier que nous ne pouvons les affirmer; or, en fait tout le monde les affirme ou les nie, personne ne se tient, vraiment et jusqu'au bout, dans l'attitude « positive ».

Après tout, mieux vaut cela. Mieux vaut la négation brutale que cette humilité pleine d'orgueil, qui s'emploie à forger des chaînes pour notre intelligence.

Il n'est pas vrai que le front de l'homme soit si bas et que nous soyons enfoncés si entièrement dans la cage des phénomènes. A travers les barreaux tout au moins, nous pouvons regarder furtivement et percevoir quelques lueurs. Or, de même et à bien plus forte raison, la religion ne saurait se laisser renvoyer au royaume des chimères.

Sans parler d'une révélation et d'une assistance divine pour assurer l'existence, pour assurer la pérennité de la religion, il serait toujours vrai, à ne regarder que la nécessité des choses, que le sentiment religieux ne saurait disparaître.

Le besoin auquel il correspond n'a en effet rien de caduc ni de transitoire ; il est fondé sur la relation de trois choses éternelles : la nature humaine en son fond, l'univers dans son insuffisance fondamentale, et la source commune, seule désaltérante, qu'est la divinité.

Que faudrait-il, pour supprimer la religion? On l'a dit équivalemment en montrant ses sources. Il faudrait supprimer le mystère, supprimer la souffrance, la mort, l'insuffisance vitale, la compétition du bien et du mal au dedans de nous ; ou bien alors se résigner, et signer une abdication qui devrait

prendre en maintes circonstances la forme du désespoir.

Or, cette alternative se montre, aujourd'hui comme hier, et ne peut que se montrer demain, répugnante à notre nature. Dans toute cette résistance des faits à nos vouloirs les plus profonds, il faudra toujours voir une cause éternellement active d'élans religieux et de créations religieuses, par suite une justification anticipée et comme un préjugé favorable à l'égard d'une révélation et d'une institution qui l'exploite.

En quoi consiste donc le progrès possible? Le faire comprendre, ce serait donner satisfaction à l'objectant en brisant sa force.

Or, cela peut s'exprimer d'un mot. En développant nos ressources, nous changeons en surface nos relations avec la nature et avec nous-mêmes ; par là, nous changeons aussi la forme de nos relations avec la Réalité divine qui doit venir en supplément à la nature et à nous-mêmes. Mais le rapport foncier reste identique, et par suite la religion garde ses fondements assurés.

Pour s'en rendre compte, il n'y a qu'à parcourir de nouveau les divers domaines où la pensée religieuse trouve ses sources.

La connaissance, d'abord. En progressant, la connaissance scientifique devra faire disparaître quoi? Tout le surnaturel, disent les positivistes. Disons plutôt : la providence capricieuse du dieu-soleil, du dieu-nuage, du Jupiter qui lance la foudre, du dragon qui produit les éclipses et de tout ce qui ressemble à ces joujoux religieux.

Mais le surnaturel profond, c'est-à-dire le sentiment d'une source des phénomènes, source consciente, intelligente, toute-puissante et ineffable : quel est le progrès de la science ou de la philosophie qui lui pourrait faire tort, et empêcher qu'on ne cherche légitimement à en vivre autrement que par la science elle-même, qui l'ignore?

A mesure que nous connaissons mieux le monde, que nous entrons dans l'intime des mystères qu'il propose et des puissances qu'il manifeste, nous comprenons combien le fond nous est inaccessible; combien notre pensée, pauvre feu follet, ne fait que circuler à la surface des choses, ne sachant « le tout de rien », allant buter, dès que l'investigation pousse un peu loin sa pointe, contre le mur de l'inaccessible et de l'inconnaissable.

Les découvertes multipliées n'ont fait que nous jeter en effroi devant des profondeurs que ne soupçonnait à aucun degré l'homme barbare. Notre univers s'est démesurément agrandi; l'inertie apparente de ce qu'on appelle matière s'est révélée riche d'une activité qui inspire la stupeur. Les puissances de la vie se font voir d'une richesse et d'une plasticité qui déconcertent.

