CHAPITRE II
l'attitude db l'église a l'égard des religions ses contemporaines
Les sentiments de l'Eglise concernant le passé religieux du monde ne peuvent manquer de s'appliquer, proportionnellement, au présent. Passé, présent, avenir, ce sont là des différences du temps qui entraînent des conséquences partielles; mais leur unité en entraîne aussi; on ne saurait sacrifier les unes plus que les autres.
Puisque le rôle du passé est de se reverser, par le présent, dans l'avenir, le passé qui résiste au progrès, fût-il bon antérieurement, devient mauvais du fait de sa résistance ; celui qui était mauvais devient pire. Les anciennes religions qui ont survécu au christianisme ont donc, en ce qu'elles avaient de mauvais, aggravé leur malice; en ce qu'elles avaient de bon, en ce qui nous les a fait appeler des préparations et des anticipations, elles sont devenues, aujourd'hui, des résistances.
Le devoir des religions antiques, c'était, pour autant qu'elles étaient des déviations, de se redresser; pour autant qu'elles étaient des préparations, d aboutir, et au total d'abdiquer, puisque, le parfait
L'SarjSB. SON attitude a LÉGARD de ce monde. 115
étant venu, le provisoire, et à plus forte raison l'accessoire, un accessoire si fortement mélangé, n'avaient de rôle que leur évanouissement dans le parfait. La lumière du monde devait chasser la nuit et, de la même clarté sans ombre, faire évanouir l'aurore, faire évanouir les clartés dispersées, valeurs qui sont le charme du matin et la honte du midi qui s'attarde.
Ce sacrifice ne fut pas consenti; il ne l'est pas encore. Pour des raisons historiques fort complexes : questions de races, d'éloignement, d'habitudes séculaires, d'ignorance invétérée ou d'orgueil exclusif d'autrui, de passions non vaincues ou de bons vouloirs égarés, les religions dissidentes se sont perpétuées comme se perpétuent les civilisations dissidentes.
Il est frappant de constater à quel point ces deux cas s'éclairent mutuellement. Les grands progrès de ces derniers âges — contemporains, remarquons-le, du christianisme et marquant sur la carte sensiblement les mêmes territoires, — à combien peu d'humains ont-ils profité! Qu'elle est petite, la tache d'huile guérisseuse répandue sur le globe, àpartir de nos terres chrétiennes, sous le nom de civilisation !
On peut le comprendre, on ne peut pas l'approuver. '.^e relativisme ou le dilettantisme qui ne voudraient ifoiv là que des variantes intéressantes, ont subi en tout temps les condamnations de l'Eglise. La variété, quand elle exprime plus richement la nature en développant ses divers aspects, est précieuse; mais la variété qui consiste, au lieu d'hommes normaux, à produire des culs-de-jatte et des avortons n'a rien qui plaise au philanthrope. Jacques Callot
s'en amuse, et Vélasquez y applique, avec sa sérénité effrayante, son pessimisme froid ; mais Thomme qui agit, au lieu de peindre, et qui aurait pouvoir sur la vie redresserait à sa taille normale Antonio ellngles ou V Infant de Vallecas
On doit guérir ce qui est anormal ou pathologique. Si cela est volontaire, on doit le condamner. Si cela est approuvé par certains, comme ce serait, en religion, la tendance du dilettantisme ou de Tindifférentisme, on aie devoir de dénoncer leur erreur, fille d'une lâcheté.
Notre Eglise ne s'en prive point. Aujourd'hui comme au temps de sa naissance; à l'égard des religions qu'elle trouva installées et qui la persécutèrent, ou à l'égard des religions qui s'obstinent à vivre, isolées ou agressives, à côté d'elle — vérités partielles mêlées d'erreurs grossières, d'infâmes pratiques ou de tendances pernicieuses, alors qu'elle est, elle, par le Christ et par Dieu qu'il lui donne, vérité intégrale en ses éléments, sinon en ses développements ; pratique féconde et sainteté active dans l'ordre individuel et social — en tout temps et partout, dis-je, l'Église n'oublie jamais d'exercer la sublime intransigeance qui est le devoir de la vérité à l'égard de l'erreur, du bien à l'égard du mal et du mieux dont l'heure sonne à Tégard de l'imparfait aui résiste.
