LE SENTIMENT RELIGIEUX ET LE CHRISTIANISME
Il faut revenir toujours au point de départ. La source du sentiment religieux est notre insuffisance vitale, et le besoin de chercher une suppléance à des pouvoirs qui s'échappent à eux-mêmes, à des objets qui ne nous contentent point.
Notre vie est caduque ; notre vie est contrainte ; notre vie est médiocre; notre vie est aveugle; notre vie est moralement difficile. Or, nous avons soif de liberté, de vérité, de rectitude, de plénitude, nous «avons soif de pérennité.
Voilà pourquoi nous accueillons les offres des «religions, qui nous proposent de remédier à nos misères.
Naturellement, selon les différences et les degrés de la civilisation, le désir humain, identique en son fond, prendra des formes différentes, et la réponse à ce désir pourra être différente aussi. Mais celle des religions qui prétendra être la Religion, la vraie et la définitive, devra prouver au minimum quelle a creusé en profondeur jusqu'à toucher à la nature humaine en son fond, indépendamment de ce qui
distingue ici ou là, aujourd'hui ou demain, ses divers groupes, et puis aussi jusqu'à toucher à la divinité non plus en son fond, qui est inaccessible; mais tout au moins dans sa notion authentique et dans son vrai rapport avec nous.
Le christianisme prétend satisfaire à cette condition, et, reconnaissant Dieu pour ce qu'il est, vu qu'il en procède, l'homme aussi pour ce qu'il est, parce que le Créateur et le Révélateur ne font qu'un, il a pouvoir de fournir à notre vie tout ce quelle requiert, de lui procurer par là son aboutissement total et définitif.
Voyons, dans un détail sommaire, comment se rejoignent, dans le christianisme, l'âme humaine qui appelle et Dieu qui fournit la réponse.
Dans le christianisme, une parfaite notion de Dieu est à la base de toute doctrine et de toute pratique morale ou rituelle. On a le droit de dire que nulle pensée, instinctive ou abstraite, n'avait de quoi se rapprocher d'un tel idéal, ni, par suite, de quoi répondre à ce que l'humanité, en sa pleine conscience d'elle-même, exige et espère quand elle invoque l'objet religieux.
Partout et toujours, la pensée de Dieu s'est achoppée à cette fatale alternative : ou l'humanisation à outrance, le divin s'avilissant sous prétexte de nous servir ; ou l'abstraction qui subtilise et qui coupe le divin de toute communication utile avec nous.
Qu'on étudie les systèmes et les religions hors la philosophie chrétienne, on les trouve constamment butés à l'un de ces deux écueils. Le Dieu fé-
tiche ou homme agrandi, le Dieu formule du monde ou vague substance universelle, celui-ci ne servant à rien, l'autre servant à nous dévoyer : ce sont les deux pôles d'erreur entre lesquels toute âme oscilla.
Ce qu'il fallait pour s'en dégager, c'était pousser la transcendance tellement à fond qu'on aboutît, en fermant le cercle de la pensée, à l'immanence du divin dans l'être, et, réciproquement, comprendre son intimité d'une façon assez totale pour qu'il fût l'infini, partout présent par sa grandeur. Cet effort, nul ne le fit. La plupart des erreurs de fond s'en ressentent encore. Seule l'âme chrétienne échappe à cette fatalité des vues incomplètes. Elle a connu le Père céleste, Dieu du cœur, Dieu de la conscience, Dieu de la nature, Dieu de la vie, Dieu de l'histoire par ce Abraham, Isaac et Jacob » , c'est-à-dire les générations successives, et elle a connu le Dieu d'Augustin où Platon se redresse, le Dieu de Thomas d'Aquin où Aristote se reconnaît en se dépassant.
Quand on songe qu'aucune doctrine ne s'est élevée à l'idée pure de la création, c'est-à-dire de l'être et de la Source d'être, de l'Absolu où tout s'enracine et de la déficience subsistante qui en sort, on se dit que c'est par la base, que tout péchait, et que jamais il ne serait possible, à ce prix, de satisfaire à l'esprit humain en tous ses états, de répondre à la pensée et à la vie en toutes leurs requêtes, vu que c'est par ce contact du rien réel et du tout vivifiant que commence, dans la pensée comme dans la réalité, la construction religieuse.
