CHAPITRE lîl
ATTITUDE DE L*ÉGLISE A l'ÉGARD DES RELIGIONS SÉPARÉES
Reste à envisager le cas des religions qui ont fait partie de la nôtre ; qui s'en sont détachées et qui forment maintenant, sous le nom d'hérésies ou de schismes, comme des lambeaux de la tunique du Christ, ainsi que s'expriment nos docteurs.
J'y ajouterai, parce que leur cas est le même, cette hérésie totale qui s'appelle l'incroyance; ce schisme, le plus grave des schismes, qui consiste à refuser toute confession religieuse, à couper ses attaches chrétiennes, pour se rejeter dans des groupements purement temporels, sans vie sacramentelle, sans Christ et le plus souvent sans divinité. Quelle attitude l'Église catholique peut-elle prendre et prendelle à l'égard de ces religions séparées et de ce séparatisme a-religieux ?
Evidemment, se posant elle-même comme Église véritable, elle ne fait que croire à soi en appelant les hérésies et les schismes des infidélités^ de même qu'elle a appelé les religions antérieures des déçia-
lions et leurs prolongements jusqu'à nous des résistances.
Regardant les choses en soi, on doit juger avec rÉglise que Thérésie ou le schisme sont, en même temps qu'un malheur, un grand crime collectif.
Briser cette unité qui est le fond de la religion, tous les humains n'ayant qu'un Dieu à qui s'unir, un Christ homme universel pour les donner h. Dieu, une tradition authentique pour les rattacher à leur Christ et un fonctionnement social communiquant les biens qui nous viennent de la Source par le canal humano-divin ; fausser cette organisation et dire : Non ! c'est ailleurs que nous allons fixer nos destinées religieuses ; nous aurons Dieu pour nous, sans être unis à nos frères fils de Dieu ; nous aurons le Christ pour nous, quitte à le diminuer, altérant sa doctrine pour n'avoir pas voulu la recevoir de sa tradition autorisée, restreignant son action par le rétrécissement de la vie sociale qu'il inspire, amputant le culte, voire le décapitant, comme fait le protestantisme quand il refuse l'eucharistie où nous avons vu le centre de tout, le pivot de la vie sacramentelle et par là de la religion même où la sacramentalité joue un rôle fondamental : parler et agir ainsi, c'est se faire homicide religieusement, puisque c'est disloquer et comme écarteler l'humanité religieuse.
Et, si l'on y songeait, c'est se faire également déicide, puisque, mettant en pièces l'organisme humano-divin, on ne tue pas moins le Dieu donné que 1 homme qui en vivait. On le désincarné, si je puis ainsi dire, l'arrachant à une partie de cette chair universelle à laquelle il était uni et qu'il sauvait;
sectionnant les vaisseaux qui faisaient couler le sang de la croix dans les veines du genre humain uni en un corps ; interrompant le courant nerveux communiqué par ce divin encéphale et dirigé partout au moyen d'une hiérarchie de fonctions désormais brisée.
Mutiler le Christ; recommencer la Passion; jouer aux dés la tunique sans couture; partager outrageusement ce qui devait demeurer invariablement un, pour que le Christ y vécût, pour que sa vie humaine et divine à la fois procurât la nôtre en la même unité de richesse : c'est Taccusation permanente portée par notre Église contre les groupes séparés d'elle, et, par là, séparés du centre de vie établi par le Christ.
Quand ces groupes s'autorisent de telle ou telle conjoncture historique, d'une nationalité à garder, d'opinions à réserver, de sentiments spéciaux à satisfaire, elle leur répond : La catholicité est assez large pour s'ouvrir à toutes les races, à toutes les nationalités, à toutes les opinions légitimes, à toutes les façons de sentir qui ne s'opposent pas aux sentiments collectifs des chrétiens, cela sans leur demander aucun sacrifice d'elles-mêmes, en les renforçant au contraire, comme l'unité renforce toujours les multiplicités qu'elle permet, comme le pivot de la montre fait la liberté des rouages bien posés sur sa stabilité inusable, comme la soumission à l'autorité légitime, dans une société temporelle, fait la liberté noble du citoyen.
Opposer une nationalité, une croyance, un sentiment, une aspiration à la religion unitaire, c'est opposer la vie à la vie. A moins que ce ne soit, comme dans le cas d'opinions erronées et de sentiments iilé-
gitimes, opposer à la vie véritable la vie factice et fallacieuse qui serait mieux appelée une mort.
