‹ L'EgliseChapitre 15 sur 50 · LA PAROLE DE DIEU · texte numérisé non relu

LA PAROLE DE DIEU

« Au commencement était le Verbe [c'est-à-dire la Parole). Et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu, Il était au comjnencement en Dieu, Tout par lui a été fait et sans lui rien n'a été fait de ce qui existe. En lui était la ne, et cette ne était la lumière des hommes )u

Voulant traiter de la parole de Dieu au sens liturgique, on ne peut mieux faire que de remonter ainsi à la source.

La liturgie, et en général tout le mouvement sacramentel de rÉglise n'a pour but, répétons-nous sans cesse, que de nous rattacher à Dieu par le Christ. Elle emploie pour cela des moyens divers. La parole en est un, qui a pour fonction spéciale de nous raccorder à Dieu selon qu'il est Parole lui-même, c'està-dire vérité, afin que sa vérité devienne en nous ce . qu'elle est en lui : une vie, et que cette vie soit à son tour la lumière des hommes.

Cette expression si pleine de foi : la parole de Dieu, employée pour désigner la prédication, indi-

que tout de suite le sens sacramentel, c'est-à-dire à la fois figuratif et actif, que la pensée catholique lui confère.

On dit parole de Dieu comme on dit hôtel-Dieu, L'hospitalisation au nom du ciel, l'évangélisation au nom du ciel, ce sont deux fonctions saintes. Et de même que nous avons attribué à la charité chrétienne un caractère sacramentel qui la rattache au centre même de la liturgie catholique : la messe, par le moyen de \ offrande — ainsi nous devons accorder à la parole chrétienne une portée sacramentelle qui en fait le prolongement de cette partie de la messe qu'on appelle Vinstructioriy et qui comprend la Prophétiey YEpître^ VÉç^angile^ et leur commentaire : le prône.

C'est en raison de ce lien que les sermonnaires, traditionnellement, annoncent un texte au début de leurs discours et terminent par amen^ ainsi qu'aux oraisons de la messe.

C'est en vue de rappeler cela que, dans la plupart des églises, on place soit dans la chaire, soit en face d'elle le crucifix; au-dessus, le symbole de l'Esprit- Saint; au-dessous, pour la porter, les apôtres et les figures des quatre évangélistes. Quelquefois, notamment à Paris, on allume, pendant le sermon, des cierges qui signifient la lumière des hommes.

Parlât-on hors de l'église, éloigné en apparence de toute fonction liturgique, dès là qu'on reste homme religieux, parlant le langage religieux, on demeure relié aux sacrements; on fait œuvre sacerdotale.

Celui de nous qui parle science, sociologie ou littérature, laissant ces disciplines à elles-mêmes, sans les pousser dans le courant religieux, sans les rap-

porter, tout au moins indirectement, au Christ qui est son objet, celui-là oublie le mot de l'Apôtre : « Je n'ai pas cru sai^oir parmi {>ous autre chose que Jésus-Christ, et Jésus-Christ crucifié, »

Ne savoir que Jésus-Christ, ce n'est pas ignorer tout le reste ! La lettre tue. Il faudrait tout savoir. Mais c'est n'avoir pour objet dernier, en abordant la science et en général toute connaissance, que de se rattacher à Jésus, à Jésus crucifié, c'est-à-dire rédempteur, intermédiaire sauveur entre tout ce qui est de l'homme, pour que ce tout aboutisse, et Dieu, qui seul procure l'aboutissement.

Tout instaurer dans le Christ, c'est le but du sacerdoce en matière de parole comme partout.

Quand les apôtres se sont entendu dire : ic Allez et enseignez toutes les nations », ils ne sont point partis ainsi que des pédagogues en voyage, des savants ou des philosophes en tournée de conférences. Ils étaient messagers d'un maître divin. Ils annonçaient ce qu'ils avaient entendu, non ce qu'ils avaient découvert. Leur symbole iconographique, c'est le livre en main ; livre que parfois, dans les miniatures, on leur fait tenir à travers un voile, comme l'ostensoir. Ce qu'ils disaient, c'étaient, dans leur pensée, des déclarations de l'Esprit de Dieu, un reflet de sa Parole vivante. Quand ils faisaient appel à la raison ou à la nature, c'était selon que raison et nature procèdent aussi de Dieu et révèlent sa Parole.