La conception chrétienne du divin prépare, par sa pénétration en profondeur, l'universalité de son
extension et sa pleine suffisance théorique ou pratique. Elle donne satisfaction à Socrate, et aussi à ceux qui l'appelaient un blasphémateur. Son Dieu est à la fois populaire et savant, idéal et vivant, intérieur et universel; il épuise l'intelligibilité et en referme le cercle ; il enveloppe la réalité et la contient de l'intime aux sommets, des commencements aux fins.
Alpha et oméga de toutes les dimensions, un tel Dieu pourra se faire objet de vie religieuse, si cette vie est un supplément à la vie courante dans tous les sens où nous avons senti nos limites.
Précisément à cause de cela, ce Dieu, maître de la durée comme de l'être, aura pouvoir de fonder son œuvre en nous de façon à nous satisfaire, parce que, en y pliant l'avenir, il corrigera ce qui paraissait irréibrmable et pourra vaincre ce qu'il y a de plus invincible : la puissance de la mort.
11 est vrai que pour y réussir, lui-même doit supposer en nous ce qu'il y mit. Une semence d'immortalité et une possibilité de redressement plein, grâce à une rectitude fondamentale à laquelle rien ne nuit : c'est la double condition nécessaire. Mais aussi, en vue d'y parer, la religion authentique ajoutera-t-elle à sa pure conception de Dieu une correcte notion de l'homme.
La « chimère » de Pascal et de tous les analystes profonds a été détaillée par le christianisme mieux que penseur ne le fit ni ne le pourrait faire sans son secours. Grandeur et misère dans tous les ordres, avec la grandeur pour fin, c'est ce qui ressort pour lui de la misère et de la grandeur initiales,
celle de notre être même en son intime constitution. Matière et esprit, ciel et terre mêlés, animalité avec un dépassement de vie sublime, péché greffé sur un incoercible amour du bien, mort incluse dans sa vitalité inférieure et immortalité inscrite plus haut, sur le fronton de son temple : tel est l'homme.
Ce sera l'explication de sa bizarre destinée, qui chevauche sur deux mondes et sur deux états presque disparates. Ici les points de départ et les ébauches, en chaque ordre et sur chaque territoire de nos recherches; là haut les réalisations. Ici les inégalités, les hasards, qui tiennent anx conditions de la matière; ailleurs le règne de la justice et de l'harmonie parfaite.
Rien de ce qui vient par la matière n'aura de conséquences décisives. Par l'esprit, unis religieusement au premier Esprit, nous pourrons être rachetés de tout : souffrance, mort, insuffisance cruelle et tentatrice, ignorance, esclavage, infirmité spirituelle, distension et rupture de nos liens.
Par là, l'inexplicable vie pourra se justifier, le mystère de nos aspirations, que le réel condamne, s'éclaircir; l'effort trouvera son but à portée, bien que lointain. Et ce sera par soi-même qu'on aboutira, ce que veulent l'honneur humain et cet instinct de liberté qui est dans la nature; mais ce sera aussi grâce à la société du divin, qui est po.ir la nature un prolongement normal, comme normalement le filet d'eau du glacier reste en continuité avec sa masse.
Ne reconnaît-on pas l'enseignement qui fait de la vue chrétienne de nos destinées quelque chose de si haut et de si simple?
D'après la foi, notre vie est en effet à deux étapes, et elle comporte un double théâtre : ici et au-delà, maintenant et dans l'avenir éternel. La mort est la frontière.
Seulement, il faut comprendre que ces deux étapes de vie ne font pas deux vies; que ces deux domaines n'ont pas de cloison étanche. La destinée humaine est une, et les deux domaines mentionnés n'en sont même pas deux : l'Évangile les réunit sous une dénomination commune. C'est le Royaume de Dieu. Céleste ou terrestre, qu'importe? Tout est céleste de ce que Dieu a créé, qu'il pénètre de son action et remplit de son amour. Dieu fait le lien entre le ciel où il attend les hommes et la terre d'où il les fait partir. La mort n'est qu'un passage à niveau allant de la vie à la vie, de la vie qui commence à la vie qui s'achève, de la vie en esquisse à la vie transformée, et elle revêt ainsi pour le chrétien le caractère d'un événement comme un autre, non plus tragique et angoissant parce que définitif.
