‹ L'EgliseChapitre 12 sur 50 · LES BENEDICTIONS · texte numérisé non relu

LES BENEDICTIONS

Tous les objets qui viennent en notre usage ; toutes choses animées ou inanimées qui sont engagées par la Providence dans le courant de notre vie, ont pour destinée commune de préparer, à notre égard, le règne des fins créatrices, c'est-à-dire de collaborer à notre bonheur, en ce monde et en l'autre.

Nous-mêmes, par tout le mouvement de notre vie intérieure et extérieure, avons la même destination : nous devons nous aider à être heureux. Et à coup sûr, nous le voulons d'une volonté incoercible ; mais que de fois, par des aberrations ou coupables ou inconscientes, nous devenons nos propres ennemis, de même que les choses, déviées par accident ou par des volontés hostiles, hu^Tiaines ou surhumaines, s'opposent à nous, nous chagrinent ou nous tentent; servent d'écran pour nous empêcher de voir Dieu, alors qu'elles doivent le refléter; servent d'obstacle et nous renversent, au lieu d'être un échelon pour monter.

Ce retournement des valeurs de vie fait le fond de toutes nos disgrâces, temporelles et spirituelles. li Liudrait tout redresser, tout garder de l'accident, tout

exorciser, tout dégager des influences malheureuses ou perverses, afin de le faire rentrer dans le plan créateur et d'orienter, comme il convient, la matière vers l'esprit, l'esprit vers le progrès de l'esprit, le tout vers Dieu qui veut tout recevoir après avoir tout lancé dans l'aventure périlleuse, mais méritoire et féconde de l'existence.

C'est à quoi tend, évidemment, tout Teffort religieux, et c'est à quoi, en particulier, tendent les sacrements, chaîne tendue entre nous et le Christ qui nous remorque vers Dieu par une rédemption progressive.

Mais puisque, encore une fois, les sacrements ont des annexes qui en prolongent et en particularisent Taction, il ne faut pas nous étonner de voir des rites destinés à orienter vers le bien et vers le bonheur les choses aussi bien que les personnes, en monnayant pour elles, si l'on peut ainsi parler, le bénéfice de rincarnation, sous Padministration de l'Eglise.

Tel est le rôle des bénédictions.

Le mot bénédiction vient de bene dicere : dire du bien, dire des choses favorables, appeler des bienfaits ou reconnaître des bienfaits.

Dans l'ordre religieux et sacramentel, bénir, cela signifie appeler sur nous — directement ou par l'intermédiaire des objets — ce que le Christ nous a mérité, ce qui nous a été préparé dans la mesure de nos dispositions et delà providence qui nous guide, ce qu'on a décidé de nous donner par ces intermédiaires naturels que sont les membres de notre hiérarchie, représentants à la fois du Christ, pour exaucer, et de nous-mêmes pour implorer : mains qui s'élèvent, en tant qu'humaines et fraternelles; mains qui s'a-

sa L'EGLI&Ë.

baissent, en tant que divines par institution et instrument consacré au nom du Christ pour la canalisation de ses grâces.

Prises du côté de Dieu, les bénédictions, ce sont ses bienfaits eux-mêmes. Ce que Dieu dit, c'est ce qu'il fait. Ce qu'il dit de favorable {bene dicere]^ c'est ce qu'il fait en notre faveur.

La parole de Dieu, qui n'a rien d'extérieur, qui est sa pensée même, sa pensée créatrice et gubernatrice, par conséquent aussi son action, puisque pensée et action, en Dieu, ne se distinguent pas :1a parole de Dieu deviendra donc, réalisée, la forme que prendront les événements et la réalité de toutes choses.

Toutes choses sont parce que Dieu les dit : « Dixlt et facta sunt ». Lui-même est selon qu'il se dit. puisque son Verbe est sa propre réalité.