Ainsi le prédicateur, quand il parle à l'église, particulièrement pendant la messe, interrompant l'office sacré comme si le Christ attendait qu'il ait préparé les cœurs en son nom avant d'y descendre, revêtu de cet habit liturgique, dont la blancheur fait de lui

une annexe de Tautel — le prédicateur, dis-je, ne parle pas comme orateur, à supposer qu'il le soit ; ni comme philosophe, comme savant, s'il l'était; ni même comme théologien privé : il parle comme envoyé. Une mission : voilà le rôle qu'il remplit. Sa voix n'est pas sa voix ; elle appartient à autrui ; elle appartient finalement à l'Autrui divin, et son passage à travers des lèvres, lorsqu'on y réfléchit, confond un homme pécheur, un homme tellement insuffisant pour ce rôle !

« Assemblée! assemblée! que me demandez-vous? » s'écriait Lacordaire. En effet! qui sommes-nous, pour gravir des degrés, pour nous élever au-dessus de tous, pour réclamer cette attention qu'on sent parfois si religieuse? Avons-nous à dire, humainement, quelque chose qui soit digne de ce silence, alors que tant d'auditeurs, peut-être, pourraient le rompre avec plus d'autorité et d'éclat?

Silence, palpitation des coeurs qui amortissent leurs battements, foule des pensées et des sentiments qui s'inclinent comme des épis sous le vent tandis que le Verbe passe : quand il se demande pourquoi c'est lui qui te suscite un instant et qui te contient dans ton humilité riche de vie, l'orateur chrétien ne peut que répondre avec les Douze : Je ne puis pas ne point parler! avec Paul : « Malheur à moi si je n'é^angélise pas! »

Mais l'auditeur, s'il veut se justifier, devra dire : Chrétien de fait ou chrétien d'espérance, Je me propose d'accéder à Dieu, et, pour cela, saisissant ce fil léger qui se dirige en vibrant vers moi, je l'utilise comme moyen d'ascension, pour mon esprit et pour ma conscience.

Le prédicateur humain est un lien che, mais un iJen cependant entre son auditoire et Dieu, à travers Fautre Lien, sublime, celui-là, qu'est l'Homme-Dieu, et à travers l'institution qui le prolonge jusqu'à nous, pénétrée de son Esprit et chargée séculairement de sa mission : l'Eglise.

Aperçoit-on, une fois de plus manifestée, la filière sacramentelle par laquelle passent, régulièrement, les biens religieux qui nous arrivent? Le cas particulier de la parole ne fait qu'en préciser le fonctionnement en ce qui la concerne.

Au commencement était le Verbe : Parole créatrice, source des choses, donc de la vérité des choses, la vérité n'étant que le rapport entre les choses telles qu'elles sont et l'intelligence.

Tout ce qui est vrai, théoriquement ou pratiquement, est donc vrai parce que Dieu est et que Dieu est vrai; parce qu'il est Parole vivante.

Quiconque exprime le vrai exprime Dieu comme Parole, et dit donc une parole de Dieu.

La vérité religieuse renforce le cas et doit Dénéficier d'une antonomase, en ce qu'elle dit Dieu non seulement selon qu'il est exprimé par les choses et par les rapports des choses, c'est-à-dire en reflet; mais, dans la mesure où il a plu à Dieu de le permettre, selon même qu'il est en soi, dans son mystère.

Quiconque exprime les vérités mystérieuses de la foi, ou même les autres en tant qu'elles s'y rattachent ; qui les éclaire, les défend, les persuade et les fait agir, dit donc excellemment et à titre spécial une parole de Dieu.

SA VIE SACRAMENTELLE. 8i

Mais pour que ce rôle soit rempli avec autorité, il y faut une députation et un témoignage.

Notre premier témoin est le Christ, témoin au sens plénier, à l'égard du mystère, puisque, ainsi qu'il le disait à Nicodème : « Nul n'est monté au ciel, si ce n'est celui qui est ç>enu du ciel, le Fils de Vhomme

QUI EST DANS LE CIEL » (Jean, III, 13).