Ce n'est plus la* chute dans le noir, l'anéantissement de toute espérance, la fin de tout, et par là le démenti violent donné à notre soif de vivre : c'est une épreuve et une épuration ; c'est un sommeil où il est dur de s'enfoncer peut-être, mais qui répare les forces et nous en communique d'immortelles. C'est donc aussi la rédemption, par rapport à cette effrayante caducité qui nous semble ici-bas la loi de toutes choses. Tout s'avance vers sa fin : izphç TeXoç. «ùtwv Travxa xivsîxai, disaient les vieux poètes. Le christianisme dit : Tout s'avance vers la vie ; car tout marche vers Dieu.
uand un grand train s'enfonce dans le tunnel
du Gothard, on pourrait croire aussi qu'il s'engouffre en la nuit du globe et que la montagne le dévore ; mais le paysan suisse n'ignore pas qu'au delà sont les plaines d'Italie, et la lumière des lacs, et le décor des îles enchantées. Ainsi la mort, pour le chrétien, est une marche vers la lumière.
Notre misère vitale est donc vaincue par le côté où elle était le plus universellement douloureuse, puisque la mort était surtout pénible au bonheur, et qu'ainsi Ton ne pouvait paraître échapper à tout le reste que pour buter plus fort contre ce suprême et inexorable obstacle.
En second lieu, la religion nous promet, pour cette suite immortelle de notre destin, un développement en valeur qui correspond terme à terme à notre humanité jugée en perfection, dans ses plus hauts et ses plus humbles attributs comme dans leur harmonieuse synthèse.
On nous promet pour notre intelligence un épanouissement ultérieur dans la vérité; pour notre volonté l'écartement de ses obstacles, et pour notre organisme même, reconstitué un jour dans des conditions qui nous échappent à vrai dire 1out à fait, un équilibre et une intégrité sans souffrance.
En vue de permettre ce renouvellement qui en suppose de parallèles et de plus nombreux dans le milieu où la vie se développe, on nous annonce pour celui-ci une transformation et une réorganisation complètes. Les nouveaux deux et la nouvelle terre dont nous parle la Bible font partie du plan religieux de l'univers.
Sera-t-il permis de remarquer que plusieurs,
parmi les philosophies les plus récentes, ont rêvé elles aussi pour plus tard — je dis rêvé en ce qui les concerne — d'un milieu vital moins hostile, s'adaptant mieux à nos désirs d'élargissement «. Elles ont construit des hypothèses : le christianisme propose des paroles de Dieu.
Quoi qu'il en soit, la seule limite de valeur que le christianisme impose à cet avenir, c'est celle que nous voudrons lui imposer nous-mêmes, et si, dès ici-bas, notre vie est en partie ce que nous la faisons, dans le plan total, qui ne comporte plus de hasards, elle le sera tout à fait.
Nous serons heureux dans l'exacte mesure où nous aurons accepté de l'être.
Car, ainsi que l'a observé Kant, dans une organisation sage des choses, il ne peut y avoir de limite à la collation du bonheur, pour l'être qui accomplit sa loi, qu'en raison de ce qui reste en lui d'insoumis à cette loi. Si donc notre valeur humaine était totale, en ce sens que nous accomplissions pleinement notre loi, Dieu, qui accomplit toujours la sienne, nous ferait aboutir, d'après le plan chrétien, à la fin la plus haute que puisse ambitionner notre nature.
Mais alors, en raison de l'unité de plan qui préside à notre destinée intégrale, si notre vie est vraiment une, ainsi que nous l'affirmions à l'instant, cet aboutissement suprême que la religion décrit, nous en devons faire état dès maintenant; il doit compter dès maintenant comme une chose de la vie, colorer
1. Cf. Renouvier, Histoire et solution des problèmes metaphysiques, cap. ult. Paris, F. Alcan.
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notre existence, ainsi que les perspectives terrestres sont teintées des couleurs du ciel.
Puisque ce monde et l'autre n'en font qu'un; puisque notre misère, nos souffrances, notre caducité ne sont que provisoires et relatives à un plan de développement progressif, on peut dire, d'un point de vue très élevé, qu'elles ne sont qu'apparentes. Appelle-t-on un enfant impotent parce qu'il ne marche point encore? ou un apprenti misérable parce qu'il n'a point encore de salaire? ou l'officier d'avenir malheureux parce qu'il n'est pas encore général? Napoléon disait que chaque soldat porte dans sa giberne le bâton de maréchal : c'était noter le droit du soldat, s'il en devient digne, de conquérir les grades suprêmes, sous un régime qui ne tient plus compte du rang ni de la naissance.
De même, en nn sens très réel, un enfant au berceau est déjà un homme, ayant en soi toutes les ressources qui, simplement épanouies, le feront devenir un homme.