Le Verbe de Dieu est en Dieu une bénédiction substantielle. Il nous la communique par le Christ. 11 en émiette les biens, en corrélation avec notre vie, au moyen de bénédictions partielles qui sont ses bienfaits quotidiens. Et s'il les subordonne pour une part à notre action, à nos prières et à la hiérarchie religieuse, c'est, dans le premier cas, pour que nous soyons les fils de nos œuvres ; dans le second, pour nous rapprocher de lui par cette ascension de Tâme ; dans le troisième, pour que la hiérarchie nous retienne, c'est-à-dire nous garde en société, tous ensemble, comme des frères réunis en son nom.

La fresque célèbre appelée la Dispute du Saint Sacrement, où le Père céleste, bénissant d'un geste sacerdotal et tendre, occupe le sommet de la composition, ayant au-dessous de lui le Christ, avec ses assesseurs; au-dessous, l'Esprit communiqué, avec

son reflet dans les Évangiles; au-dessous enfin, la hiérarchie représentant l'Eglise et disputant de la présence réelle en vue d'organiser son emploi : c'est un symbole graphique assez complet des bénédictions divines qui descendent et se diffusent.

Il n'est plus nécessaire de dire désormais que toute bénédiction devra invoquer le Christ. Si ce n'est en paroles, ce sera en geste, et l'on tracera sur l'objet ou sur la personne le signe de la croix, qui rappellera Jésus rédempteur.

Quelquefois, on encensera, pour marquer l'intensité et la solennité de la prière ; pour lui donner l'odeur exquise que communiquent les mérites du Sauveur.

Les premiers objets de bénédiction, s'il s'agit de choses inanimées, seront les objets consacrés au culte. Ceux-là sont à titre spécial destinés à notre bien : il y a lieu de les y affecter religieusement, de les écarter de l'usage profane. On les sanctifiera au sens étymologique du mot, c'est-à-dire qu'on les, séparera en vue d'emplois sacramentels dont ils recevront la capacité par une députation autorisée, celle-ci procédant toujours du Christ par un représentant authentique.

C'est ainsi qu'on bénit les églises et la première pierre des églises, songeant à la présence réelle.

C'est ainsi qu'on bénit les vases sacrés et les pierres d'autel, d'une bénédiction qui prépare la bénédiction meilleure d'un contact divin.

On bénit de même les ornements symboliques dont chacun dit une face de la religion, rappelle un devoir et parle à l'âme de ses espérances.

On bénit la matière des onctions, pour servir à r administration du baptême, de la confirmation, du sacrement suprême. On bénit l'eau de lustration, les rameaux de Pâques, le cierge pascal, les orgues.

On bénit les cimetières, les images religieuses publiquement exposées, les objets de dévotion personnelle. Et toutes ces bénédictions sont appelées consécrati^es.

Depuis le viii* siècle — il est bien surprenant qu'on n'y ait pas songé plus tôt — on bénit de la même manière les cloches ^ L'humble métal qui doit jouer le rôle d'une voix de l'Eglise, appeler à la prière les fidèles dispersés, annoncer la prédication, préluder au saint sacrifice, entonner le cantique commun de notre adoration, et, en même temps, voix de Dieu, exprimer les appels d'en-haut, la poussée intérieure des grâces, la violence des remords, la douce invitation de l'espérance : cette humble chose si grandiose d'utilisation doit être députée à sa fonction d'une manière solennelle. Aussi organise-t on à son intention une sorte de baptême, comme pour l'être vivant aux glorieuses destinées. On la pare et on l'embaume symboliquement; on souhaite pour ses accents la douceur des trompettes d'argent dont il est parlé au livre des Nombres, ou, s'il est nécessaire, la violence des trompettes de Jéricho, pour renverser les remparts des cœurs.

En dehors des objets consacrés à des usages pieux, on bénit, disais-je en commençant, tout ce

1. L'usage des cloches en Occident date au moins du vi* siècle.

qui vient en lusage de la vie humaine : les maisons et les lits de repos, les champs, les semailles et les récoltes, les animaux domestiques, le pain et les autres aliments, tous les produits de l'industrie : bateaux, chemins de fer, télégraphes, téléphones, aéroplanes, ouvrages d'art, fontaines publiques, monuments, usines, écoles, hospices, mines et chantiers, etc. ; tous les emblèmes patriotiques : drapeaux, bannières, épées ou uniformes; et aussi la terre, la mer, les routes, les fleuves, les canaux, tous les endroits où l'homme circule, cherchant sa vie et craignant des périls. Enfin, le rituel contient des bénédictions ad omniay pour toutes choses, afin de songer à cela même qu'on oublie et de ne laisser aucune parcelle de réalité sans une consécration religieuse.