Notre Christ, même sur terre, est dans le ciel, portant en soi Dieu et l'Esprit de Dieu. Il est lui-même la Parole substantielle, que son humanité reflète pour nous, tellement qu'il a le droit de dire, même comme homme, sachant que le missionnaire divin est uni en lui à Celui qui l'envoie : « C est moi qui suis la lumière du monde, »

« La Parole s'est faite chair et elle a habité parmi nous », a confirmé le sublime évangéliste.

Mais ensuite, à travers les temps et sur toute l'ampleur du monde, il faut que le témoignage soit transmis, que le Christ-Dieu soit représenté. C'est ce qui se fera par une institution à laquelle il sera dit : « Cest {>ous qui me rendrez témoignage ». « Qui ç^ous écoute m'écoute, qui ç^ous méprise me méprise ».

L'Eglise, unie au Christ par cet Esprit divin qu'il lui a communiqué et qui est leur âme commune, l'Église, corps spirituel dont l'Homme-Dieu est la tête, épouse dont il est l'époux dans l'unité d'une seule chair, duo in carne una : c'est elle qui est l'intermédiaire permanent — j*allais dire entre le Christ et nous, comme le Christ entre Dieu et elle ; mais ce n'est pas assez, puisque le Christ est en elle et qu'il en est inséparable. Il faut donc dire : C'est elle, l'Église, qui est intermédiaire, par son Christ, entreDieu et nous.

C'est pourquoi saint Augustin, après avoir rappelé l'unité mystique, dans l'Église, de la Tête et des membres, de l'Époux et de l'épouse, s'écrie : « S'ils sont deux en une seule chair, comment ne seraientils pas deux en une seule voix ? Ainsi donc, l'Église parle quand le Christ parle, et le Christ parle quand l'Église parle. Laissez donc, laissez donc parler Jésus-Christ » (In Ps. xlJ.

Pour finir, l'Église, qui a mission du Christ et de Dieu, donne mission à ses ministres par cette ordination qui fait d'eux des sous-ordres sacrés, en tant que préposés, entre autres rôles sacramentaux, au sacrement de la parole.

Aussi saint Paul, s'en référant à cette déclaration du Maître : « Qui s^ous écoute rn* écoute y qui ç^ous méprise me méprise », conclut-il : « Celui qui méprise la parole de V apôtre ne méprise pas un homme^ mais Dieu même ».

Entendons bien ! Il s'agit de l'apôtre en tant qu'apôtre, en tant que représentant, non quant à sa personne. On estime plus ou moins un ambassadeur, en tant que personne privée ; mais le mépriser comme ambassadeur, dans l'objet de son message, c'est mépriser son gouvernement et son peuple. Ainsi, celui qui méprise l'apôtre, ne recevant pas comme de Dieu ce qu'il communique de Dieu, celui-là méprise Dieu et son peuple saint ; il méprise l'Église dont le Saint-Esprit est Tâme, dont le Christ est le chef. 11 pèche donc contre le Christ et contre l'Esprit — pour autant, il faut se hâter de l'ajouter, que ce sont bien eux qui se sont exprimés par sa bouche.

En efifet, il ne s'agit pas, non plus que de consacrer rhomme à la place du prédicateur, de consacrer le prédicateur en tout ce qui tombe de ses lèvres.

La parole de Dieu qui, à son origine, est une, simple, parfaite, identique à Dieu même, se dégrade en venant à nous, et cela de plus en plus à mesure que la chaîne s'allonge.

Le Christ est infaillible encore, bien que la parole divine soit en lui humanisée, pour être à notre taille. Son représentant séculaire, le Pape, et l'Eglise unie au Pape, sont infaillibles à l'égard de certains objets et sous certaines conditions ; mais en dehors de ces conditions et de ces objets, ils retombent à Thumanité et aux défaillances possibles. Le prêtre, leur envoyé, est déficient dans une mesure beaucoup plas grande, et toujours. Il peut errer ; il peut mal s'exprimer ; il peut mériter que l'autorité le désavoue, comme l'autorité elle-même, en dehors de son domaine précis et des conditions sous lesquelles elle participe à l'absolu divin, peut mériter que le Christ la désavoue.

Mais déficience n'est pas néant, et cette relativité du lien qui, par le prêtre, porte-voix d'une institution, rattache le fidèle à la vie éternelle, n'empêche pas que ce lien subsiste.