Et de la même manière, le chrétien, portant au cœur des espérances fermes; ayant en soi, une fois uni à Dieu, une fois devenu citoyen du Royaume, le principe du progrès qui doit le mener si haut, le chrétien doit se sentir déjà en possession de ses biens sublimes.
Il est déjà un immortel, quoiqu'il meure ; il est un bienheureux, quoiqu'il souffre; il se sent délivré du mal, quoique soumis à l'infirmité d'une chair pécheresse. Uni de cœur à Celui qui est le chef du Royaume et à sa providence toujours obéie, comment n'aurait- il point la pleine sécurité vitale? De quel secours peut-il manquer, parmi ceux qui sont vrai-
ment requis pour se réaliser soi-même ? De quelle satisfaction, de quelle consolation se prétendrait-il privé, autrement que pour obtenir mieux et plus, par conséquent sans regrets, ou en tout cas sans trouble. « Je surabonde de joie au milieu de mes tribulations y dira Paul; les souffrances de ce temps ne sont pas comparables à la gloire future qui doit se révéler en nous. »
Toute l'organisation actuelle, en y comprenant la nature, même indifférente, même brutale; la société, même injuste et même oppressive, et nous, même en contradiction avec nous-mêmes, même tentés, cette organisation, pourvu qu'elle soit liée à la pensée religieuse et emportée dans son mouvement, se fait voir, de ce point de vue, pleinement et universellement suffisante. Suffisante, dis-je, sous la médiation de la confiance filiale et de l'espérance; satisfaisante autant que le provisoire peut l'être ; heureuse ainsi que l'est le chemin du bonheur.
Telle est la conception de la vie que propose le christianisme.
Et cette conception s'élargit davantage encore du fait qu'on nous invite à entrer dans la vie universelle pour en être, avec Dieu, les collaborateurs.
La destinée de l'être doué de raison n'est pas toute en lui-même. Son cas n'est pas tout son souci. Quand il fait son métier, sa raison étant une faculté de tout l'être, il donne à son vouloir pour objet tout le bien. Dans la réalité totale, il se sent parcelle subordonnée, liée, ne pouvant, ne devant se réaliser elle-même que par la réalisation du plan créateur, et envisageant, dans celui-ci, d'abord le plan même
en son entier, plus encore le bien divin qui en est la fin suprême, seulement ensuite son cas particulier et ses fins propres.
Aimer Dieu et l'œuvre de Dieu par-dessus toute chose, confiant qu'on s'y retrouvera d'autant mieux qu'on s'y sera perdu, mais prêt au besoin à s'y perdre sans retour : c'est le suprême élan que provoque la pensée chrétienne.
Cela suppose qu'à ses yeux Dieu est Dieu et non pas le Deus ex machina des visées païennes, ni davantage une expression métaphysique sans action et sans exigences : un serviteur ou un rêve. La positivité infinie du Dieu créateur et fin, du Dieu amour et du Dieu pensée ineffable : tel est, pour le christianisme, le centre de tout.
Et je dis que pour cela seul, nous touchons en lui au maximum de ce que la pensée religieuse pouvait jamais atteindre. Tout progrès, désormais, ne pourra consister qu'à développer cela; le développer, c'està-dire le faire pleinement comprendre, en dérouler les conséquences et en multiplier l'action.
Quant à pousser plus loin, en ce sens qu'une religion nouvelle prétendrait mieux répondre à l'appel religieux parti du cœur humain, c'est ce qui est du tout impossible, parce que l'aspiration qui est en nous a été là pleinement pénétrée et -que, à supposer une telle religion vraie, comme elle lest en effet, cette aspiration doit se trouver satisfaite.
Pourtant, nous ne tenons pas encore le principal. Le christianisme n'est pas seulement l'étape dernière et le suprême aboutissement de tout le mouvement religieux : il aborde un monde nouveau que la pensée
laissée à ses initiatives eût à peine soupçonné, que le désir n'atteint pas et qui nous place, quand nous allons y habiter, dans l'ineffable pur et simple.
Il faut étudier maintenant ce nouvel aspect du christianisme. C'est le seul souvent dont on ne parle pas, et pourtant, si on l'ignore, on ne sait du christianisme ni ce qu'il est, ni ce qu'il veut, et son organisation, qui trouve là toute sa raison d'être, ainsi qu'on le fera voir, ne peut plus être jugée que du dehors, ce qui n'est pas juger, mais apprécier au hasard, sans justice et sans profondeur.