Les personnes, qui sont choses à régir, pour la conscience morale; qu'il s'agit d'entraîner vers Dieu par une sorte de coercition consentie, vu qu'il y a en nous à la fois une crainte et un besoin combattu du divin —les personnes, dis-je, sont le sujet, elles aussi, des bénédictions.

On bénit les enfants à leur naissance et à diverses fêtes, ainsi que leur mère au moment des relevailles. On bénit les fiancés et les époux, les voyageurs au départ et au retour, les missionnaires et les pèlerins, les malades et les agonisants, les assemblées aussi bien que les individus isolés ; en un mot, tous ceux qui trouvent bon de se raccorder, par un signa expressif et actif, à la source des biens spirituels qui entraînent tôt ou tard tous les autres, à savoir Dieu incarné, Dieu prenant chair dans l'homme et

dans son prolongement, la nature, pour que la nature et l'homme prennent Dieu.

Quant au ministre des bénédictions, c'est, le plus souvent, tout prêtre ordonné par TEglise ; mais la bénédiction de l'évêque et celle du prêtre à la fin de la messe ont toujours été considérées par la tradition comme jouissant de prérogatives spéciales, et ce sont elles tout particulièrement qu'on a coutume d'appeler des sacramentaux,

La raison, en ce qui concerne l'évêque, en est claire. C'est que le successeur des apôtres possède, ainsi que les Douze, la plénitude du sacerdoce conféré par Jésus.

Le pouvoir du simple prêtre est admirable d'efïïcacité et de grandeur; mais il est limité. Celui de révoque est total. Le Pape lui-même n'est à ce point de vue que le premier de ses frères. Si la juridiction du premier pasteur et celle du pasteur d'un diocèse sont fort inégales, leur pouvoir d'ordre est identique. D'où il suivra que leur bénédiction sera placée sur le même pied au point de vue sacramentel, bien que la bénédiction papale soit reçue avec plus d'honneur. L'une et l'autre, en tout cas, ont toujours été l'objet, dans l'Église, d'une piété justifiée, parce que le sacerdoce intégral participe au maximum de ce pouvoir d'intercession que saint Paul attribue au Christ en disant : Nous avons un pontife qui peut saucer parfaitement ceux qui s'approchent de Dieu par lui (Hébr., vu» 25).

N'est-il pas normal, en effet, en toute organisation, que les biens proprement sociaux arrivent par les autorités sociales, et cela d'autant mieux qu'il

s'agit d'un pouvoir plus élevé? Nos trésors spirituels ne font pas exception. Ils nous arrivent par des intermédiaires : celui du Christ toujours, et celui de ses ministres habituellement. Dieu les dispense et les fait couler comme ces parfums d'Aaron, dont parle le Psaume, qui inondent sa tête et descendent le long de ses boucles vénérables, jusqu'au bord de ses vêtements.

Quand le pasteur est en face du troupeau, dressé sur les marches de l'autel, mitre en tète, en main le bâton pastoral qui se recourbe et s'incline ainsi qu'une protection; la chape d'or élargie, comme dans ces tableaux de primitifs où Notre-Dame enveloppe tout un ordre religieux ou toute l'Eglise dans les plis d'un manteau d'azur; la poitrine barrée de la croix, le corps voilé de lin blanc qui subtilise en lui l'homme; l'étole pendante, en signe de déprécation et de pouvoir; tout le monde incliné sous la majesté de l'action propitiatrice — alors, la parole de Jésus : « Quand ^ous êtes deux ou trois assemblés en mon nom^ je suis au milieu de ç^ous », prend une valeur presque dramatique.