Ne craignez pas — ou n'espérez pas, suivant l'esprit qui vous anime — que notre Église prenne jamais cette attitude de tolérer dogmatiquement les religions telles qu'elles sont, en faisant des compliments à leurs vérités et des concessions à leurs erreurs. Gela ne lui ressemble pas.
Notre Église dit ce qui est. Elle revendique ses droits. Chargée de la conduite humaine, parce qu'elle prolonge le Fils de l'Homme à travers les temps , elle offre à tous son rôle médiateur. Elle ne s'impose point; mais elle juge les refus et classe les groupes. Elle ne peut accepter qu'on dise : Le salut est ici, ou : Il est là, si ce n'est pas chez elle.
Faux messies, dira-t-elle, reconnaissez le Messie î Je suis, moi, le porte-flambeau — non, la cire même du flambeau vivant qui s'est dit Lumière du monde.
Je suis l'édifice non de main d'homme où se trouve la porte des brebis^ celle par où doivent passer, pour aller aux pâturages divins, toutes les brebis humaines.
C'est moi la çoie^ la vérité et la vie, puisque c'est Lui, que je prolonge; puisque c'est Dieu, que je porte en moi.
Hors de ma vérité, il y a des vérités ; mais il n'y en a point qui se soutiennent seules.
Hors de ma loi, il y a des lois; il n'y en a point Je pleinement autonomes.
Hors de mes visées, il y a des destinées qui s'amorcent; il n'y en a point qui s'achèvent, ni de directions qui puissent finalement aboutir.
Hors de l'Église, point de salut : voilà ce que dit — d'abord — notre Église.
Mais ce n'est là, et de son propre aveu, qu'une vérité partielle. Il faut achever.""
De même que nous avons dit : L'Église naissante s'opposa aux religions anciennes, et cependant,
Iles-ci l'avaient servie : ainsi nous devons dire : l'Église vivante et permanente s'oppose aux reli-*
gions dissidentes, et cependant, de par Dieu et de par son Christ, son ampleur les enveloppe et s'en sert.
Ce qui valait pour le départ, vaut aussi pour la route. L'être répond au devenir.
Comme donc TEglise contient, en son universalité ■qui, de par Dieu et de par le Christ, est totale, la civilisation tout entière ; comme elle contient même la nature, qui est Royaume de Dieu; qui est soumise aux èlusy comme les élus au Christ^ comme le Christ à Dieu : ainsi l'Église comprend les religions dissidentes en ce qu'elles ont de bon et d'utile, et les absorbe en son unité.
La subordination, en ce qui concerne la civilisation générale, consiste en ceci que la vie humaine étant une unité, et la religion se proposant de faire aboutir l'homme à sa destinée véritable et dernière, tout ce qui travaille pour l'homme travaille aussi pour la religion. Plus légitimement que le poète antique, l'Église peut dire : Je suis homme (étant une société humano-divine), et rien de ce qui est humain ne me paraît étranger. Ce qu'elle propose : la grâce, s'appuie sur ce qui nous est fourni par la Providence : la nature, et sur ce que nous y ajoutons par l'effort : la civilisation. Tout l'effort civilisateur est donc, de droit, comme le travail de la nature, englobé dans le no ouvement religieux qui nous pousse vers la fin humaine.
Quand il s'agit des religions dissidentes, c'est, sous divers rapports, \m a fortiori et une diminution de vérité qui s'impose à nos dires. Il y a diminution, en ce que les religions dissidentes, prises en leur tout, ne sont pas assimilables au christianisme comme l'est la civilisation générale, dont les valeurs
s'offrent telles quelles et sans déchet à rutilisation chrétienne. Mais il y a a fortiori en un autre sens, parce que les religions dissidentes, en ce qu'elles ont de bon, reflètent et représentent la nôtre ; parce qu'elles peuvent donc, pour autant et accidentellement, jouer son rôle, et cela dans l'ordre proprement religieux, ce que ne peut, par lui-même, le travail civilisateur. Si donc l'Eglise eut le regard assez large pour reconnaître le vrai et le bien dans les religions qui la précédèrent, elle ne va pas le nier dans celles qui l'avoisinent et qui sont, pour la plupart, la suite historique des, premières.