Qu'est-ce que le schisme grec a gagné à s'entêter contre le filioque? ou mieux — car les querelles dogmatiques furent de peu — à se confiner dans un esprit de terroir qui coupait de communication ses adeptes avec Thumanité unie en Dieu ; qui a fait d'eux des attardés de la marche chrétienne, comme, à certains égards, delà civilisation ; qui a coiffé de la tiare, à leur grand orgueil, au début, mais malgré eux ensuite, des guerriers qui n'étaient que des guerriers, des administrateurs qui savaient mieux établir une police que tenir un concile, et qui sont bien embarrassés aujourd'hui de leur pouvoir.
Pauvre tzar ! qui doit trancher des questions doctrinales ou sacramentelles, et dire : Telle est ma ç^olonté immuable^ en des matières qu'il ignore profondément et pour lesquelles il sait bien, je l'espère et le crains pour lui, n'avoir reçu mission de personne!
Les Bulgares exarchistes, les Serbes, les Roumains ou les Grecs sont dans le même cas. Ils passent à se disputer sur des questions de race et de politique qui ne sont rien à la vie religieuse, un temps et des forces morales qui seraient dus à notre unité en Dieu ; qu'il serait donc nécessaire de subordonner à l'action centrale représentée par le siège apostolique, lieu visible où le Christ, désormais invisible, se révèle agissant, comme autrefois et toujours, quoique lointainement, le Christ fut et demeure le lieu vivant où la Divinité se révèle et se communique à la race humaine.
Le protestantisme, je ne« demande pas ce qu'il i
gagné : j'aurais peur de paraître ironique. Non pas qu'il ait perdu plus que les Orientaux; mais il s'en rend mieux compte, et par là il révèle une supériorité qui se tourne en malheur.
Il est parti de la critique des abus. Et au lieu de les aider à se corriger, il a commis, lui, Tàbus suprême, Fabus de la branche mécontente de son arbre et qui, disais-je, au lieu de vivre puissamment pour résister à la contagion et pour régénérer la vieille sève, se détacherait avec colère, devenant la branche morte, inutile à Farbre et impuissante à s'en passer.
Le principe du libre examen, admis au départpour se dégager de l'unité répudiée comme gênante, a produit peu à peu ses fruits. Il a dissocié le groupe primitif, Fémiettant en groupes innombrables dont chacun suit son propre sens. Bien mieux, on a pu dire qu'en dépit de ces groupements de hasard, hautement arbitraires, il y eut et il y a surtout aujourd'hui autant de protestantismes que de protestants conscients.
Cela devait être. Et ce qui devait être aussi, c'est que ce déliement individualiste, en une matière où Fesprit individuel a tant besoin de l'esprit collectif et de la garantie divine qu'il procure, aboutirait au néant.
N'est-ce pas au néant que touche aujourd'hui et que som.brera demain ce protestantisme libéral qui perd la foi au Christ rédempteur; qui se réfugie, chez quelques-uns, dans la croyance banale en Dieu considéré comme catégorie de l'idéal, c'est-à-dire au vrai, au beau et au bien, chose légère, religieusement, parfum du case brisé, exposé à tous les vents qui soufflent, aujourd'hui, sur les pures abstractions?
Par cette route descendante, qu'il a parcourue d'étape en étape, vainement poursuivi par les appels prophétiques, au début, simplement clairvoyants ensuite de la voix catholique, le protestantisme en est venu à se confondre, en une foule de ses membres, avec ce groupe laïque et laïcisant dont il n'y a plus à se demander : Qu'a-t-il gagné ? puisqu'il a tout perdu ; puisque, religieusement, il est réduit à zéro, réalisant l'hérésie intégrale et le schisme complet ; croyant se suffire avec la vie terrestre, alors que rien ne suffît ; écartant le Christ, voulant être son propre Christ, sauveur de soi-même et de ceux dont il a charge, alors qu'il a été dit par le Christ vrai : « Sans mm 90US ne poussez rien faire » ; refusant de prier avec ses frères, alors que l'invocation est le recours de celui qui se sent, au fond, misérable, souffrant, tenté, mortel, avec des appétits de vivre, et de bien vivre, et de toujours vivre qui demeurent incoercibles, en dépit de ses négations.
Tout cela, notre Église le regarde tristement et sévèrement.