N'est-ce pas le Sauveur lui-même, dont le sacerdoce éternel est ici représenté non seulement par la personne consacrée, mais par le décor où elle s'encadre; par ce costume oriental, romain, moderne, qui appartient à tous les temps comme le Christ est à tous les siècles; qui se dresse aussi haut qu'il peut, avec sa coiffure monumentale^ étalant des richesses qui fondront, tout à l'heure, dans la grandiose humilité des mots?

Le voilà qui parle, ce Christ par procuration, ce représentant. Va-t-il faire de l'orgueil personnel, de

l'orgueil corporatif, se targuant, pouf soi ou pour la hiérarchie, d'un pouvoir quasi miraculeux dont dépendrait le salut de la foule?...

« Adjutorium nostrum in nomine Dominil Notre secours est dans le nom du Seigneur », dit-il.

Et le peuple, ajoutant à ces grandioses paroles une dimension nouvelle, répond : « Qui a fait le ciel et la terre, » C'est Télargissement qui descend de la hauteur. La pyramide mystique s'établit. Il suffira que la prière l'escalade.

« Que le nom du Seigneur soit béni! » continue le pontife. C'est le souhait des biens divins d'abord pour Celui d'où ils procèdent. C'est la leçon du Pater retenue : Que cotre nom soit sanctifié! cela avant la demande du pain, serait-ce même celui de l'âme.

Ensuite, levant sa main chargée de la gemme symbolique, de l'anneau des fiançailles mystiques contractées avec son église, deux doigts repliés, pour laisser la Trinité s'exprimer, faisant trois larges croix sur l'étendue de son peuple, comme pour projeter avec insistance, au nom de la Trinité encore, la Personne salvatrice en avant de son humilité, il dit, non pas : Je vous bénis, ce qu'il pourrait dire pourtant, comme représentant authentique ; mais : Qu il cous bénisse^Lui^ le Dieu tout-puissant, Père, Filsy et Saint-Esprit.

A la messe, ce dernier souhait est presque réalisé à la lettre, et de plus en plus l'intermédiaire s'efface. Le prêtre en acte de sacrificateur est presque un autre Christ. Ne dit-il pas, incliné sur les espèces sacramentelles et confondant volontairement This-

toire avec la réalité mystique éternelle : « Ceci est MON corps » ?

Quand ensuite, se retournant, il bénit rassemblée de cette main imprégnée encore de mystères, ne pense-t-on pas qu'un peu de la bienfaisante vertu qui s'échappait du divin Maître doit rayonner, guérir, consoler et sanctifier, si nous y sommes préparés?

Cela est surtout vrai lorsque la bénédiction est donnée avec le Saint Sacrement lui-même. Dans ce cas, le ministre se cache et ne compte tout à fait plus. La parole, même humiliée, n'est plus de mise. La liturgie réclame le silence, soit du côté de la foule, soit du côté de l'autel. « Que toute chair j dit le prophète, se taise devant la face du Seigneur » (Zach., II, 13).

Le chrétien doit alors se souvenir que nous aussi, nous devons en retour bénir ce Dieu qui nous a bénis, qui nous bénit chaque jour en nous donnant tout; qui nous bénit directement, qui nous bénit sacramentellement par sa hiérarchie ; qui parle, par eux et par soi, et les dons nous viennent.

« Qu'il soit héniy s'écrie saint Paul, Dieu, le Père de Notre- Seigneur Jésus-Christ y lui qui nous a bénis de toute bénédiction spirituelle y en {>ue des deux! » (Éphes.,1,3).

Dans ce dernier mot, nous retrouvons la leçon par laquelle nous avions commencé. C'est en vue des cieux que toute bénédiction spirituelle ou temporelle nous exauce.

Quand nous sommes inclinés devant les bénédictions de l'Eglise, nous devons songer que la vie n'est autre chose — pour Dieu, qu'une entreprise de gloire

et d'amour; pour nous, qu'une entreprise de salut, et que bénir Dieu en demandant qu'il nous bénisse par son Christ, c*est vouloir avant tout la réalisation d'un plan éternel où nos désirs du temps prennent place, mais selon un ordre de subordination réclamé tout d'abord de nos cœurs par Celui qui les veut combler.

Page 1