Mais dans le vrai et le bien des religions dissidentes, l'Église ne reconnaît pas seulement le vrai et le bien; elle se reconnaît, en reconnaissant l'homme et Dieu, dont la synthèse est sa définition, dont l'œuvre à deux est son travail propre.
Ce qu'il y a de bon dans les religions dissidentes ne leur appartient pas; cela appartient à l'humanité, dont les instincts l'ont suggéré; cela appartient à Dieu qui, en tout temps et partout, a laissé filtrer des rayons de sa lumière ; cela appartient donc à la vraie religion, qui apporte, de la part de Dieu et par l'intermédiaire du Christ, la vraie et complète formule de l'homme, la vraie et parfaite loi de l'homme, les bons et eflicaces moyens de l'homme.
Notre Eglise catholique^ comme elle enveloppe, par son âme, toutes les âmes filles de Dieu, où que ce soit qu'elles résident, enveloppe donc, selon son corps, à titre de dépendances extrinsèques de son corps, toutes les formes religieuses qui lui sont antagonistes de soi, mais partiellement et par le moyen que je viens de dire, servantes.
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Diaboliques, disions-nous, elles le sont, les reli« gions dissidentes; mais elles n'en sont pas moins, accessoirement et comme par accident, providentielles. Elles ne donnent pas la grâce ; mais elles peuvent l'occasionner, la garder ou l'aider à croître, par des secours extérieurs que Dieu, l'hôte de tout cœur qui ne se refuse point, saura rendre efficaces. Des abris d'occasion, c'est le nom qui leur convient, aujourd'hui comme avant le Christ, de même que nous avons appelé la Synagogue un abri authentique provisoire.
Mieux vaut, pour le Chinois de noble cœur et chrétien sans le savoir, son Confucius que rien, sa pagode que la rue, ses rites que le souffle sans appui de la vie intérieure, ses groupes organisés tant bien que mal qu'un individualisme desséchant. Mieux vaut, pour le mahométan, son Allah ; pour l'Hindou, son Indra ou son dieu du feu; pour le Romain, même ses « poulets sacrés » que pour Monsieur Homais son gros rire.
Et quelque religion que ce soit, quelque église que ce soit revendique cette louange en souffrant des mêmes blâmes. Elles résistent, et elles servent. Elles refusent l'adhésion, et elles favorisent malgré tout l'adhésion des âmes au Dieu inconnu qui les travaille, auquel, parfois, elles se donnent sans le savoir, le Christ, frère de tous, même de ceux qui l'ignorent, se tenant à leur porte close et prenant pour un oui l'absence d'un non coupable, accompagnée d'un oui au devoir.
Christ méconnu. Christ outragé extérieurement, il est présent quand même. Il habite au désert et il bénit la ville. Il est à Bénarès, à La Mecque et à
SON ATTITUDE A L'ÉGARD DE CE MONDE. 12t
Rome, ici chez lui, là comme chez l'étranger. Il parle au Vatican, et le muezzin sonore, voix de néant par elle-même, peut prononcer des mots qui seront efficaces de par lui. Il n'est pas découragé des refus, s'ils ne sont point coupables. Même les persécutions ne l'obligent point à fuir l'âme du persécuteur. II donne son sang à ceux qui versent, sans le reconnaître pour sien, le sang de ses fils sublimes. Il fait vivre ceux qui le tuent. Il accueille mystérieusement ceux qui ne le blasphèment que des lèvres. Il promet sa vie éternelle à celui qui le nie sans qu'il y ait de son cœur. Il excuse tout, il croit tout, il espère tout, il supporte tout, parce qu'il est Charité. Il dit : Pardonnez-leur, parce qu'ils nb savent ce qu'ils