Ecartant pour l'instant toute considération ae personnes, elle dit de ces choses : schismes, hérésies, incroyance, qu'elles sont horribles; qu'on ne peut assez les déplorer et les maudire; qu'il faut se dresser contre elles de toute la force des vérités qu'elles méconnaissent, des biens qu'elles veulent détruire, et de l'humanité qui doit vivre de ces vérités et de ces biens.
Lutter, lutter sans trêve contre toutes ces dimmutions de Dieu en tant que donné aux hommes, c'est le devoir du catholicisme. Il n'y manque point. Que ceux-là s'en étonnent pour qui la vérité n'est rien ;
le bien religieux des hommes, rien ; le Christ et Dieu lui-même, rien. Nous ne sommes pas avec eux et nous ne pouvons flatter leurs principes.
Mais si, retournant la thèse, et, au lieu d'envisager des en soi\ nous regardons dans les âmes, dans les pensées sincères que les hérésies ont séduites, dan^ les bonnes volontés entraînées aux schismes sans nulle responsabilité de leur part, dans les cœurs droits qui sont légion, j'espère, même parmi ceux qu'on appelle incroyants : incroyants d'occasion, non de vouloir, au sein d'une société désorientée : alors, nous ne pouvons plus parler de la même façon; nous ne pouvons plus maintenir nos sévérités, nous risquerions d'offenser des consciences. C'est la fraternité qui devient ici de règle.
L'Eglise le sait ; elle y consent, et sans y insister indiscrètement, chargée qu'elle est de l'officiel, du social, craignant les équivoques pernicieuses, elle ne permet pas moins à ses docteurs, quand ils abordent ce point de vue personnel, de dire sa charité à tous, de rendre justice à tous, et elle reconnaîtrait à coup sûr, à Fégard des groupes séparés de son sein, comme à l'égard des religions non chrétiennes, comme à l'égard des groupes a-religieux, ce qu'ils ont d'utilité non seulement humaine, mais religieuse, au sens ci-dessus expliqué.
Si nous avons pu dire : Les-non chrétiens de bonne foi et de bon vouloir font partie de lame de l'Église, et leurs Églises elles-mêmes, non en elles-mêmes, mais en ce qu'elles ont d'utile à la grâce intérieure de ces chrétiens sans le savoir, sont enveloppées par la catholicité et en sont comme des annexes : si nous
avons pu dire ceia, pourquoi ne le dirions-nous pas, a fortiori^ des confessions chrétiennes ? Elles contiennent des élus ; elles les servent imparfaitement, mais elles les servent; elles sont donc pour autant et sous ce rapport, nos auxiliaires ; nous ne souhaitons leur mort que comme la mort de Fastre matinal quand il pâlit sous la montée radieuse du soleil.
Enfin, non plus a fortiori cette fois, mais par une extension suprême du principe, n'aurons-nous pas le droit de dire : Les incroyants de bonne foi et de bon vouloir, qui font partie, eux aussi, de l'âme de l'Église; qui sont, eux aussi, des croyants, non par adhésion explicite au symbole, mais parle don de leur cœur à toute la vérité, don qui implique adhésion implicite au symbole même : les incroyants de cette sorte, s'ils trouvent dans leurs familles, leurs patries, leurs groupements quels qu'ils soient, pourvu qu'ils soient formés au nom du bien, un secours pour fomenter en eux la grâce, la garder et la développer, n'y vivent-ils pas aussi comme dans des cadres religieux, auxquels le Christ et Dieu accordent, par occasion in extremis^ une sorte d'investiture? De cette investiture, l'Église, dont le Christ et Dieu sont la loi immanente, ne doitelle pas faire état, regardant comme donné par elle ce que des organisations étrangères communiquent de biens, les bénissant de la remplacer là où elle ne peut se montrer secourable?
En résumé, de même que les organisations païennes antérieures au christianisme faisaient, à certains égards, partie de l'Église éternelle, et prenaient le caractère à' anticipations par rapport à notre Église historique : ainsi les organisations dissidentes, chré-
tiennes ou non chrétiennes, les groupes amis du bien, quels qu'ils soient font partie, dans le même sens et sous les mêmes réserves, de TÉglise éternelle et prennent le caractère de dépendances par rapport à notre Église actuelle.
Reste à donner satisfaction, dans nos sentiments et notre conduite, à ces deux aspects de vérité : condamnation, louange, en apparence contradictoires, en réalité complémentaires,
n faut blâmer les dissidences et apprécier ce qu'il y a de bon ou d'excellent dans les dissidences.
