CHAPITRE IV
l'attitude de l'église a l'égard des morales religieuses ou laïques
Une fois jugé le cas des religions, celui des morales ne peut être trouvé bien obscur; car il est pour une part identique.
Toutes les religions ont imposé une morale, comme elles ont inspiré un dogme, comme elles ont suggéré un culte, vu que la morale n'est qu'une application de nos croyances relatives au but de la vie, croyances que toutes les religions ont voulu formuler, avec plus ou moins de bonheur.
Nous devons donc nous attendre à ce que l'Église parle des morales, pour autant qu'elles ne sont qu'un extrait des religions, de la même façon qu'elle a parlé des religions.
Les morales païennes furent dépravées en une foule de cas essentiels. Morale individuelle autorisant le suicide, l'ivrognerie et la débauche, même la pire (lisez seulement le Banquet de Platon, si VÉpître aux Romains ne vous suffisait pas comme autorité) ; morale familiale sanctionnant l'oppression de la femme, altérant le mariage dans les plus fondamen-
taies de ses lois; morale sociale proclamant la raison d'État comme supérieure à tout, et même à la conscience; admettant l'esclavage absolu, c'est-à-dire la subordination d'une destinée à une autre destinée, à l'égard de laquelle l'esclave, personne^ cependant, ne serait plus qu'une chose : telles sont, pour ne citer que ces exemples, les déviations que notre Église peut reprocher aux doctrines morales antérieures à elle.
La morale juive, incomparablement supérieure aux morales païennes en ce que, premièrement, elle écartait les outrances du mal; en ce que, secondement, elle posait les fondements du bien, apparaît à l'Église, tout autant que le judaïsme dogmatique ou rituel, comme une amorce de sa pratique. « Je ne suis pas ^enu abolir la loi, disait le Sauveur; mais la parfaire, » c'est-à-dire la porter plus loin.
he parfait, c'est-à-dire la base complète pour un départ définitif de l'humanité, manquait au judaïsme. Le judaïsme était un sentier correct ; il devait accéder à la route et après cela lui céder la place. Aussi le Législateur divin disait-il : Moïse vous a ordonné ceci ; moi je vous dis cela, marquant rachèvement qu'il entendait procurer à la loi juive.
Les morales postchrétiennes, en tant qu'elles sont liées aux antiques religions persistantes, souffrent le même jugement. Quelques-unes sont horribles : nos missionnaires, nos colonisateurs le savent trop. D'autres présentent peu ou beaucoup de valeurs; toutes sont en retard, ayant résisté au progrès évangélique, refusé la plénitude des temps, de telle sorte que pour elles, le Christ n'est pas encore venu, avec sa loi rectrice et émancipatrice des hommes.
Quant aux morales des hérétiques et des schismatiques, pour les juger équitablement, il faudrait voir en quoi elles se sont inspirées de l'Évangile authentique authentiquement interprété; en quoi elles ont biaisé, contredisant la lettre ou ne sachant pas développer l'esprit. L'Église opère ces distinctions, et ne confond pas les Manichéens ou les Cathares avec Tolstoï ou avec Gladston. Toutefois, elle constate un déchet moral, par cela seul qu'elle constate un déchet dogmatique, dans toutes les confessions dissidentes. Il serait trop facile de le montrer pour les schismes grecs, et non pas moins pour les Luthériens qui ont altéré le mariage, mal reconnu les droits de la femme, et de l'enfant, etc. Si je n'y insiste point, c'est que là n'est pas, pour nous, l'essentiel.
Le cas le plus grave n'est pas celui des religions dissidentes et des morales qu'elles s'incorporent; mais celui de la religion abolie, de l'incroyance, et de la morale qu'elle entend construire.
Construire!... Elle le prétend! Comme si ses préceptes, en ce qu'ils ont de sufBsant ou d'acceptable, n'étaient pas simplement un reflet du milieu chrétien, un parfum d'Évangile après qu'on a rejeté l'évangile!
Il fut un temps où cette dérivation était reconnue. On enseignait comment les dogmes finissent^ mais comment les morales restent. La morale du christianisme apparaissait comme la partie intangible de son action, dont le reste était l'enveloppe transitoire. On écartait les voiles, et l'on entrait dans le sanctuaire.
Nous sommes bien loin, aujourd'hui, de cet état
d'esprit. On nous parle des exigences de la conscience moderne sur un ton et avec des commentaires qui ne nous laissent aucune illusion. Nous sommes des arriérés, en morale comme en tout le reste. On en est aujourd'hui à Guyau, à Nietzsche, à l'école sociologique; on en est à tout ce qu'on veut; on cherche. Le charme évangélique est rompu, et le Juif errant, dédaignant les hautes clameurs de la croix, reprend sa route interminable.
L'attitude de l'Église à l'égard de cette attitudelà est bientôt définie.
