LE SIGNE DE LA CROIX
Un des signes sacramentaux les plus mêlés à la vie religieuse, les plus fréquents dans la liturgie, et pour cette raison les plus habituels au chrétien, qui aimerait à faire de la vie courante elle-même une sorte de liturgie, comme un service divin, c'est assurément le signe de la croix.
Rencontré à tous les tournants de l'action, ce signe, si dramatique en sa simplicité familière, semble vouloir donner satisfaction au mot de l'Apôtre : « Quoi que cous fassiez^ en parole ou en œuvre^ faites tout au nom du Seigneur Jésus » (Coloss., m, 17).
Pour cette raison, on aime à croire que le signe de la croix remonte aux apôtres mêmes. L'histoire n'est pas loin de le prouver, puisqu'elle suit à la trace ce symbole jusqu'au ii® siècle, et que déjà, à celte époque, on le considère comme le signe du chrétien, le sceau qui marque au front les serviteurs de Dieu de l'Apocalypse, ce qui invite à remonter
encore plus haut, c'est-à-dire au début tout premier de l'ère chrétienne.
La façon de faire le signe de la croix a comporté des variations dont la suite est assez obscure. Les choses très populaires prennent facilement des chemins divergents, et le symbole, quand on cherchait ici à le préciser, inclinait en divers sens.
Le signe de la croix sur le front, qui semble avoir été la pratique courante jusqu'au iv* siècle, signifiait donc le scean, la marque apparente, l'étiquette mise en évidence par le chrétien pour dire qu'il ne rougissait pas et qu'il n'avait pas peur. Dans un milieu hostile comme le milieu païen des premiers siècles, là où la croix était un objet de risée ou d'exécration, un tel geste avait une haute portée, puisqu'il pouvait appeler le martyre. Vers la fin du iv' siècle, on voit se répandre la coutume que nous pratiquons encore à la messe au commencement de l'Evangile : celle de se signer sur le front, la bouche, le cœur, en vue de la sanctification des pensées, des paroles, des désirs.
C'est au via® siècle seulement qu'on rencontre le signe de la croix tracé sur le corps entier, pour la sanctification de tout l'homme.
En Espagne, au xiii® siècle, on en adoptait une réduction, qui consistait à se signer la face du front au menton, sans doute pour marquer les cinq sens.
Quant au signe de la croix sur les choses, il semble aussi ancien que le premier, et cela se conçoit, puisque les choses à notre usage sont un prolongement, un instrument conjoint de la personne, et que, d'autre part, faisant le signe de la croix sur soi, on était invité naturellement, quand on] ouissait
d'une autorité quelconque, à le faire sur autrui, et, par extension, sur ce qui est d'autrui.
Dans tous ces cas, c'est avec un seul doigt qu'on traçait primitivement le signe chrétien. Plus tard, on le fit avec deux ou avec trois, pour rappeler la Trinité ou pour protester contre l'hérésie des Monothélites. Enfin, l'usage s'introduisit d'employer toute la main.
Quant à la direction du geste, elle varia également. Le haut et le bas s'imposaient ; mais on pouvait aller ensuite de droite à gauche ou de gauche à droite. Les uns préférèrent terminer par la droite, en souvenir du Christ assis « à la droite de son Père ». D'autres choisirent la gauche pour mieux rappeler le crucifiement, où la main droite fut clouée d'abord ^ pensait-on, puis la gauche.
Nos pères s'attachaient assez volontiers à ces détails, parce que le symbolisme avait pour eux une réelle valeur de vie. Nous qui versons plutôt dans un rationalisme sec, nous ne voyons là que pure curiosité archéologique.
Quoi qu'il en soit, la signification générale du geste es^ toujours la même. 11 s'agit de députer les objets et de nous députer nous-mêmes au service de la croix, c'est-à-dire de déclarer par un signe expressif que nous nous souvenons du Sauveur, de son domaine sur nous, de sa doctrine et de ses exemples, avant tout de sa Passion.
Il s'agit par là de donner à notre vie une signification chrétienne, en insistant sur un aspect de cette vie qui, transitoire par définition, n'en est pas moins, en elle, le plus difficile à accepter sans murmure : la douleur.
70 LTSGLISE.
La croix tracée sur soi et d'un geste libre, c'est la vie acceptée, au nom du Christ, avec ses charges, ses labeurs, ses souffrances quotidiennes ou exceptionnelles, en y comprenant la mort ; c'est la victoire, demandée et escomptée, de l'esprit sur la chair, de Téternité sur le temps, la vie morale étant une prise de possession de l'éternel dans notre intention, comme la vie au delà en est une prise de possession effective.
Le Christ, en se crucifiant — car c'est lui-même qui a gravi l'échelle de douleur : ascendit crucem — le Christ a pris, homme universel, toute la souffrance humaine pour la donner à Dieu en expiation et en mérite ; pour la faire aboutir là où il allait, à cette droite du Père qui est la puissance reconquise sur soi-même et sur tout, alors que nous sommes, ici, esclaves de tout, esclaves, d'abord, de notre propre moi dévoyé et dispersé, livré à la loi des membres.
Quiconque fait pieusement le signe de la croix pour s'unir à son Rédempteur doit songer que s'unir, soi, être humain individuel, à l'Homme universel en tant qu'Homme de douleur, c'est accepter aussi la douleur.
Tant de choses, dans la vie, sont en forme de croix! On dirait que tout revient là et que l'univers est ce globe transpercé dans lequel une apée crucifère s'enfonce.
Toi-même, ô homme, n'es-tu pas fait en forme de croix, avec tes bras étendus vers tout, sans atteindre jamais l'objet plénier de ta recherche, tes pieds rivés à un sol ingrat, ta tête qui essaie d-e se soulever, sous son fagot d'épines ? La croix a été modelée sur ton corps, et tu la sens, à chaque geste tragique ar-
raché à tes douleurs, comme collée à tes épaules.
Mais quand tu veux, chrétien, entrer dans le plan rédempteur et te sauver toi-même, uni à ton Frère divin, tu te dresses, ainsi que ton Christ, dans une acceptation généreuse. Tu te couches sur ta croix, debout^ comme y invite ce lit vertical, qui est celui des héros et des martyrs.
Au fond, l'homme n'a des membres que pour être ici-bas crucifié. La chair est pour l'esprit, et la chair ne travaille pour l'esprit qu'en souffrant. La cire doit fondre, pour que le cierge brûle. « Ou souffrir ou mourir » : ce mot de Thérèse d'Avila qu'on prend pour une outrance mystique, ce mot pris largement n'est que la philosophie chrétienne de la vie.
Dans les actes du culte, le signe de la croix a naturellement une signification sacramentelle plus spéciale. Il veut dire : Tout salut est par la croix ; c'est d'elle que part le fleuve de grâce dans lequel la liturgie veut nous faire entrer : chemin qui marche^ dirait Pascal, et qui conduit ou l'on veut