Que savons-nous de tout cela ? Si peu de chose ! La création se creuse à mesure que le regard y pénètre, et les génies de ce temps ont bien senti que rien ne pourra jamais nous porter, nous et notre pensée vacillante, sur cet océan du mystère pour lequel nous n'avons, dit Littré, ni barque ni voile.

Comment ne serions-nous pas prêts, aujourd'hui plus que jamais, à accepter un secours, si quelque main voulait se tendre vers nous à travers les

espaces, ou si des profondeurs de la conscience quelque lumière pouvait jaillir pour éclairer ce que la raison raisonnante n'atteint pas?

Au point de vue de notre action extérieure et de l'impuissance où se trouve notre vouloir quand il s'agit de vaincre l'hostilité du milieu, de réduire la souffrance et d'écarter la mort pour y installer à leur place la tranquillité, la suffisance et la permanence qu'il rêve : que peut encore faire le progrès ? Le progrès fait que dans une mesure on arrive à se protéger soi-même, à se guérir soi-même, à élargir sa vie par soi-même, et par là deviennent caducs ces appels à la surnature qui créèrent autrefois les sorciers, les oracles, les guérisseurs par exorcisme ou les faiseurs d'incantations.

Par ailleurs, le progrès travaille à l'épuration du sentiment religieux, en combattant le matérialisme et le dévergondage de certaines dévotions mal jugées. Mais épurer, ce n'est pas supprimer, c'est fortifier. Pour supprimer, il n'y aurait ici qu'une méthode, ce serait de remplacer, et vraiment les essais de remplacement du surnaturel par la science ne vont pas bien loin.

C'est bon pour les discours à la statue de Ptenan, de chanter en style pompeux les conquêtes de la science sur la superstition humaine. Si l'on entend par superstition ce que nous venons de mentionner et de condamner, facilement on en tombera d'accord ; mais quand on s'efforce d'y comprendre le recours à Dieu et la religion dans son essence profonde, il est permis de trouver cette attitude plus sotte que les superstitions qu'on dénonce.

Celles-ci, païennes ou pseudo-chrétiennes, n'ont qu'un tort : négliger trop les causes immédiates et l'effort personnel, par le moyen desquels nous pouvons maîtriser quelque peu et plier à nos fins certaines réalités de notre vie. Mais ceux qui veulent nous faire croire que la vie pourra désormais se suffire sans nul recours au transcendant et qui par par là suppriment pratiquement la Cause première, ceux-là tombent dans une erreur autrement profonde.

Laissant de côté les parades oratoires et les propos de table, on doit voir que pour la science la plus avancée comme pour l'ignorance la plus noire, la limite du pouvoir de l'homme vient plus vite, incomparablement, que celle du désir; que la source de nos misères n'est pas de celles qu on peut tarir, et que la souffrance et la mort sont invincibles.

Il faut plaindre de tout son cœur ceux qui ne se rendent pas compte de cela. Ces bons vivants doivent faire pitié, qui croient aux panacées universelles et aux élixirs de longue vie préparés par la science.

Parce qu'on traversera la mer en aéroplane, il en est qui se figurent que les grands problèmes humains sont sur le point d'être résolus, comme si les inventions antérieures avaient fait autre chose que de compliquer la vie, de la rendre, en même temps que plus ardente, plus dévorante et plus angoissée. Le fond, en tout cas, demeure, et il n'est pas de découverte qui en puisse modifier les termes fondamentaux, ni par suite écarter ce qui nous blesse.

« Toute créature gémit, dit saint Paul, dans V attente de sa rédemption » : cela est autrement profond que les phrases écarquillées des scientistes.

Quel est l'enfant qui peut ne point voit combien la science et tout le progrès humain ne disposent que de palliatifs en face de ce qui nous froisse, nous torture ou nous épouvante, poussant l'âme affolée vers la religion rédemptrice?

Nous sommes jetés au sein d'un univers effrayant, et nous en aurons le sentiment d'autant mieux que ses rouages prodigieux nous apparaîtront davantage.