Sous les conditions que de droit et dans une mesure que la science et la sagesse pratique déterminent, le raccordement se fait, pour l'avantage de tous, entre ce qui se dit là-haut dans l'éternité et ce qui se dira dans chaque cœur ; ce qui s'y établira, en cas de fidélité, comme une règle de vie ; ce qui s'en reflétera dans des actes ; ce qui s'en déversera

sur autrui ; ce qui, en chacun et en autrui, deviendra vérité vécue, vérité manifestée, puis bonheur joui et partagé, ramenant à Dieu, un jour, à travers les chemins de l'action morale, ce qui en était parti.

Le caractère de sacrement, c'est-à-dire de signe sensible et opérant dans Tordre des grâces, est donc bien attribuable à la parole rituelle.

Il s'ensuivra des devoirs à l'égard de celui qui parle. Il s'ensuivra des devoirs à l'égard de ceux qui écoutent.

Si la parole est imparfaite, tant pis pour celui qui la déprécie; mais l'auditeur, au lieu d'aiguiser sa critique, doit se répéter, en le surnaturalisant, le mot de Leibnitz : « Il n'est si méchant livre dont je ne tire quelque chose. »

S'il arrive que ce soit bien, tant mieux pour celui qui en a été tout le premier gratifié ; mais ne versez pas non plus, vous auditeur, dans une louange banale, qui ferait d'une chose rituelle un exercice verbal tout humain.

11 s'est trouvé dans l'Église, par une bénédiction de Dieu, des orateurs de première envergure : des Chrysostome et des Augustin, des Bernard, des Vincent Ferrier et des Bernardin de Sienne, des Bossuet et des Bourdaloue, des Lacordaire. Ceuxlà, on peut les étudier comme des maîtres quand on est au collège ou à la Sorbonne; mais leurs auditeurs et leurs lecteurs pieux durent et doivent les entendre comme soumis à la voix d'en haut et ne pas leur faire l'injure d'une admiration toute profane.

On se souvient comment un jour Lacordaire relevait les applaudissements arrachés à l'émotion de

son auditoire : « N'applaudissez pas, disait-il, la parole de Dieu ; aimez-la, pratiquez-la, c'est la seule acclamation qui monte jusqu'au ciel et qui soit digne de lui ».

En résumé, Thomme de parole chrétienne, l'auditeur de cette parole sont l'un et l'autre dans un courant de vérité et de vie dont l'un et l'autre doivent profiter en vue de rentrer dans l'esprit de l'institution et de faire œuvre sacramentelle.

Bon vouloir et progrès : tels sont ici les deux termes de l'action.

Aller au sermon comme au baptême, pour se purifier de ses erreurs ; comme à la confirmation, pour se fortifier en vue des luttes; comme à la pénitence, pour se repentir d'être si inférieur à ce que veut la doctrine ; comme à la sainte table, pour recevoir l'aumône de vérité comme on reçoit, au-dessus de la nappe candide, la pièce blanche de l'hostie : ce serait l'idéal.

L'amour, par qui la foi prêchée devient vivante et active : ce serait le fruit de ce multiple sacrement, et l'on se souviendrait du mot de saint Paul : « Quand je parlerais les langues des hommes et des angesy si je n'ai la charité, je suis un airain qui sonne et une cymbale qui retentit ».

Mais si j'ai la charité, aurait pu ajouter l'Apôtre, cymbale, airain qu'on frappe, cuivre qu'on fait clamer, cor d'harmonie ou flûte céleste, basson au cœur profond, fifre guerrier ou violon qui pleure, hautbois champêtre ou trombone qui éclate en tonnerre que le rythme contient, je suis alors un instrument divin. Et tous ensemble, dans le temple où nous nous suc-

cédons, voix diverses, humbles ou grandes, à travers les temps, nous sommes Forgue aux mille voix, orchestre surhumain pour un concert où le Christ bat la mesure, TEsprit-Saint fournissant le thèm^ et rinspiration, et le Temple spirituel, l'Église, composé de pierres vivantes, vibrant, pour essayer de pousser jusqu'à elle toutes ses ondes, à Tunisson de la Parole initiale : le Verbe, quiporte tous les esprits.

Page 1