Il faut haïr l'esprit séparatiste, et il faut aimer et secourir nos frères séparés.
Il faut dire et maintenir, au nom de la vérité dog- | matique : Hors de F Église, point de salut. Mais il faut bien comprendre que si Ton entend par ce mot : Église, le groupe visible que nous formons, nous catholiques enrôlés, la formule hors de V Église poim de salut, n'est plus qu'une vérité officielle, que la vie déborde dans tous les sens, et dont V Esprit, q\x souffle ail il çeut, ne se constitue point prisonnier.
Et d'autre part, si l'on entend par Église la société universelle des âmes unies à Dieu par le Christ sous l'influence de la grâce, hors de l'Église point de salut, cela signifie seulement : hors de Dieu, point de salut ; hors de la solidarité avec le Christ sauveur et médiateur, point de salut ; hors de la bonne volonté qui unit à Dieu Père et au Christ Frère quiconque ne se refuse point à la grâce d'un refus positif et pertinace, point de salut. En un mot : hors du bien, point de salut, et cela est une évidence *.
î. Pie IX, dans la célèbre allocution du 9 décembre 1S64-
A ce point de vue, qui à la fin seul compte, il n'y a de dissidents que les hommes de mauvais vouloir ou de passion non vaincue, enchaînés à cause de cela dans Terreur volontaire et reprochable. Il n'y a d'hérétiques et de schismatiques, il n'y a d'incroyants vrais que ceux appelés par le père Gratry <t hérétiques du genre humain », c'est-à-dire les méchants.
Nous retrouvons ainsi, par un autre chemin, notre vérité de début, prise seulement en un sens plus subtil, mais aussi de plus en plus intérieur et religieux : à savoir que l'Église, au fond, coïncide avec l'humanité elle-même, si l'on entend par humanité, au sens moral, le groupe de ceux qui se donnent à la loi de l'homme. De l'Eglise, en effet, selon sa réalité intérieure, les méchants seuls s'excluent, et les méchants, comme tels, ne s'excluent-ils pas aussi de l'humanité?
Église des âmes, plus g^rande, j'espère, que le
a fixé sur ce point la doctrine : « La foi, dit-il, oblige à croire que personne ne peut être sauvé hors de l'Église apostolique et romaine, qui est l'unique arche de salut hors de laquelle périra quiconque n'y entre pas.
« Cependant, il faut également tenir pour certain que ceux qui ignorent la vraie religion sans que ce soit par leur faute ne peuvent porter aux yeux du Seigneur la responsabilité de cette situation.
« Maintenant, qui aura la présomption de fixer les limites de cette ignorance suivant la nature et la variété des peuples, des pays, des esprits et de tant d'autres circonstances si nombreuses!
« Lorsque, délivrés des liens de ce corps, nous verrons Dieu tel qu'il est, nous comprendrons par quelle étroite et magnifique union sont reliées la miséricorde et la justice divines... Mais les dons de la grâce céleste ne feront jamais défaut à ceux qui, d'un cœur sincère, veulent être régénérés par cette lumière et le demandent. »
Trad. Lesêtre, La Foi catholique, v. 236.
petit troupeau enrôlé ; plus abondante que le tas de sable, si minuscule encore, amassé péniblement par nos apôtres au bord des eaux méditerranéennes, alors que Timmensité des plages lointaines nous échappe ; plus riche de grâce que ne le ferait croire Tétroit espace sur lequel coule le fleuve sacramentel : c'est toi qui peux sauver les humains de tous les peuples et de toutes les confessions extérieures, comme tu as pu sauver les humains de tous les siècles.
La grâce de Dieu n'est pas enchaînée aux sacrements, disent nos théologiens : elle n'est donc pas enchaînée à toi-même, Église visible, sacrement collectif; mais à toi seulement, Église mystique et intérieure, âme de l'Église, que constitue notre union explicite ou implicite au Sauveur, par lui à Dieu, et par Dieu à tout ce qui est Dieu : vérité et éternité de bonheur.
Ces larges pensées ne peuvent pas nous détacher du corps visible et sanctifiant de notre Église, puisqu'il demeure bien entendu que pour celui qui sait ou qui peut savoir, pour celui qui est né et qui peut persévérer dans sa communion, c'est elle, et elle seule, qui représente le salut.