Cet univers nous porte et nous nourrit; mais au moindre mouvement de sa masse, il nous bouscule, nous terrasse et bientôt nous ensevelit.

Or, nous voulons vivre, et nous voulons jouir ; nous voulons dominer notre vie ; nous voudrions dominer le monde, et nous sentons, debout sur notre atome vacillant, que nous avons une âme divine, faite pour le plein et pour l'immortel.

Voilà ce qui crée la religion, et ce qui la rend immortelle aussi. Plus les hommes progresseront, plus la disproportion éclatera entre ce que nous voulons et ce que nous pouvons faire, entre ce que nous repoussons de toutes nos forces et ce que nous pouvons éviter; plus les fantômes masqués de la douleur et de la mort, et le rire affolant de notre médiocrité incurable nous paraîtront impossibles à subir comme à vaincre, et plus par conséquent, en dépit de crises passagères, la religion aura matière à consoler, à soutenir, à promettre, ce qui est tout son rôle au point de vue que nous envisageons.

Enfin, si nous parlons de vie morale, si nous rappelons cette contradiction intérieure qui fait obstacle en nous à ce que nous aimons et que nous

voudrions vainqueur, on sent bien que le progrès, là beaucoup plus qu'ailleurs, est impuissant à détrôner la religion, parce qu'il est impuissant à remplir ses rôles.

Non qu'il n'y ait un progrès moral. On peut certes refréner l'animalité, résister davantage aux instincts brutaux, conquérir un peu plus de liberté intérieure, de domination sur soi, de prudence effective. Mais là encore la limite est tout proche.

La loi des membres ne peut périr, et de brider un peu l'animal en nous, cela ne peut empêcher que l'homme ne soit toujours et partout animal.

Or c'est l'homme animal, qui est l'obstacle.

Étant donné notre milieu naturel livré au conflit des forces, notre intérieur doit être aussi un champ de bataille. Champ de bataille d'influences concurrentes, dont quelques-unes favorisent nos bons vouloirs, mais d'autres créent en nous des centres de résistance ou des courants qui finissent par nous entraîner.

La raison est pareille, pour laquelle nous ne pouvons subjuguer l'univers, le pliant à nos fins, et pour laquelle nous ne pouvons subjuguer tout à fait non plus ce petit univers que nous sommes. L'un est rebelle comme l'autre, parce qu'ils se correspondent, étant formés de la même pâte et soumis au fond aux mêmes lois.

Mais alors, cette question qui paraît nouvelle ait retour à la précédente. Le progrès existe en morale comme il existe en histoire naturelle; il est seulement beaucoup plus lent, à cause de la complexité infinie des conditions à réaliser pour qu'il croisse. Mais en tout cas, relatif d'un côté, il

ne saurait être absolu de l'autre ; il est toujours restreint, partiel, illusoire par conséquent, lorsqu'il s'agit de le mettre en rapport avec l'infinité de nos aspirations vers le bien, comme se montre illusoire le progrès matériel en face de nos aspirations au bonheur, comme se montre illusoire le progrès scientifique ou philosophique au regard d'une prise de possession complète de la vérité.

Ainsi, l'humble recours à Dieu cause morale, et le rite religieux qui unit à lui, et toutes les disciplines spirituelles que les églises destinent à l'accomplissement, à l'entraînement des rouages du cœur, tout cela sera toujours de mise. Il y aura lieu de perfectionner, non de tuer, et sur ce point comme sur tous les autres, le progrès humain va normalement au développement de la religion et à son épuration, non à sa ruine.

Voyons maintenant, ayant défini et justifié le sentiment religieux en général, de quelle façon le christianisme catholique envisage ce sentiment ; comment il donne satisfaction, une satisfaction supérieure, à ce que recherche obscurément ou clairement l'âme universelle; comment elle part de là pour un nouvel élan et nous fait aboutir à la transcendance, contente seulement quand elle a obtenu pour nous, en plus de ce que nous désirons, tout ce que permet notre nature, faisant appel pour féconder et pour parfaire à toutes les ressources du divin.

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