Trois choses la frappent, dans cette apostasie morale dont le siècle est le témoin.
Premièrement, la prétention de délivrer la morale de toute attache avec la religion révélée lui paraît une immense erreur pratique. Si l'homme n'est pas tout seul pour établir sa vie ; s'il y a une parole de Dieu dans le monde; si la révélation est un fait, établir la morale, même comme science, sans tenir compte de ce fait, ce serait comme si l'on voulait établir aujourd'hui l'astronomie sans tenir compte de la rotation de la terre.
Bien mieux, si ce n'est pas une parole seulement, mais une vie en commun, que Dieu nous propose : « Voici que je suis avec vous jusqu'à la consommation des siècles. » — (n Si quelqu'un m'aime^ mon Père aussi l'aimera, et nous viendrons à lui, et nous établirons en lui notre demeure » : peut-on penser que la moralité humaine puisse esquiver ce sublime propos divin, et se prétendre correcte sans être aimante, sans être filialement adoratrice à l'égard de ce qui habite nos temples et nos cœurs?
La vraie morale doit partir de la vraie destinée,
qui est surnaturelle ; elle doit régler toutes nos relations, y compris et surtout nos relations divines. Tellement que si, à un point de vue que nous notions tout à rheure, la morale est une partie de la religion, sapartie pratique : à uii autre point de vue, la religion avec tout ce qu'elle est fait partie de la morale, en tant qu'incluse, sous certaines conditions réalisées en fait, dans la loi de l'homme.
Deuxièmement, l'Eglise constate que le détachement de la morale par rapport aux doctrines dont elle a la garde, aboutit à la plus troublante anarchie intellectuelle. Toutes les notions sur lesquelles on avait cru à bon droit que reposait la moralité : le hierty puis le devoir^ par lequel le bien joue son rôle régulateur; Mohligatiorty par laquelle il nous lie; la conscience j qui est en nous le prophète de son pouvoir; la vertu, par laquelle il nous plie, pour produire des effets durables ; la sanction, qui clôt le travail et lui procure son aboutissement de bonheur : toutes ces notions sont contestées, bafouées, jugées par certains immorales, mises au ban je ne dis pas d'énergumènes et de viveurs, mais de très graves professeurs de Sorbonne, de docteurs patentés et d'illustres penseurs à la suite.
On en est venu à soutenir tout : la morale et l'absence de morale ; la « morale des faibles » ainsi que certains appellent les notions plus ou moins apparentées à FEvangile, et la « morale des forts », qui passe par-dessus tout et permet d'écraser tout, en faveur du surhomme. On dit : Traçons des règles, et l'on dit : Il n'y a pas de règles, U n'y a que des faits, pareils à ceux de la nature et régis par le même déterminisme. On dit : La conscience avant tout — surtout
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avant FÉglise, et l'on dit aussi : C'est la loi, c'està-dire une majorité, qui est la règle des consciences.
Que s'il s'agit de doctrines particulières, de morale individuelle, familiale, sociale, les divergences les plus monstrueuses se font voir. On vous prêche le suicide, l'homicide passionnel, la débauche sous le nom sacré de l'amour, l'adultère qui est un « droit du cœur », le divorce ou l'union libre au nom du « droit au bonheur », la lutte des classes au lieu du concours des classes, l'égoïsme nationaliste ou l'égoïsme internationaliste qui fait retour à l'individu isolé sous couvert d'humanitarisme. On entend tout; on voit systématiser tout. De très doctes livres et de très graves journaux opinent dans tous les sens, en des matières où l'unanimité serait la condition je ne dis pas de l'aboutissement supérieur, mais du départ premier de la vie humaine.
L'Église regarde, et si cela n'était si triste, cela serait pour elle triomphal. Durant des siècles, elle a fait l'unité morale. Elle n'a pas obtenu toujours une pratique bien suivie : l'humanité est trop fragile, et parce qu'elle est fragile, l'humanité est résistante, tiraillée en tous sens par des forces d'anarchie intérieures et extérieures formidables, pauvre écartelée qui a l'air de résister à la bonne traction et qui est surtout victime. Mais du moins, la direction était tracée; elle était acceptée; on s'avançait^ personnes et groupes, d'une allure sublime pour quelques-uns, d'un pas tardif pour le grand nombre, d'un esprit convaincu pour tous, dans la route éternelle. La « grande paire d'ailes », comme a dit
Taine en parlant de la foi, faisait du genre humain, même peinant sur le sol, quelque chose qui sentait le vent de Fespace.
Môme quand l'oiseau marche, on sent qu'il a des ailes.
Nous voici dépourvus de ce secours. Nous voici à rémiettement complet. Il n'y a plus d'unité morale. Périodiquement, on veut nous en faire une, et cet effort est un aveu; mais le résultat, c'est qu'à force de frapper sur les poutres, tantôt sur Tune, tantôt sur l'autre, avec la prétention de consolider la charpente, on n'y voit plus que des arcatures brisées, des emboîtures qui se disjoignent, et dans les pièces mutilées, certains rêvent encore, croirait-on, de scier des bûches, sinon de casser des allumettes.
On devait s'attendre à ce résultat, vu l'immensité des problèmes auxquels se trouvent suspendus, dès qu'on les met en discussion, les principes de la vie morale. C'est l'univers, c'est l'homme, c'est le sens de leurs destinées, c'est tout et c'est le tout, qui s'y trouvent impliqués.
La foi coupe court; elle jette un pont par-dessus les abîmes; elle rejoint Dieu, et l'homme, et l'univers dans un ensemble harmonieux dont les lois sont toutes simples, en dépit de complexités partielles ; elle met en quelques pages tout le code de la vie tel que le prêcha l'Homme-Dieu. Mais les philosophies, et à plus forte raison la science, qui ne sert de rien ici, quoi qu'en pensent quelques-uns, n'ont pas cette ressource. Elles se sont évertuées ; elles n'ont rien fait. Ce qu'elles ont paru faire n'était au fond qu'un emprunt déguisé, etce qu'elles avaient
fait ainsi en apparence, elles l'ont défait avec acharnement, jusqu'à l'invraisemblable chaos que tout homme sincère et renseigné, aujourd'hui, constate. Notre Église en prend note, et elle déclare qu'il faudra faire machine en arrière; qu'elle seule, avec son Christ, a les paroles de vie qui rassurent les consciences. Sa morale, c'est la morale, comme son Dieu, c'est Dieu. Les autres : ou des emprunts sans unité, ou des déviations dont quelques-unes de portée incalculable.
Troisièmement^ l'Église prétend que, fussent-elles assurées de leur doctrine, les morales détachées de son action sont impuissantes à régir pratiquement la vie. Notre nature est trop désastreusement faible. Elle a besoin d'être stimulée, gardée, aidée, relevée. Stimulée, par la mise en jeu de toutes ses ressources, que la religion connaît et satisfait, alors que la raison pure ne s'adresse qu'à la partie abstraite de notre âme. La raison pure passe en aéroplane devant les fenêtres des humains et dit son mot en passant; mais qui donc vit avec elle?
Gardée, la nature humaine veut l'être par l'influence d'un milieu qui soit une société du bien, avec un fonctionnement régulier cvocateur du bien, au lieu de l'individualisme où certains veulent enclore la vie morale.
Aidée, elle le doit être par des moyens qui se trouvent adaptés à l'homme, mais qui dépassent l'homme, la tradition universelle laissant voir ce sentiment que sans une aide supérieure, la vie morale ni ne dure, ni ne s'élève, ni ne s'étend d'une manière qui nous satisfasse. 11 y faut le Dieu intë-
rieur, dont le Daimon de Socrate. était le symbole, qui est pour nous l'Esprit divin ouvrier de la grâce, celui qui crie en nous : Père! Père! et qui ne veut pas que nous le quittions, ce foyer surhumain où nous sommes engagés par le Christ, tous enfants de rinfini rendu fini, en nous, par une condescendance d'amour, tous cohéritiers de l'éternel héritage.
Enfin, releç^ée^ notre nature en a besoin en tous cas, même si une fidélité relative la préserve des grandes chutes. Elle ne l'est, humainement, que par des secours dont la psychologie religieuse a les secrets; divinement, par les institutions qui nous appliquent r.effort rédempteur.
Laisser couler le sang de la croix en permettant à l'Église de le verser, afin que nous soyons, tous, ce que nous devons être, c'est-à-dire non pas des humains simplement humains, dans un monde recréé par l'Esprit, ni à plus forte raison des humains diminués, individuellement, par des vices, familialement par des désordres et des divisions, socialement par l'anarchie ou le despotisme en toutes leurs formes, mais des chrétiens, c'est-à-dire des humains au complet, en Dieu, et ensemble : tel est, pour notre Église, le programme. Or, c'est là le tout d'ellemême.
Toutes les morales qui excluent sa morale sont donc, de ce fait, pour elle, condamnées. Celles qui voudraient la corriger s'abusent; celles qui entendent s'en passer marchent au vide doctrinal, pré-parent leur impuissance pratique.
Ce n'est pas une raison pour que l'Église se refuse à voir le bien partout où il est. Elle s'y trouve d'autant mieux disposée que cette fois encore,
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comme tout à Theure dans les Eglises adverses et utiles, elle y reconnaît son bien.
Mais que ces lueurs éparses s^unissent un jour en un foyer, c'est son vœu ardent, parce que c'est une nécessité vitale. N'oublions jamais que c'est elle, la pierre^ sur laquelle, flamme sublime, la vie humaine doit monter.